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Jean d'Agrève
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University of Ottawa
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yea;? dlAgrève
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le V' E.-M, de Vogué
de P Académie française
f
'Œ^arts
^N^lson^ Éditeurs
1S9, rue Saint-Jacques
Lond7-es, Edimbourg et New-York
A^
LIBRARY
732663
UNIVERSITY OF TORONTO
1
Pages
AUBE . . o , 0 , . . 7
MIDI 69
SOIR 141
NUIT 209
AUBE
ISEUT.
Jour et Mort d'un vol semblable
Vont sur notre amour s'abattre...
(Tristan et Iseut, Acte II.)
AUBE
Jour et ]\Iort d'un vol semblable
Vont sur notre amoior s'abattre...
{Tristan et Iseut, Acte II.)
ADMIRABLE légende! C'est grand dom-
mage que ces beaux cas de passion ne se
produisent plus dans notre monde civilisé !
D'un air avantageux et d'un ton catégorique, de
l'air et du ton d'un homme qui a toisé l'univers,
jaugé le possible, remis chaque chose à sa place, le
petit baron laissa tomber cette conclusion en posant
sur la cheminée la tasse de thé qu'il achevait de
vider. Et il se fît dans le salon un silence d'acquiesce-
ment, l'adhésion résignée qui accueille au passage
les vérités trop évidentes : aphorismes sur l'éléva-
tion de la température, la mort inévitable, les
inconvénients de la presse, la cherté croissante de
la vie.
Ce salon est l'un des bureaux d'esprit et de
sentiment où quelques Parisiens de marque font
chaque jour, entre cinq et sept, la cote des idées
41 la
10 JEAN D'AGRÈVE
courantes, comme les agents de change font à la
Bourse, entre midi et trois, la cote des valeurs
demandées. Les gens pressés, et tous le sont à
Paris, passent là quelques instants, entre le Bois et
le club, entre une course d'affaires et une corvée
mondaine, pour contrôler, affiner et poinçonner
dans ce milieu distingué la somme d'aperçus qu'ils
ont recueillie en lisant le journal du matin.
Les habitués de l'aimable parlote venaient de
« s'expliquer » abondamment sur Tristan et Iseut.
Une partie de la société s'était transportée à
Bruxelles, l'avant-veille, pour entendre au théâtre
de la Monnaie le drame wagnérien. D'où le sujet
à l'ordre du jour. Tout chauds de leurs impressions,
les revenants de Belgique discutaient l'œuvre
musicale et le vieux trésor de poésie qui en a
fourni le thème. Naturellement, la conversation
avait dévié sur les choses de l'amour. Des spécia-
listes, hommes et femmes, avaient énoncé quelques
remarques ingénieuses sur ses transformations à
travers les âges ; et le petit baron résumait
l'opinion générale en classant parmi les phénomènes
préhistoriques la passion surhumaine des amants
de Cornouaille.
— Oui, ajouta tristement le romancier attitré
du salon, nous ne pouvons même plus feindre dans
nos hvres ces sentiments dévastateurs de la vie et
plus forts que la mort : on nous accuserait d'être
en dehors de la réalité, de la sacro-sainte réahté.
Heureux les vieux confrères qui travaillaient sur
AUBE II
la matière de Bretagne ! Dans mon prochain
roman...
— Dans votre prochain roman, mon pauvre
ami, vous serez un peu plus essoufflé, — interrompit
cavaUèrement la comtesse, — et les amants dont
vous tirerez les ficelles le seront aussi !
Une personne sur le retour, qui dissimulait son
âge et montrait plus volontiers sa vaste lecture,
y alla de son darwinisme. — Ainsi, soupira-t-elle,
la sélection aurait accru toutes les puissances de
l'homme, sauf la puissance décroissante du désir !
C'est triste.
— Pardonnez-moi, madame. Je crois plutôt
que l'empire de la loi morale, mieux accepté,
refrène aujourd'hui cette puissance monstrueuse
du désir. Ces explosions de l'individuahsme se
produisent encore dans les basses classes, sous la
forme de tragédies brutales et rapides ; à un
certain niveau social, la moralité ambiante ne les
tolère plus. En lui-même comme autour de lui,
l'homme moderne a triomphé des forces aveugles
de la nature.
Ceci fut dit par un jeune homme grave. Il
tenait l'emploi des néo-chrétiens ; il était venu
de la Suisse romande pour réussir à Paris.
— Heureusement qu'il y a Ibsen, fit une des
croqueuses de gâteaux, très élégante sous des
bandeaux signalétiques. Heureusement que l'amour
défie encore le monde, au pôle Nord !
— Vas-y voir ! murmura un membre du Petit-
12 JEAN D'AGRÈVE
Club. Vous nous venez ici de chez le grand cou-
turier, très bien ficelées, ma foi ! Vous ne pouvez
raisonnablement exiger qu'on vous traite comme
ces dames du mythe, vêtues de peaux de bêtes.
Et puis, on nous la baille belle avec les histoires
armoricaines ; ça n'est peut-être jamais arrivé,
ça n'arrive qu'à l'Opéra, et allemand encore : le
seul lieu où l'on ait le droit de nous raser avec ces
brûle-tou jours.
On échangea d'autres observations, graves ou
plaisantes, profondes ou lestes. Toutes attestèrent
la conviction découragée de ces messieurs et de ces
dames : il y avait beau temps qu'elle était perdue,
la recette du philtre versé par Brangien dans la
coupe d'Iseut.
— Demandez plutôt au sage Nestor, dit le
membre du Petit-Club en se levant pour prendre
congé.
Qui ne connaît en Europe Nestor du Plantier,
diplomate d'âge mûr, oracle en disponibihté, « le
dernier de la tradition » , comme il se nomme lui-
même ? Redevable à un père helléniste de son pré-
nom de bon augure, à un oncle industriel de la
fortune qui lui ouvrit la carrière, il fut longtemps
l'un des plus notoires dans ce petit compagnonnage
de bohémiens corrects, perpétuellement voitures
de Pétersbourg à Madrid, de Washington à Pékin,
avec quartier général à Paris, et qu'on retrouve
partout les mêmes, autour de la même table de
whist, de la même table à thé, courtisant les
AUBE 13
mêmes femmes, rédigeant la même dépêche,
ébruitant les mêmes secrets d'État surpris dans
les mêmes journaux. Dégoûté, dit-il, de ce gou-
vernement, qui l'a remercié, disent ses collègues, il
est devenu l'un des meubles indispensables du salon
où ses rhumatismes ont pris retraite. Il y vient,
assure-t-il, pour ne pas laisser rouiller ses facultés
d'observation. On les sent très actives encore dans
sa parole, où les vérités d'expérience se glissent
sous le couvert du paradoxe, dans ses yeux exercés
à tout saisir et à ne rien rendre des impressions
curieusement guettées. Il prétend qu'un diplomate
digne de ce nom doit se faire des yeux à la ressem-
blance des petits miroirs accrochés aux fenêtres
des maisons hollandaises, ces espions qui apportent
dans la chambre tous les tableaux de la rue et ne
livrent à la rue aucune révélation sur l'intérieur
de la chambre. — C'est la théorie. Dans la pratique,
ce chevalier du Silence est le plus indiscret des
hommes, quand les femmes l'en prient ; capable
de sacrifier son meilleur ami à un succès de causerie
devant la cheminée ; bon camarade, au demeurant,
fort av'isé, sérieux d'esprit et de cœur lorsque les
choses en valent la peine.
Interpellé par son jeune ami, ce personnage
parut remonter du fond de quelque souvenir.
— Je vous écoute, dit-il, je vous admire. Vous
semblez croire qu'aux temps fabuleux du roi Mark,
ou à toute autre époque lointaine, la passion
symbolisée dans la légende de Tristan était un
14 JEAN D'AGRÈVE
accident normal, fréquent ; et vous paraissez bien
assurés que cet accident ne peut plus se manifester
chez un contribuable de la troisième république.
Je les retrouve, ici comme partout, les deux sottes
turlutaines qui faussent tous nos jugements, les
deux gangrènes dont nous mourons depuis cent
ans : croyance à l'égalité des hommes, à leurs
mêmes aptitudes dans un même temps ; croyance
à leur perfectibilité, ou du moins à un changement
de l'animal humain sous ic-j diverses grimaces
sociales qui ont modifié les visages. Tenez, le
dernier mot de vos débats est dans l'axiome émis
par Balzac : « Les grandes passions sont rares
comme bs chefs-d'œuvre. » Je vous engage à le
méditer. Un grand amour est un chef-d'œuvre
d'un certain ordre, aussi irréalisable pour le
commun des hommes que les chefs-d'œuvre de
peinture ou de poésie, de politique ou de guerre.
A combien d'entre nous est-il donné de peindre
le plafond de la Sixtine, d'écrire Phèdre ou le
Misanthrope, de gagner la bataille d'Austerlitz,
de concevoir et d'exécuter les desseins d'un Riche-
lieu ou d'un Bismarck ? Comme les élus du génie,
ceux de l'amour absolu sont des exceptions, tou-
jours clairsemées à travers les siècles, toujours
improbables et toujours possibles à chaque époque.
Oh ! je sais bien que c'est là une des vérités les plus
désagréables à nos amours-propres : plus encore
que notre esprit, notre cœur a la vanité de sa
force. Il se pipe, l'imbécile.
AUBE 15
Les chefs-d'œuvre de l'amour sont rares, et il y
a de grandes chances pour qu'ils restent inconnus.
On ne les fait pas pour la gloire, comme les autres ;
ils fuient la lumière, dont ils meurent. Le monde
distrait passe sur eux comme le voyageur sur une
mine de diamants, sans les voir, ou sans les dis-
tinguer des vulgaires cailloux. Quand le monde
commence à parler d'un grand amour, méfiez-vous.
En cette matière, tout ce qu'on expose est par là
même éUminé du concours : puisqu'elle n'existe
plus dès qu'elle cesse de vivre pour soi seule, la
fleur de nuit, la fleur de silence.
Les chefs-d'œuvre de l'amour sont d'autant plus
rares qu'il y faut être deux. Croyez-m'en, mes-
dames les Iseuts, il n'y a pas un Tristan sur cent
mille candidats. Et vous, messieurs les Tristans,
il n'y a pas une Iseut sur... dirai-je un plus gros
ou un moindre chiffre ? Soyons galants. Moi qui
vous parle, après une assez longue et assez minu-
tieuse inspection de la planète, je n'ai rencontré
qu'un seul cas de l'amour-type. Je n'ai connu que
deux êtres dévoués à leur funeste bonheur par une
prédestination évidente. Seuls ils m'ont donné la
vision quasi réelle d'une puissance de la nature,
substituant son arrêt aux caprices qui forment
habituellement ces sortes de liens. Je pensais à
eux, avant-hier, je croyais entendre leur voix dans
la musique de Wagner. Le gueux ! Il est cause que
vous m'avez traîné jusqu'au fond du Brabant, moi
qui ne bouge plus, et que j'ai fait un exécrable
i6 JEAN D'AGRÈVE
dîner, hors de mon régime, talonné par votre peur
de manquer l'ouverture. N'importe, je lui par-
donne ; car il n'y a pas à dire, c'est un fier remueur
des océans qui dorment en nous, ce poseur insup-
portable dont j'ai tant ri jadis, à Munich, quand
il nous recevait avec sa robe de chambre jaune. Je
lui pardonne : il a orchestré le cri que je ne puis
oublier, ni confondre avec un autre, l'ayant entendu
une fois.
— Oh 1 contez-nous cela, mon cher ministre,
contez-nous cela l
Les femmes se rapprochèrent, avec des mouve-
ments de chattes qui ont flairé un bol de lait.
— Allons ! bon ! murmura le membre du Petit-
Club en se rasseyant d'un air résigné, — il va nous
placer une de ses bonnes fortunes exotiques !
— Non, mon cher monsieur. Dans l'ancienne
carrière, nous aimions comme nous faisions toute
chose, avec correction et discrétion : ce qui exclut
le chef-d'œuvre. Il ne s'agit pas de votre serviteur
indigne, mais d'un sien ami, d'un homme qui fut
de mes meilleurs amis. Raison suffisante pour que
je ne satisfasse pas la curiosité de ces dames.
Ces dames insistèrent, jurant qu'elles met-
traient en quarantaine leur cher ministre s'il ne
sortait pas son histoire.
— Mais elle vous intéresserait moins que vous
ne croyez ! Vous n'y trouveriez même pas un petit
potin à colporter ! Ces pauvres amants sont morts
et oubliés depuis longtemps. Je parierais que
AUBE 17
personne ici ne les a connus. Voj^ons, quelqu'un se
souvient-il d'un brillant officier de marine qui fit
beaucoup parler de lui quand il disparut de la
scène parisienne, il y a de cela près de quinze ans,
et d'une femme de la société dont le nom fut
murmuré à cette occasion ?
— La bonne plaisanterie ! Vous pensez donc
que nous n'avons rien à faire ? Qui se sou\dent à
Paris des morts d'ij y a quinze ans ? Mais ceci
inême doit lever vos scrupules : il n'y aura pas
plus d'indiscrétion qu'à nous raconter les amours
des momies de Thèbes.
— Pour vous. Pour moi, j'hésite comme devant
une profanation...
— J'ai failli attendre ! s'écria la comtesse.
Allons, finissez-en, déballez vos cadavres, sinon je
vous bannis pour un mois de ma table et de ma
loge. — Et elle menaça du regard son vieux
sigisbée, sachant bien qu'il ne refusait jamais rien
à ses caprices tyranniques.
— Vous le voulez toutes ? Je capitule. Voici
mes conditions. Notre douce hôtesse nous réunira
après-demain à diner. Il y aura de la pintade aux
céleris, mon faible. Je m'exécuterai ensuite. Je
modifierai quelques noms, quelques circonstances,
pour dérouter votre malignité. Et notre romancier
sera exclu ce soir-là : le traître ne manquerait pas
de me piller sans pudeur.
L'accusé protesta avec énergie. Lui, qui ne
portait même pas un carnet dans le monde !
i8 JEAN D'AGRÈVE
— Au fait, j'ai tort, et je ne crains rien. Mon
histoire est si simple, si monotone, qu'à la repro-
duire vous perdriez votre renom d'habile homme ;
elle ne serait pas de vente. Votre cHentèle ne se
divertit guère à regarder couler de l'eau profonde :
il lui faut des cascades. Donc, à jeudi soir : j'appor-
terai mes documents, vous jugerez sur pièces. Je
ne sais pas inventer ; et si même j'avais ce don,
j'en serais découragé par tout ce que j'ai vu. La
vie m'a montré en tout genre des réahtés qui
passent les inventions des plus fertiles drama-
turges.
M. du Plantier tint parole, le surlendemain. Il
tira d'un portefeuille une hasse de lettres et des
cahiers couverts d'une écriture serrée.
— Vous saurez tout à l'heure comment ces
papiers sont venus dans mes mains. Permettez-moi
un court préambule pour vous en donner la clef.
Je laisserai ensuite mon ami raconter ce qu'il a
voulu mettre là de son cœur, ce qu'il n'a révélé à
personne. J'ai soupçonné l'événement qui a boule-
versé sa vie : jamais il ne m'en a fait confidence ;
à moi, ni à nul autre homme, j'en suis certain. Sa
tombe seule a parlé.
J'avais connu Jean d'Agrève sur les bancs du
collège Sainte-Barbe, où nous fîmes nos études
ensemble. Je le retrouvai plus tard enseigne à bord
du Château-Renault, le stationnaire que notre
division du Levant détachait au Pirée ; j'étais
AUBE 19
moi-même alors secrétaire à la légation d'Athènes.
Notre liaison d'enfance se ressen-a à cette époque ;
elle a persisté, solide et confiante, jusqu'à la dispa-
rition de Jean.
Je le revois encore dans la division des petits,
à Sainte-Barbe, ce nouveau qui avait attiré sur
sa tête toute la hargne flottante dans une cour de
collège. Il apportait à la vie commune le caractère
qu'on y tolère le plus difficilement. Sauvage comme
un merle, insociable et silencieux d'habitude, des
élans subits d'expansion naïve le livraient sans
défense à ses bourreaux. Les enfants d'abord, les
hommes plus tard, s'acharnent d'instinct contre ces
natures où ils devinent une force à briser, un cœur
tendre à torturer. Dès le premier jour, nous fûmes
tous ligués pour civiUser le Bédouin ; on lui donnait
ce sobriquet parce qu'il nous arrivait de Bédouin,
im petit bourg du Comtat accroché aux croupes
méridionales du mont Ventoux.
D'Agrève avait grandi là, dans une morose
gentilhommière des hautes garigues. Sa famille,
d'une ancienneté sans éclat, était attachée depuis
des siècles à cette terre pauvre. Ce sont des pays
de bonne race, disait-il, sève de Provence fortifiée
de sève de montagne, gens solides et doux qui
voient des chênes sur leurs têtes et des oHviers sous
leurs pieds. La vieille souche, ensevelie dans ce
pli de roches, y accumulait des forces que nul de
ses rejetons n'avait encore dépensées au dehors.
Jean tenait de son ascendance provençale une
20 JEAN D'AGRÈVE
sensibilité de cœur et une vivacité d'esprit qui
semblaient combattues, refrénées en lui par l'in-
fluence du sang maternel. Sa mère était une
Bretonne du pays de Léon, fille d'une lignée de
marins ; M. d'Agrève le père avait rencontré et
épousé M"' de Kermaheuc durant un séjour à
Toulon. J'attribuais au hasard de cette union
les contrastes de mon ami, fait de brume
et de lumière, de mélancolie et d'ardeur. Ses
désirs et ses dégoûts de l'action, sa paresse
méditative brusquement secouée par la recherche
de l'aventure, les soudains abandons de confiance
et de gaîté qui rompaient sa retenue farouche,
tout en lui me donnait l'impression d'un chaud
rayon de soleil brisé sous les vagues froides de
l'Océan. Je m'expliquais les singularités de Jean
par sa double origine, puisque c'est aujourd'hui
l'explication à la mode pour la formation mysté-
rieuse de l'homme intérieur ; mais que le diable
m'emporte si je sais, et si d'autres savent, pour
celui-là comme pour beaucoup de ses pareils, où il
avait pris le métal mal fondu de l'armure qu'il
apportait au combat de ce monde.
L'hostilité du début entre Jean et moi fit place
à une cordiale camaraderie quand je le connus
mieux ; autant du moins qu'on pouvait être
camarade avec lui. Puis, nous nous perdîmes de
vue au sortir du collège, comme il arrive, en allant
chacun par nos chemins séparés. Orphelin de
bonne heure, d'Agrève était confié aux soins de
AUBE 21
son oncle maternel, l'amiral de Kermaheuc. Le
brave amiral estimait que la mer avait été faite
pour porter les Kermaheuc, et que tous les Kerma-
heuc avaient été faits pour la mer ; il dirigea
impérieusement de ce côté l'éducation de son
neveu. Jean se laissa pousser à l'École navale,
sans résistance et sans enthousiasme ; il nous
quitta, — c'était... oui, c'était en 1859, — il entra
au Borda. J'appris trois ans après que l'aspirant
embarquait sur VAtalante, pour une longue cam-
pagne dans les mers de Chine.
Je le revis, comme je vous le disais, en 1866,
quand le Châteaii-RenaitU vint mouiller au Pirée.
Le jeune enseigne était mûri par .la vue réfléchie
d'une moitié du globe et par l'exercice de son
métier. J'observai une fois de plus, non sans
quelque humiliation, la supériorité que ce métier
donne aux marins sur les autres jeunes gens, à
égalité d'âge et d'intelligence. Chaque nuit, pendant
quatre heures, ils portent une responsabilité qu'on
attend \ingt-cinq ou trente ans dans les autres
carrières ; durant ces heures, des centaines de
vies humaines sont confiées à l'attention continue
de leur cerveau, à la sûreté de leur regard, à la
décision rapide de leur commandement. Cela met
vite du plomb dans la tête. La règle et la soH-
tude achèvent de former les moines du couvent
errant.
Jean avait médité, tandis que nous, ses ca-
marades terriens, nous nous laissions vivre au fil
22 JEAN D'AGRÈVE
de notre jeunesse. Il avait beaucoup lu. Quand je
lui montrai mon Athènes, je découvris un esprit
prompt à toutes les curiosités, muni d'idées per-
sonnelles sur l'histoire, sur l'art ; une sensibilité
frémissante à toutes les apparitions de beauté, à
tous les souffles de poésie. Elle s'échappait brusque-
ment, comme jadis chez l'écolier ; il la refoulait
aussitôt, du coup de gouvernail dont il eût redressé
son navire allant à la dérive. Ce fut une des meil-
leures années de ma vie, et de la sienne aussi,
sans doute, le bon temps que nous passâmes en
vagabondages à travers la Grèce. L'émulation qui
naît des longs et libres entretiens entre deux
jeunes intelligences avivait en nous la fièvre de
voir, de comprendre, de jouir des choses.
A mesure qu'il se livrait davantage, mis en
confiance par mon amitié, je discernais les traits
saillants de sa personne morale et j'en concevais
quelque inquiétude pour son avenir. Sous la
gravité naturelle, accrue par la discipline du
métier, qui donnait à mon ami une assiette si
ferme, on devinait une exaltation d'autant plus
véhémente qu'elle était plus durement comprimée.
« Nous avons tous au fond de nous un fou qu'il
faut enfermer >> , disait-il parfois ; et il souriait
de ma prédiction, lorsque je répHquais : Le fou
trop étroitement verrouillé brisera tout à l'intérieur
de sa prison. — L'immense et vague attente com-
mune à tous les jeunes hommes prenait chez lui la
forme d'une puissance de rêve effrayante, tant
AUBE 23
on sentait son désir disproportionné aux satis-
factions que nous pouvons espérer de la meilleure
vie. Je m'en rendais compte, lorsque j'essayais de
remplir mon inemplissable, comme je l'appelais
par taquinerie amicale, lorsque je proposais à son
admiration les idées, les œuvres, les reliques de
beauté que je croyais les mieux faites pour charmer
en lui le penseur et l'artiste. Idées sublimes, senti-
ments ardents, réalisations parfaites de la beauté
dans la nature et dans l'art, tout tombait dans
son âme comme de la paille sur un brasier ; il
s'enflammait un instant, il en jouissait violemment,
et, aussitôt la jouissance dévorée, il s'élançait au
delà, à la poursuite silencieuse d'un tj^'pe connu
de lui seul, antérieur et supérieur à tout ce qu'il
rencontrait dans ses explorations. On eût dit que
cette âme avait pris l'habitude du regard marin,
toujours tendu pour chercher ce qui va surgir aux
extrêmes hmites de l'horizon, au delà du cercle
visible. « C'est notre malheur, à nous autres gens
de mer, de mesurer tout à une échelle infinie. »
— Je me souviens de ce propos où il résumait ses
observations sur lui-même.
Avec cela; — exphque qui pourra cette contra-
diction, si c'en est une, — la raison de cet Imagi-
natif était bien la plus sévère réaliste que j'aie
rencontrée. Soumis extérieurement, par déférence
d'homme bien élevé, à toutes les conventions qui
règlent nos rapports sociaux, notre vie mtellectuelle
et sentimentale, Jean ne leur attribuait aucune
24 JEAN D'AGRÈVE
valeur lorsqu'il n'en pouvait pas vérifier les fonde-
ments. Il ne se payait jamais de mots ; il les
rejetait quand il ne trouvait pas une réalité cor-
respondante, sans se laisser impressionner par
l'autorité attachée à ces mots, par l'acceptation
universelle de leur pouvoir. Que de fois il désespéra
nos amis de l'École d'Athènes, avec ses jugements
directs sur les objets de leurs études, avec son
insouciance des opinions orthodoxes ! Aucun
raisonnement abstrait ne maîtrisait cet esprit, qui
allait par ses propres chemins, dans son indépen-
dance hautaine.
Dirai- je que je fus très étonné quand je retrouvai
mon grave d'Agrève, trois ans plus tard, organisant
à Paris les bals légendaires du ministère de la
Marine ? L'amiral de Kermaheuc avait reçu ce
département dans l'un des derniers cabinets de
l'Empire. Il prit son neveu comme ofhcier d'ordon-
nance et se complut à le mettre en relief. Jean
passa sans transition de l'isolement contemplatif
du carré au brillant tourbillon où s'étourdissait
l'Empire finissant. Le jeune marin obtint un vif
succès dans un monde que sa supériorité originale
séduisit de prime abord ; il y fut distingué, bientôt
adopté et choyé par les femmes en vedette aux
Tuileries, à Compiègne, C'est presque toujours le
cas dans une société frivole, où chacun est las du
voisin parce que tous sonnent le même creux ;
elle fait grand accueil à l'animal d'une autre espèce,
à l'homme qui lui apporte des acquisitions per-
AUBE 25
sonnelles ; elle se jette sur lui comme l'essaim de
frelons sur le nid d'abeilles, pour le vider et s'en
assimiler le miel. Jean se laissa vider de bonne
grâce. Par une de ces brusques détentes dont il
était coutumier, il se livra avec emportement au
courant de plaisir qui l'entraînait. A le voir si
enragé de fêtes et d'aventures galantes, on eût
dit un matelot qui tirait sa bordée.
La fête ne dura guère pour cet invité venu trop
tard : vous savez comment elle s'acheva. D'Agrève
gagna ses galons de lieutenant de vaisseau au fort
d'Iss)^ où il commandait une compagnie de fusiliers
marins. Après la guerre, il embarqua pour des
croisières lointaines, aux Antilles, dans le Paci-
fique ; et, de nouveau, la protection de l'amiral
lui ménagea une situation exceptionnelle à Paris ;
ancien camarade du Maréchal, M. de Kermaheuc
fit agréer son neveu dans la maison militaire du
Président.
Ces temps lointains ne vous représentent, j'en
suis sûr, que de fastidieuses querelles politiques,
la morne défaite d'un personnel usé sur les positions
prises d'assaut par de nouvelles couches sociales.
Ainsi se construit d'abord la carcasse de l'histoire,
pour les générations qui enterrent leurs devan-
cières ; de la période révolue, elles ne voient qu'un
squelette maussade sur une planche de manuel ; jus-
qu'au jour où les mémoires intimes viennent égayer
et compléter une physionomie qui se ranime dans
le passé. Éclairée en dessous par ces dépositions.
26 JEAN D'AGRÈVE
la présidence du Maréchal apparaîtra comme la
dernière alliance de la vie élégante et de la vie
des grandes affaires dans notre pays; comme un
dernier sourire officiel de la société polie avant
le panmujiisme, ainsi que vous dites aujourd'hui.
Temps charmant, plein d'illusions heureuses pour
ceux qui allaient mourir. Le grouillement des
Réservoirs donnait l'impression d'une fcire où se
coudoyaient gaîment tous les mondes, tous les
partis, où s'enchevêtraient toutes les intrigues
d'intérêt, d'ambition, de plaisir. Sur cet amusant
théâtre de Versailles, les reines des Tuileries avaient
ressaisi le sceptre ; elles luttaient bravement, elles
aussi, contre de nouvelles couches, contre les
jeunes femmes de leur monde qui aspiraient à les
détrôner. On avait le choix entre les deux équipes,
disait Jean.
Il reprit à Versailles et à l'Elysée l'existence
dont il avait goûté durant son court passage à la
rue Royale, sous l'Empire ; non plus avec la fougue
du jeune matelot qui découvrait la vie élégante,
mais avec l'expérience et le dilettantisme de la
maturité. Il fit le tour des femmes de Paris : vous
savez bien, cette vaillante petite armée où ce sont,
comme dans les vieilles troupes, toujours les mêmes
qui se font tuer ; par les mêmes adversaires, par
les quelques hommes très en vue comme l'était
alors d'Agrève. Il se fût singularisé s'il eût pris sa
retraite avant d'avoir l'engagement obligatoire
avec chacune de ces victimes complaisantes. Tout
AUBE 27
en recueillant sur ce champ d'opérations les béné-
fices et les charges de sa situation, Jean s'intéres-
sait d'esprit à la pièce qu'il avait sous les yeux •
pourvoi d'une bonne loge, avec accès dans les
couhsses, il regardait en spectateur amusé la
comédie humaine.
Quand je le re\is alors, tranquillement installé
dans ce train quotidien, je me demandai si l'usure
mondaine n'avait pas détnii. chez celui-là, comme
chez nous tous, le ressort intérieur que j'avais
connu si vigoureux, l'originaUtô native qui faisait
jadis l'attrait de mon petit camarade à Sainte-
Barbe, de mon compagnon en Grèce. Eh quoi ! lui
aussi, l'enfant de montagne trempé par la mer,
l'indomptable rêveur d'impossible, la vie l'aurait
dompté ? — Ainsi, lui disais-je, le Bédouin est bien
mort, V irremplissable est gavé ?
— Non, faisait Jean, mais il accepte le vide.
Que veux-tu? Dans notrp temps, il n'est si dur
caillou qui résiste au frottement de la vague
sociale ; à force de le rouler, elle en fait un galet
poli comme les autres. On se révolte, on se rac-
croche aux lambeaux de son idéal en se déchirant
les mains, on en demande la réaUsation à ces
braves figurantes de l'amour, à nos bons pantins
de la politique, de l'art, de la pensée ; puis on
vieillit, on se soumet, on accepte. Il faut bien vivre
la vie de tout le monde.
Il la vivait même un peu plus que tout le monde,
disait la chronique des sadons, fort occupée de ses
28 JEAN D'AGRÈVE
liaisons notoires et de quelques passions moins
apparentes. Passions violentes et brèves, où le
Jean d'autrefois se retrouvait avec l'ardeur, l'in-
quiétude et la mobilité de sa flamme de fond, avec
ce beau trésor de niaiserie, comme il l'appelait
lui-même ensuite, où il puisait sans cesse de quoi
dorer et adorer un instant les figurines d'argile
qu'il brisait après désillusion.
Une mission à l'étranger m'éloigna de France.
La retraite du Maréchal me fit croire que tout
allait changer dans la vie de mon ami. Je lui
écrivis pour m'informer de ses projets. Il me
répondit : « Ne te mets pas en peine de moi. Porté
sur le testament pour la croix, recommandé aux
archevêques de la rue Royale, je me fais caser à
l'état-major de la marine. Et je suis le conseil que
mon excellent patron donnait à ce nègre : je
continue. » La lettre de Jean me le montrait de
plus en plus acclimaté dans ses fonctions de grand
chef des élégances mondaines. Quelques boutades
de lassitude, singulièrement acres, étaient les seuls
indices où je reconnusse l'épine du sauvageon, si
bien transformé par la greffe sociale.
Il gardait son activité d'esprit : mais Paris
avait opéré sur son intelligence ce travail auquel
nul n'échappe. L'atmosphère parisienne attire à
fleur de cerveau et disperse en étincelles rapides,
éparses, la pensée concentrée que les hommes
comme d'Agrève ont ramassée dans la sohtude,
V C'est une ville où l'aiguille de la boussole s'affole.
AUBE 29
disait-il : déviée de tous côtés, elle frémit sans
cesse à la recherche d'une orientation. »
A l'Elysée, sa curiosité s'était portée sur les
machines politiques dont il voyait de près le
maniement. Éloignée et rassasiée de ce spectacle,
elle se passionna pour le mouvement des idées,
elle se divertit au bruit des mots qui en tiennent
lieu, aux disputes des cercles artistiques et litté-
raires. C'était l'époque où se développait, dans
une société définitivement écartée des affaires
publiques, cette grande manie de bel esprit qui
tourne aujourd'hui vos têtes, mes bonnes amies. On
voyait poindre les nouveaux talents, Maupassant,
Loti, Bourget, on prenait parti pour les jeunes
écoles qui s'insurgeaient contre le réalisme ou pour
celles qui en outraient les procédés, on saluait les
messies intellectuels importés d'un tas de pays
bizarres. Il n'y avait de risettes que pour les gens
de plume, dans ces m-êmes salons où les pontifes
de l'Assemblée nationale plaçaient auparavant
leurs discours du lendemain. Et nous autres,
pauvres diables de profanes, nous fûmes obligés
de nous frotter de Uttérature et d'art, de devenir
experts en tout genre de bibelots, sous peine de
démériter à vos yeux. Jean parut donner dans ces
engouements, peut-être parce que c'était la con-
signe chez la divinité qu'il servait à ce moment-
là. On lui attribua quelques essais anon^Tnes,
pubhés dans une revue en faveur ; écrits soigneuse-
ment lavés à l'eau douce, où rien ne trahissait
30 JEAN D'AGRÈVE
l'âpreté de mer dont cette âme avait été im-
prégnée.
Bref, je le croyais décidément parti comme
nous tous, parti pour n'arriver nulle part ; pour
devenir et rester ce que nous sommes, ce qu'est
ici votre humble et négligeable serviteur : un
meuble de salon, très décoratif d'abord, et devant
lequel plus d'une s'est agenouillée, meuble bientôt
fané, démodé, où elles s'assoient sans façons,
meuble toléré par habitude et finalement oublié
dans un coin, jusqu'au jour où les déménageurs
de M. de Borniol l'emportent dans l'inattention
générale.
Mon jugement était trop hâtif. Au commence-
ment de 1883, je revins chercher à Paris ma
nomination de ministre au Caire. Je courus chez
Jean : il avait disparu, on était depuis quelques
mois sans nouvelles de lui dans les maisons qu'il
fréquentait le plus assidûment. Je me renseignai
au ministère de la Marine : le lieutenant d'Agrève
s'était fait attacher au port de Toulon, il sollicitait
un commandement à la mer. En réponse à la
lettre où je le sommais de me donner signe de vie,
mon ami m'écrivit ces lignes :
« Port-Cros des Iles d'Or.
« Le Bédouin n'est pas mort, mon bon, ou du
moins il est ressuscité. Tu sais bien, toi, vieil
Oriental, qu'on ne les civilise jamais. Le tien vague
présentement dans une île sauvage. S 'ennuyant de
AUBE 31
s'amuser à Paris, il a pris la fuite vers im port, un
de ces lieux que j'ai toujours aimés, parce qu'ils
vous disent à toute heure par toutes leurs voix
qu'on s'envole de là pour on ne sait où. S'ennuyant
nonobstant à Toulon, il est venu se terrer dans le
maquij de Port-Cros, l'île où j'ai loué une case et
pris la succession des anciens cénobites. Dès que
mes affaires de service, qui sont nulles, me laissent
le loisir de quitter l'Arsenal, je fais voile pour mon
ermitage, et je relève à peu de frais le marquisat
des Iles d'Or. Tu ignores où Port-Cros se place ?
Tu l'apprendras. Un vrai paradis terrestre, tu en
jugeras. Tu vas, me dis-tu, administrer notre
humiliation en Ég5''pte ; tu n'aurais pas la barbarie
de t 'embarquer à Marseille avant de venir me
serrer la main. Pousse jusqu'à Hyères ; tu verras
en face de toi les trois îles qui ferment si gracieuse-
ment l'horizon de la rade. Port-Cros est celle du
milieu. Tu affréteras une barque aux Sahns, et, si
la mer t'est propice, tu seras en deux ou trois
heures dans le sanatorium où je me guéris de la
névrose parisienne. Viens, cela nous rajeunira ; lu
te croiras dans l'Archipel, au temps lomtain où le
perdreau grec nous attirait à Imbros, à Limni, où
nous en faisions de si beaux abatis dans les fourrés
de laurier-rose. Mon île ressemble paradoxalement
à ses soeurs de la mer Egée, on jurerait qu'elle vient
de les quitter, qu'elle arrive tout droit d'Orient
pour nous chanter nos chansons de jeunesse.
Comme là-bas, jadis, j'ai à t'offrir des perdreaux.
32 JEAN D'AGRÈVE
des faisans, de vraies bêtes naturelles qui ne
doivent rien à aucun garde-chasse. J'ai du poisson
frais, des primeurs qu'on paierait au poids de l'or
chez Chevet, j'ai même une maison, et charmante,
pour abriter mon vieux ministre. Et j'ai toujours
ma vieille amitié pour lui.
Jean d'Agreve. »
Je lui répondis, autant qu'il m'en souvient, par
des plaisanteries sur ce sanatorium, une ambulance
où le blessé avait dû entrer à la suite d'un coup
de couteau dans la région du cœur ; quelques
semaines de convalescence, et il n'y paraîtrait plus :
les Parisiennes verraient revenir le beau soldat sur
la hgne de bataille. Ces taquineries me valurent une
autre lettre, d'un ton légèrement piqué. Le d'Agreve
natif s'y débondait, avec l'absolu de ses jugements,
l'exagération qui en gâtait la perspicacité, ce quel-
que chose de rêche et d'intransigeant par quoi il
s'aliénait la sympathie des gens pondérés. Voici
cette lettre :
« Toi aussi ? Tu baisses. Ils sont dix imbéciles,
elles sont vingt sottes qui m'ont adressé la même
épître. Vous voilà bien tous, avec vos idées et vos
phrases de roman. Qu'il se produise de grands
changements dans un homme, qu'on le voie
dépouiller une livrée sociale et retrouver sa vraie
nature, c'est toujours, à vous en croire, l'effet d'un
coup soudain, d'un drame de cœur, d'une crise de
vie enseignée à la Comédie-Française ou à l'Odéon.
AUBE 33
Autant que j'ai pu observer, c'est le contraire qui
arrive. A l'instant où l'on s'y attend le moins,
l'homme d'emprunt que l'on était s'abat, crevé
par une myriade de coups d'épingles ; une série
de petits chocs a désagrégé le plâtras du mur, il
tombe sous la chiquenaude d'un enfant. Te rap-
pelles-tu notre ascension au couvent des Météores,
en Thessalie ? La corde du panier où l'on nous
hissait était pourrie, elle servait toujours ; nous
demandâmes au caloyer quand on la changeait. —
Quand elle casse, nous dit le moine. — Et nous
fîmes réflexion qu'il n'y avait pas de sécurité,
même pour les maigres, que la corde casserait une
fois, très vraisemblablement pendant un voyage
où le monsieur hissé ne serait pas plus lourd que
son devancier. Crois-moi, il faut beaucoup de jours
vides et pareils pour faire la nuit de Jouffroy, pour
pousser un Pascal à Port-Royal, un Rancé à la
Trappe. Un beau matin, en se faisant la barbe, —
premier ennui qui annonce tous les ennuis de
la journée, — on voit dans le miroir un autre
homme : on a mué, revêtu une nouvelle peau,
et c'est le plus souvent la vieille peau trouvée au
berceau.
« J'ignore si tu es psychologue. Non ; tu reviens
de l'étranger, tu n'as pas eu le temps ! Quand
j'ai quitté Paris, c'était la grande fureur, la cocarde
à la mode que devait arborer tout homme soigneux
de son attitude. Au cas où tu donnerais dans ce
sport, je te livre gratis une autre observation
2
34 JEAN D'AGRÈVE
d'expérience. Chaque indi^^du, M. de la Palisse te
l'aurait dit avant moi, apporte à la mise commune
de la vie sa complexion particulière, produit
combiné de ses humeurs physiques, de son éduca-
tion, de son atavisme, de je ne sais plus quoi
encore. Ce qu'elle a de plus individuel s'atténue,
s'efface dans la force de l'âge, parfois jusqu'à
disparaître temporairement sous le travail de la
volonté, sous le frottement des milieux. Passé
trente ans, un Français bien élevé devient Monsieur
tout le monde. A l'approche du déclin, il se pro-
duit une reviviscence des parties que l'on croyait
mortes ; le vrai tuf de l'homme émerge à nouveau*
de dessous les eaux de la jeunesse qui se retirent.
Pour ceux qui ont foi à l'atavisme, aux influences
de race, il semble que nos ancêtres se relèvent en
nous et nous ressaisissent au moment où nous
allons les rejoindre. J'ai vu des compatriotes
d'origine étrangère, nivelés leur vie durant dans
la banalité française, chez qui l'Italien, l'Anglais,
l'Allemand réapparaissaient sur le tard. Ce phéno-
mène de régression précède et annonce cet autre
fait d'observation courante, le retour du vieillard
à l'enfance ; il concorde avec le réveil pathologique
du mal héréditaire qui guette en secret chacun
de nous, qui va se déclarer chez le vieillard et
l'emporter.
« Tu es poli, tu me diras que je ne suis pas encore
au cadre de réserve. Non ; mais les quarante ans
vont sonner, et j'ai des campagnes qui comptent
AUBE 35
double. Je mue, je quitte leur peau de louage, je
retrouve mon vrai moi sous le travesti. Et puis,
vois-tu, c'est trop fastidieux, ce mensonge colossal,
universel, de la vie sociale, de la vie parisienne et
mondaine en particulier. Il y a un juif de Hongrie
à qui l'on devrait dresser des statues, uniquement
parce qu'il a trouvé ce titre pour un livre : les
Mensonges conventionnels de la civilisation. Un jour
est venu, — pourquoi le jeudi, si c'était un jeudi,
plutôt que le lundi, je n'en sais rien, — où j'ai pris
en dégoût, jusqu'à l'asphyxie, mes exercices de
singe dressé dans un cirque. Toujours entendre et
proférer des mots qui ne traduisent aucune réalité,
qui contredisent le plus souvent l'évidence intime !
Toujours lire dans le journal, notre souverain
maître, ce qu'on sait être la parodie de la vérité ;
et penser que tout un peuple se nourrit exclusive-
ment de ce pain empoisonné, et se voir dans l'obli-
gation d'acquiescer ! Celui qui céderait à la tenta-
tion folle de promener sur le boulevard la vérité
toute nue, les gardiens de la paix l'arrêteraient
pour attentat aux moeurs. Toujours tendre à des
drôles la mam qu'on voudrait leur mettre sur la
figure ; ou, malheur pire encore, être la proie
perpétuelle des fâcheux qui ne vous voleraient
pas un sou, qui vous dérobent sans pitié
votre temps, votre intelhgence, votre force
d'attention.
« Et pourquoi subir ces misères, grand Dieu !
quand on ne recherche aucun des lots que les
36 JEAN D'AGRÈVE
gagnants décrochent à la foire, quand on n'a
dessein ni de s'enrichir, ni de gouverner ses
semblables, ni de les étonner par de prétendus
chefs-d'œuvre, ni de remplir son cœur avec les
sentiments qu'ils peuvent offrir ?
« J'ai essayé de m'intéresser au gouvernement
des hommes. J'ai vu de près comment ça se
triturait, lorsque j'étais aide de cuisine à l'Elysée.
Il m'a paru que les faits menaient souverainement
d'honnêtes doctrinaires qui croient les diriger. Il
m'a paru qu'à ce jeu la prime était trop forte pour
les charlatans et les coquins, habiles à flatter et à
duper un despote cent fois plus exigeant que
Louis XIV. Tu connais mes rengaines : je sais que
leur absolu te fait sourire ; ton métier t'affermit
dans la persuasion que tout se tasse à la longue et
se raccommode avec des pièces mal jointes, comme
tes convictions, affreux orléaniste qui sers une
république et n'es au fond qu'un affreux sceptique.
Vis seulement deux cents ans, ce que je te souhaite,
et tu verras que j'ai raison. Ce pauvre peuple eut
la hère idée, voilà tantôt un siècle, qu'il se porterait
mieux s'il se coupait la tête, que le monde entier
l'imiterait et serait parfaitement heureux. Depuis
lors, le tronc décapité ne fait plus que des gestes
réflexes ; il se rajuste maladroitement des têtes
artificielles, il les arrache aussitôt dans un spasme
de révolte ; quoi que tu en dises, ça ne se recolle
pas, une tête coupée, ça ne s'achète pas au marché
électoral, ça ne se retrouve pas dans le bric-à-brac
AUBE 37
de famille : c'est un legs des siècles qu'on ne
remplace plus, quand on l'a jeté à l'égout. Et sans
tête on ne peut pas marcher. Tirez-vous de là. Ce
n'est pas à nous autres marins qu'on en fera
accroire avec votre catéchisme libéral : nous savons
tous qu'un navire est fatalement perdu, s'il n'obéit
pas à l'impulsion unique d'un cerveau, d'une
volonté, d'un bras dirigeant tous les bras. Comme
nous, le plus insubordormé de nos matelots sait
qu'il irait vite nounir les poissons, si le com-
mandement faisait défaut une seule nuit. Or,
toute ridicule qu'elle soit à force d'usure, la méta-
phore du vaisseau de l'État demeure rigoureuse-
ment exacte : ce qui serait folie sur un petit bateau
ne peut pas être raison sur le grand.
« J'ai voulu m 'étourdir par le bourdonnement
intellectuel qui nous console de nos déchéances.
Comme les autres, durant un temps, j'ai joué
avec les idées épanouies dans cette douce anarchie :
la pensée, la philosophie, la littérature, l'art...
Ouf ! J'en eus vite les oreilles assourdies, de leurs
cymbales. Quel tintamarre de mots, squelettes qui
renfermèrent jadis une substance, vidés aujour-
d'hui par un trop long usage, abstraits, scolasti-
ques, entre-choqués pour le plaisir d'un vain bruit.
ChimcBra hombinans ! Est-ce donc que tout a été
dit ? On le prétend ; je ne sais, mais j'étais stupé-
fait d'ouïr les derniers cris. La vieillerie de toute?:
ces nouveautés m'a lassé, le faux neuf m'a redonn'
l'amour du vrai vieux. Faux neuf, nos pessimistes.
38 JEAN D'AGRÈVE
, ces noirs compagnons qui prennent un verset de
l'Ecclcsiaste et le gonflent en un volume : Job et
Salomon avaient purgé avant eux toute la bile
humaine, nous n'en évacuerons pas de nouvelle, ni
de plus amère. Faux neuf, ces symbolistes qui
pointent à l'horizon : nous ne les avions pas
attendus pour nous convaincre que d'Eschyle à
Dante, de Dante à Shakespeare, de Shakespeare
jusqu'à nous, chaque vers, chaque ligne qui a
mérité l'attention des hommes était du symbolisme,
c'est-à-dire l'-apparition et le retentissement der-
rière un fait particulier, du mystérieux univers en
relation avec ce fait, taux neuf, les néo-replâtreurs
qui réinventent Dieu, les religions, la morale, qui
rebadigeonnent les vieux piliers de l'édifice humain
et s'imaginent qu'ils les ont reconstruits.
« Ah ! les lettres, les bonnes lettres ! Je ne suis
pas du métier, j'y ai touché en amateur, j'en juge
peut-être fort mal ; mais la transformation qu'il
a subie m'apparaît clairement. De ce qui fut pour
nos naïfs précurseurs la recherche de l'idéal, de la
vérité, de la gloire, les courants irrésistibles de notre
siècle ont fait une industrie patentée, l'industrie
du joujou verbal, méthodiquement exploitée dans
les divers comptoirs d'un immense Bon-Marché,
Peut-être y a-t-il encore dans quelques greniers
des enfants de vingt ans qui écrivent pour soulager
leur cœur, par pur besoin de se tirer une pinte de
sang dans la pléthore. L'engrenage industriel aura
tôt fait de les saisir, de les parquer dans un com-
AUBE 39
partiment de l'atelier où ils deviendront, suivant
leur chance, commis, cheîL- de rayon, directeurs
préposés à la fabrication et à la vente de tel article
demandé par la clientèle.
« Reste l'amour Nous n'en parlerons plus, n'est-
ce pas ? Si raalin que soit le génie de l'espèce, vient
un âge où il peut encore nous distraire, où il ne
peut plus nous faire prendre des vessies pour des
étoiles. D'obligeantes douairières ont voulu me
marier. Non, me vois-tu dans cette fonction civi-
que ? J'ai engagé ces braves dames à capturer
d'abord l'albatros et le courlis, à les faire nicher et
pondre en cage : après quoi je me déclarerai vaincu
par l'exemple de ces frères.
« En un mot, la comédie qui m'amusa un temps
a cessé de me divertir, elle ne vaut plus pour moi le
prix dont on paie sa place. Je me suis dit un matin
que c'était trop bête de continuer ainsi, sans but,
sans contentement vrai, sans ressort pour la vie
intérieure. J'ai filé, je replonge dans l'eau, mon eau
mère. Je demande un bâtiment que nos sacrés
bureaux me font attendre. Sur ces planches, du
moins, on retrouve l'indépendance dans une règle
rationnelle, le sérieux, le loisir de penser, la fierté
de vivre. Commander Ubrement et impérieusement
cette belle machine, la conduire à l'inconnu, c'est
un emploi d'homme. J'irai voir si les parties de la
planète qui me sont famiUères ont changé, ce dont
je doute ; si les parties que j'ignore ont quelque
chose de neuf à ni'offrir, et ce n'est guère plus
40 JEAN D'AGRÈVE
probable. Qui sait pourtant ? Il y a peut-être encore
des mondes à trouver.
« En attendant, je me rapproprie l'âme dans la
solitude de ce délicieux Éden. Je lis : non plus.
Dieu merci, les «nouveautés» rappoitées de chez
Achille, tout humides encore de l'imprimene, le
fatras des primeurs rances dont il fallait s'indigérer
à Paris, sous peine de paraître un barbare. Non : je
relis les vieux compagnons qui firent dans ma
cabine quelques tours du globe ; tu sais, les grands
et modestes livres d'autrefois ; ils n'ont pas,
comme les nouveautés des vitrines, l'allure pro-
vocante de filles en robe jaune ; iii ont mine
d'honnêtes gens, sous leur tranche rougo et leurs
plats de veau fauve, sous l'humble habit qui cache
tant de poésie, de réflexion, de sagesse résignée.
Je remets au courant mes Quarts de nuit, bien
abandonnés. T'ai-je confié la vieille habitude à
laquelle je fus longtemps fidèle ? Pour ne pas
somnoler sur la passerelle et vaguer dans la tor-
peur du cerveau, pendant les nuits de quart,
j'assignais à ma pensée un thème précis, je creusais
un des sujets de méditation qui tourmentent
éternellement l'homme. Le matin, j'écrivais sur
un cahier mes réflexions de la veillée : oh ! unique-
ment pour éclaircir mes idées, pour fixer mes
souvenirs. Mes Quarts de nuit ne feront pas gémir
la rotative, je t'en réponds. — Enfin et surtout, je
m'emplis les yeux de nature, de formes et de
couleurs admirables. La beauté parfaite ne lasse
AUBE 41
jamais. Tu te sou\'iens de ce matin de printemps
où tu me trouvas sur l'Acropole, agenouillé devant
les Errhéphores de l'Érechtheion : je voulais
t'étrangler et te jeter à la mer, pour m'avoir sur-
pris en si ridicule posture. Eh bien ! on s'agenouille-
rait de même devant certains aspects de mon île.
Viens t'en convaincre. Je t'attends. Je te méprise
à cause de ta lettre ; je te raimerai bien fort, bonne
bête, si tu viens chez ton vieux
Jean d'Agrève. »
J'avançai mon voyage de trois jours ; je me
rendis à l'invitation de mon ami. J'étais curieux
de voir comment l'animal apprivoisé s'était de
nouveau ensauvagé. Jean vint me chercher à
Hyères et me conduisit dans son royaume. Il
n'avait pas exagéré l'agrément de cette terre
infréquentée, qui érige son plateau de forêts sur
une aire d'une vingtaine de kilomètres de pourtour,
à sept ou huit mille du continent. Entre l'île du
Levant, large table de pieiTC rase abandonnée aux
tirs de la flotte, et l'île de Porquerolles, plus
étendue, plus rapprochée de la terre ferme, habitée
et en partie exploitée, Port-Cros se dresse dans sa
grâce altière. Elle commence à se civiliser depuis
quatre ou cinq ans ; depuis qu'un homme de
goût, un lettré, séduit par la poésie de cette incon-
nue, s'en est rendu acquéreur et défriche à nouveau
les champs cultivés jadis par les moines de Saint-
Honorat ; on me dit, hélas ! qu'un service de
2a
42 JEAN D'AGRÈVE
tourriers assure aujourd'hui des communications
régulières avec Toulon, amène des profanes. A
l'époque peu éloignée dont je vous parle, la venue
d'un vapeur sur la rade de Port-Cros était un
événement ; l'île appartenait à un marchand de
biens ; désespérant d'en tirer parti, ce sage né-
gociant l'avait restituée depuis longtemps au libre
travail de la nature.
Vous entendriez mal les notes intimes et les
lettres que je vais vous lire si vous n'aviez pas
quelque idée des lieux auxquels elles font allusion ;
pour ma part, je ne puis séparer les deux destinées
que vous voulez connaître du cadre où tout sem-
blait commander la figure qu'elles ont prise. J'en
retrouve un premier croquis dans les Quarts de
nuit dont parlait d'Agrève, ces cahiers où il jetait
pêle-mêle ses observations et ses méditations. Je
lem* fais cet emprunt.
QUARTS DE NUIT
Février 1883. — • Les Iles d'Or ! l'admiration de
nos pères les avait bien nommés, ces anneaux
visibles de la chaîne sous-marine qui reUe les Alpes
du Httoral à la Corse et à la Sardaigne. Souvent, de
la haute mer ou de la côte, mon regard avait con-
voité les trois sœurs, souriantes dans leur bain de
lumière. J'étais surtout attiré par la mystérieuse
Port-Cros : aucun de mes camarades n'y avait
atterri ; personne ne m'avait dit combien elle est
belle. Je la découvre, je l'explore, cette Corse en
AUBE 43
miniature, montagneuse et boisée. Du sommet
culminant, un rameau se détache et court au sud,
parallèle à la mer qu'il domine d'une hauteur de
200 mètres ; sa muraille abrupte dévale vers les
eaux. Nulle falaise bretonne ou normande ne peut
rivaUser d'élévation et de pittoresque avec ce pan
de montagne coupé à pic sur l'abîme. Une robe de
pins tordus par le vent du large tremble perpétuelle-
ment sur les flancs de la roche, descend par endroits
jusqu'à ses pieds ; ailleurs, la paroi lisse et nue
reçoit le soleil sur son miroir aveuglant, phare
diurne que les navigateurs distinguent de très
loin.
Au nord et à l'ouest, les chaînons s'inclinent
doucement jusqu'aux plages qui regardent le con-
tinent. Sur leurs pentes, les forêts de chênes verts
et de pins d'Alep alternent avec un épais maquis
d'arbousiers, de myrtes, de romarins, de bruyères.
Ces arbustes atteignent et dépassent la taille d'un
homme. Au moment où j'abordai à Port-Cros, les
hautes bruyères blanches fleurissaient, l'île entière
était couverte de ces grands bouquets vert et blanc,
mariés aux étoiles bleu pâle du romarin, aux
touffes argentées du cinéraire maritime. Abritées
entre les coteaux, des vallées se creusent et s'évasent
vers la mer, elles lui portent les ruisseaux qui
vivifient dans ces fonds tièdes la végétation
méridionale : oliviers, amandiers, mûriers, vignes,
figuiers. Je ne retrouve pas à Port-Cros l'Afrique de
parade et de serre chaude créée par les jardiniers
44 JEAN D'AGRÈVE
de la Corniche sur quelques points de notre littoral ;
on sent pourtant l'Afrique plus proche, dans ces
vallées où l'oranger, le palmier, le chêne-liège, le
laurier-rose ne survivent que par quelques repré-
sentants, témoins des anciennes cultures abandon-
nées. Les palets épineux du figuier de Barbarie et
les glaives de l'aloès font sentinelle autour des
vergers, autour des vieux forts, dont les glacis dis-
paraissent sous un manteau de sorcie, cette plante
gi'asse que le peuple appelle patte de sorcière, et qui
jette sur les murailles une si riche tenture de vert
glauque et de fleurs vermeilles.
L'opulence de ce paradis terrestre, la douceur
constante de la température, maintenue par
l'haleine égale de la mer, la pureté de l'air et la
splendeur de la lumière défient toute comparaison.
On ne connaît à Port-Cros ni la froidure ni les
chaleurs accablantes ; la gelée, la grêle, sont des
phénomènes ignorés. Les plus mauvais temps du
continent ne se font sentir dans l'île que par quel-
ques rafales de mistral, par quelques rares jours de
pluie au cours d'une année. Les arêtes de roche
vive et les panaches des pins isolés qui dentellent
les crêtes se profilent toujours sur le même azur,
imbibé d'une clarté dorée ; le même voile de
lumière palpable, semble-t-il, flotte toujours sur les
cimes des forêts. Et c'est une sensation étrange,
quand on gravit les sentiers blottis entre les
bruyères et les m5n-tes, tandis que le pied
écrase la lavande, le fenouil, la germandrée, les
AUBE 45
cent herbes qui saturent l'atmosphère de leurs
effluves amers, c'est un paradoxe délicieux, le
contraste de l'air si doux avec cette végétation
violente, ces plantes de passion âpre et de fort
parfum.
Au moindre effort de l'homme, ces vallons
fertiles lui rendraient tous les fruits de la zone
africaine. L'homme les leur demandera sans doute,
il ne tolère plus les perles qui ne rapportent pas. Il
demandera le fer et l'argent aux rochers qui con-
tinuent à Port-Cros les filons voisins de la mine des
Bonnettes. La trace de ces métaux est visible dans
les éclats de schiste micacé dont tous les chemins de
l'île sont pavés, pierres luisantes, imprégnées d'une
poussière de diamant ; elles gardent leur fulgura-
tion dans les bas-fonds des côtes, sous la « mer
d'argent » , ainsi qu'on nomme à Porquerolles une
baie où l'eau dort sur cette armure d'écaillés
brillantes. L'homme demandera un jour à cette
terre privilégiée les trésors qu'elle recèle ; et le
charme de Port-Cros s'évanouira. Il est fait des
libres fantaisies de la nature, il réside surtout dans
le chaste abandon, le silence, la paix sereine de
cette vierge inviolée. Je la compare sans cesse à ces
îles des Sporades, restées en dehors des routes
maritimes, où je chassais autrefois en compagnie
des bergers grecs. A quelques encablures des cercles
parisiens transportés sur la Corniche, l'Ile d'Or me
rend mes anciennes impressions de liberté errante
dans une oasis sans maître. Elle est si bien pré-
46 JEAN D'AGRÈVE
servée de toute intrusion banale, si distante de
toutes les choses d'habitude !
Port-Cros ne fut pas toujours aussi solitaire.
Au moyen âge, des moines sortis des îles de Lérins
colonisèrent la thébaïde où le vent avait poussé
leurs barques. La communauté dut être nombreuse,
active : d'anciennes ruines attestent sur plusieurs
emplacements l'existence de monastères et d'ex-
ploitations agricoles. Les Barbaresques envahirent
la retraite des cénobites ; chassés des Iles d'Or sous
François P*", ces Maures reparurent à maintes
reprises, et jusqu'à une époque très récente, dans
le poste avancé d'où ils gagnaient les montagnes du
continent qui portent leur nom. Pour les tenir en
respect, nos rois firent construire des ouvrages de
défense, belles cuirasses de pierre inutiles et vides
aujourd'hui. Le Vieux-Château domine la rade ;
un donjon à la Vauban, l'Estissac, met plus haut sa
tache de lumière blanche dans le vert des forêts ;
d'autres batteries couronnent les promontoires.
Tous ces forts sont déclassés. La giroflée pourpre
veille seule aux meurtrières, les goélands tournoient
en gémissant dans le chemin de ro'' de, le mistral
attaque furieusement les ponts-levds, s'engouffre
dans les tours sonores, secoue les larges bannières
de la sorcie, pendantes des créneaux sur la mer.
La Révolution acheva de disperser les moines,
bientôt remplacés par les vétérans de l'armée
d'Egypte. Bonaparte fit de Port-Cros une colonie
pour ses vieux soldats. L'homme au coup d'œil
AUBE 47
infaillible avait remarqué en passant les avantages
de cette position ; il y voulait créer de grands
établissements militaires. Les vétérans quittèrent
l'île, on ne sait pour quel motif. Cédée à M, de Las-
Cases, puis au duc de Vicence, elle passa de mains
en mains : ses propriétaires, rebutés par l'éloigne-
ment et par les difficultés d'exploitation, la
laissèrent retomber dans l'abandon où je l'ai
trouvée. Quelques familles de pêcheurs habitent
seules sur la petite rade qui se creuse à l'orée de la
vallée principale. Protégée contre les vents par une
jetée naturelle, par la longue barre transversale du
rocher de Bagaud, cette crique offre aux bâti-
ments un refuge assez sûr. Une quinzaine de
barques dorment au pied du môle ; autant de
pauvres maisons s'étagent sous les remparts
dégarnis du Vieux-Château. Les insulaires tendent
leurs filets dans les eaux de Port-Cros ; ils vont
porter en terre ferme, au Lavandou, le poisson
qu'ils capturent, les légumes et les fruits hâtifs
qu'ils récoltent ; ils ne s'éloignent guère que pour
la pêche du thon, à la Saint-Michel d'août. Heureuse
répubhque, oubliée par notre engrenage social,
légal, administratif. Il n'y a même pas de munici-
palité. Un garde du génie consigné dans le plus
moderne des forts, une ou deux visites par an d'un
adjoint délégué de la commune d'Hyères, le
passage de l'ingénieur hydrographe, voilà tout ce
qui rappelle à Port-Cros la gêne sociale, la hmite du
libre vouloir.
48 JEAN D'AGRÊVE
Au fond de la rade, à l'entrée de la vallée, un
manoir du siècle dernier se cache derrière un rideau
de tamaris et d'eucalyptus ; seule maison d'habita-
tion à laquelle on puisse donner ce nom dans toute
l'île. Le carré de briques blanchies à la chaux
emprunte un petit air seigneurial aux fausses tou-
relles crénelées qui le flanquent aux quatre angles.
Un manteau de plantes grimpantes monte jusqu'au
toit ; le géranium pariétaire étale sur la façade
ses fleurs délicates ; le crépi blanc de la muraille
transparaît sous ces pétales d'un rose pâle, qui ont
la nuance et la finesse d'un épidémie d'enfant. A
l'intérieur, un grand vestibule et quelques chambres
gardent la physionomie simple et accueillante des
logis d'autrefois. J'ai pris mes quartiers dans le
château des seigneurs de Port-Cros, comme l'ap-
pellent pompeusement les pêcheurs. Le marchand
de biens, trop heureux d'une aubaine inespérée,
m'a cédé pour un morceau de pain la jouissance
temporaire de cette maison depuis si longtemps
désertée.
Je peux vraiment me croire le seigneur de Port-
Cros, souverain aussi absolu que Robinson dans son
empire, quand je vais contempler le mien de ce
point culminant où le fort de la Vigie dresse sa
masse blanche. Une logette à quatre ouvertures est
accotée au mât de pavillon, scellé sur la plus haute
saillie de rocher. J'aime m'asseoir là au tomber
du jour. J'ai vu dans les deux hémisphères des
panoramas plus fameux ; ils ne passaient point en
AUBE 49
grâce et en majesté ce spectacle changeant à chaque
mort du soleil. Là-haut, l'île entière se ramasse sous
mes yeux, avec ses pentes forestières allant noj'er
leurs derniers pins dans les baies, ses vallons
allongés sur un versant, et, sur l'autre, ses ravines
boisées dégringolant à pic dans le gouffre.
Au nord et à l'ouest, le cercle de mer est brisé par
des terres d'une infinie variété de hgnes et de
couleurs. De la pointe de Saint-Tropez aux cimes
rocheuses qui surplombent Toulon, la côte ^a
littoral développe ses plans de forêts bleuies,
étages jusqu'aux montagnes des Maures. Les
'naisons d'Hyères pendent en grappes blanches sur
la p^Tamide qui les porte ; plus pi'ès, la presqu'île
de Giens s'avance dans le chenal de Porquerolles.
De ce côté, les terres et les eaux où tombe le soleil
font une succession de barres tantôt lumineuses,
tantôt sombres : l'arête de Bagaud, d'abord ; puis
la silhouette élégante de Porquerolles, avec ses
bizarres grand'gardes, les îlots des Mèdes, écrans de
granit qui interceptent ou laissent filtrer entre
leurs déchirures les rayons obliques ; enfin Saint-
Mandrier et la rade de Toulon, fermant l'horizon du
couchant. Au sud, à l'est, la mer libre se perd sous
le ciel d'Afrique et le ciel d'Italie.
Qu'elle est frappante à cette heure, sur les
coteaux pâhssants au crépuscule, la particularité
que j'avais déjà observée sous la clarté de midi ! Le
feuillage soyeux des pins d'Alep, tremblant sur les
roches grises, communique à ce paysage quelque
50 JEAN D'AGRÈVE
chose d'aérien et d'immatériel ; tamisée à travers
les écharpes floches qui semblent envelopper ces
arbres, l'atmosphère baigne tous les objets voisins
d'une brume fluide, pareille à celle qu'on voit
flotter sur les tableaux de Corot. Cet effet m'avait
toujours paru exagéré dans les œuvres du peintre :
j'en ai compris la vérité sous les pins de Port-Cros,
où la roche elle-même s'allège en apparition dia-
phane, se fond dans une vapeur de rêve.
— Jean avait raison, fit ici le ministre en inter-
rompant sa lecture. Comme lui, j'ai été saisi, en
mettant le pied à Port-Cros, par ce caractère de bois
sacré qui attend les dieux. Mon ami ne me laissa
pas le temps de me reposer dans sa maison ; à
peine débarqué, il m'entraîna dans les sentiers de
la montagne, entre les bruyères fleuries où nous
disparaissions tous deux. Il marchait devant moi
d'un pas joj^eux, d'un pas qui semblait prendre
possession voluptueuse de cette terre ; il allait, me
nommant tous les arbustes dont l'odeur nous grisait,
appelant mon attention sur les merveilleuses coulées
de la lumière au fond des entonnoirs où se tassent
les pinèdes, jetant son coup de fusil aux faisans,
aux perdrix qui se levaient sous nos pieds, et me
répétant sur tous les tons :
— N'est-ce pas que nous revoilà dans notre
Archipel ? Confesse que nous sommes dans les
vrais domaines de Dieu ; pense que tu es encore à
Imbros, sous le libre et vrai soleil qui brûle des
AUBE 51
formes de beauté, pense qu'ils sont vrais et libres,
ces arbres, ces oiseaux sauvages, ces hommes que
tu vois partir au-dessous de nous sur la mer...
Il me promena dans ses forêts, comme il aimait à
dire, il me fit asseoir aux places préférées, à celles
d'où le regard, protégé par la sombre visière des
pins, plongeait brusquement sur des tableaux
lumineux, sur le flamboiement des eaux aux feux
du midi ou sur la nappe de saphir immobile à
l'ombre des anses septentrionales. Quand il me
ramena au logis, harassé, ébloui, les premières
étoiles versaient une paix souveraine sur la maison
blanche, sur le berceau de jasmin où l'on mettait
notre couvert, devant la porte.
— Eh bien, Robinson avait-il tort de te vanter
son île ?
— Non, certes ; mais si belle qu'elle soit, je gage
que Robinson s'y ennuiera et qu'il aura bientôt la
nostalgie de Paris. A la longue, ce port de mer doit
manquer un peu de société.
— La société ! fit d'Agrève : j'en ai autant qu'il
me plaît, et de la meilleure, et précisément sur ce
port. Ces braves pêcheurs sont pour la plupart de
vieux marins ; comme moi, ils ont couni le monde
sous tous les parallèles, vu plus de choses curieuses
en leur vie que tous les habitués du boulevard
pris ensemble ; comme moi, ils sont venus reposer
ici leur lassitude. Ce n'est pas la société des salons
de Paris ; mais il y a chez eux autant d'esprit,
quoique d'une autre sorte, plus de relief dans les
52 JEAN D'AGRÈVE
caractères, plus de bonhomie dans les cœurs, plus
de sérieux dans les âmes. Attends seulement ; tu
en jugeras demain, quand je te mènerai sur la
manne, comme nous disions dans le Levant.
Le lendemain matin, Jean m'introduisit chez
quelques-uns de ses amis. Vous les verrez re-
paraître dans ses confidences : je vous présente
seulement les principaux de l'île, ceux dont la
physionomie se ranime en ma mémoire, quand leurs
noms et leurs propos reviennent dans les Quarts de
nuit.
C'était César Cordélio, le boulanger : figure
falote, nez taillé en récif sous deux petits yeux
clignotants. On ne lui eût pas donné la moitié de
son âge avancé ; il n'avait jamais ressenti une
infirmité. — Informe- toi de sa santé, me dit Jean.
Et l'homme de me répondre aussitôt, d'un ton
mécontent : « Trop bonne, monsieur, trop bonne ;
je voudrais bien une petite maladie, pour laisser
reposer ma santé, afin qu'elle ne tourne pas tout
d'un coup. » — Je demande chaque jour à cet
animal comment il se porte, reprit mon ami, et
chaque fois il me fait la même réponse. Il a une
idée fixe, laisser reposer sa santé.
C'était Zourdan, vieillard à tête hirsute, au type
étranger. Dalmate d'origine, et, de son ancienne
profession, pandour au service de l'Autriche,
Zourdan déserta le soir de Sadowa ; il passa l'Elbe
à la nage. — Comment il est venu s'échouer ici,
ajoutait d'Agrève, bien fin qui le saura. De son
AUBE 53
état actuel, il est entre autres choses fossoyeur de
Port-Cros. État facile : tu le vois à leur âge et à leur
mine, ces gaillards-là ne meurent jamais. Le drap
mortuaire ne sert qu'à protéger les essaims
d'abeilles du vieux curé, qui l'ctend conscien-
cieusement sur ses ruches. Néanmoins, Zourdan
creuse de temps à autre une fosse, pour son usage ;
parce que, prétend-il, on ne dort nulle part aussi
bien, aussi fraîchement, par les nuits chaudes. Le
Dalmate vit là-haut, dans cette petite cahute qui a
la mine d'une maison de sorcier. Il y gîte avec une
poule familière ; elle l'éveille avant l'aube en lui
picotant les pieds, et il sort pour consulter les
étoiles.
C'était enfin Savéû, l'homme considérable de la
locahtc, le patron de la barque qui passait Jean en
terre ferme. Savéû avait na\'igué trente ans à
l'État, et voilà vingt autres années qu'il avait jeté
l'ancre à Port-Crcs. Il avouait soixante-dix ans ; il
en paraissait cinquante ; trapu, vif, alerte, la face
volontaire encadrée dans les favoris gris ; et deux
yeux sondeurs de mer, deux yeux pleins de vieilles
tempêtes, pleins de tous les cieux ressouvenus.
Une indicible flamme de vie brillait au fond, sous
la taie de l'âge, comme un fanal de vigie sous
l'écoutille à demi fermée. Savéû t'accommodait ses
filets, troués par les marsouins, disait-il ; cet
accident n'arrivait jamais qu'à lui. Une vieille
femme, effondrée dans l'idiotisme, dodelinait de la
tête au coin de l'âtre. Notre hôte nous offrit le
54 JEAN D'AGRÈVE
m3n-te de Port-Cros, une liqueur exquise qu'on
fabrique dans les ménages de l'île avec des baies de
myrtes macérées dans l'alcool. Puis, l'ancien gabier
se mit à conter ses campagnes : un appendice aux
voyages de Sindbad le marin, et qui eût soutenu
sans désavantage la comparaison. Il disait la frégate
la Sabine, démâtée sous lui au cap Horn, quand il
allait avec Dumont d'Urville à la recherche des
terres australes. Il disait la perte sur un banc de
corail, en vue de l'Inde, d'un bateau qui portait un
chargement de deux millions ; Savéû avait gagné
la terre, nu comme au jour de sa naissance ; habillé
par une négresse charitable, à Bombay, il avait vécu
trois mois avec elle dans une caverne. Il disait
encore le mariage du prince de Joinville, à Rio de
Janeiro, et les splendeurs qui l'avaient particulière-
ment frappé ; il attendait toujours le prince qui
lui avait promis en 1840 de venir le visiter, quand
ils seraient tous deux à la retraite. Où Savéû
n'avait-il pas voyagé ? « En Tartarie » , et bien loin
vers le Nord, dans une expédition à la découverte
du pôle. — « Pourtant, Savéû, vous ne l'avez pas
touché, le pôle ? — Peut-être : si j'ai passé dessus
sans le voir, qui sait ? » répondait sentencieusement
le gabier.
— C'est Tartarin en personne, disais- je à Jean.
— Pas du tout, ne t'y trompe pas. Il y a une
nuance très sensible entre nos gens et le légendaire
Méridional. La conversation de Savéû me fait
parfois songer à celle de M. Renan, transposée dans
AUBE 55
un autre mode ; à cette ironie légère, amusée,
flottant sur un vaste lit d'expérience sérieuse, et,
tout au fond, sur l'intarissable source de tristesse
et de rêverie particulière aux races de marins.
— Regarde-les bien, continuait d'Agrève, ces
grands enfants qui jouent là aux boules et
s'amusent aux exploits de leur goéland apprivoisé.
Lui aussi, il plaisante à sa façon, l'oiseau gémissant
des tempêtes ; il enlève les boules et va les pré-
cipiter dans la mer, comme il enleva hier ton
chapeau, — c'est sa facétie préférée, — à la grande
joie de nos pêcheurs dont pas un ne broncha devant
ton ahurissement. — Regarde-les bien ; je te les
présenterais tous que tu reconnaîtrais chez chacun
d'eux une créature d'Homère, du véritable Homère,
et non de celui que la convention classique a grimé
dans nos collèges : un t\^e tantôt grave et tantôt
bouffon, mais de cette bouffonnerie propre aux
héros de l'Odyssée, quand ils se divertissent. Ne la
confonds pas avec la galéjade provençale. Et leur
langage est tout naturellement celui des dis-
coureurs de l'Odyssée. Avant-hier soir, je passais
devant une maison où deux d'entre eux s'in-
juriaient, l'un sur le pas de la porte et l'autre à la
fenêtre. — « Dis encore un mot, criait le premier,
je monte et je t'arrache les entrailles. — Si je
descends, répliquait noblement le second, tout sera
fini pour le fils de ta mère. » — N'est-ce pas d'un
tour homérique ? Une heure après, tous deux
buvaient fraternellement au cabaret. Chaque jour
56 JEAN D'AGRÈVE
grossit ma collection de mots pareils, de récits
épiques, plaisants parfois, et parfois d'une philo-
sophie sourde, profonde, comme les leçons de
l'Océan.
Je retrouve dans les cahiers de Jean les traces de
nos longues causeries sur tous les sujets, pendant
les trois journées que je passai près de lui à Port-
Cros, les dernières de notre vie commune. Il avait
vraiment mué, je pus m'en convaincre ; du moins
paraissait-il en défense contre toutes les tentations
trop semblables à celles qu'il avait expérimentées
et qu'il jugeait avec une ciaielle clairvoyance.
Cependant je me défiais encore de l'imagination
fébrile qui grondait sous cette raison lucide ; du
« fou intérieur qu'il fallait enfermer » , comme iJ
l'appelait autrefois.
— Mon pauvre ami, lui disais-je, tu te donnes à
la nature pour tromper ton cœur ; tu le pro-
mèneras toujours, ce cœur, comme un mendiant sa
sébile, tu demanderas encore deux sous de doux
mensonge.
Ce pronostic le jetait hors des gonds : — Alors,
j'irai l'acheter à Tahiti ou à Yokohama ; mais ce
ne sera plus dans votre monde, assurément !
La veille de mon départ, il me dit l'ennui où le
mettait l'obligation d'y rentrer pour une heure,
dans ce monde honni. L'escadre mouillait aux
Salins d'Hyères; l'amiral commandant avait lancé
des invitations à une fête : il priait à danser
sur son vaisseau pour le lendemain. D'Agrève ne
AUBE 57
pouvait guère se dispenser d'aller s'aligner chez le
grand chef. Il hésitait, pourtant, il cherchait une
bonne excuse. Je lui représentai fortement l'in-
convenance du procédé ; on le savait en déplace-
ment de chasse à Port-Cros, — c'était le prétexte
dont il colorait ses retraites dans l'île, — sous les
longues-vues de l'escadre ; son abstention serait
interprétée comme un manque d'égards envers ses
camarades et ses supérieurs. J'eus raison de ses
répugnances. — Que de fois je me suis reproché
amèrement mon intervention malencontreuse ! Que
de fois j'ai regretté ma visite à Port-Cros, ma
maudite pression sur l'ami qu'un instinct obscur
avertissait ! ... Puis, mon remords se calme devant
l'arrêt évident du sort : rien n'eût pu conjurer la
force immaîtrisable qui préméditait son œuvre et
allait l'accomplir... Mais n'anticipons pas.
— Soit, fit Jean, puisque tu le veux ; mais à une
condition. Je t'emmène. Tu as reçu maintes fois
l'amiral dans le Levant, il sera enchanté de revoir
une vieille connaissance. Tu feras des frais à ma
place avec les belles dames du littoral ; nous irons
dîner à Hyères en quittant le bord et je t'emballerai
dans le train de Marseille : tu arriveras juste à
temps pour ton paquebot.
Le lendemain, Savéû astiquait dès l'aube le
Souvenir, la barque affectée au ser\àce de mon
hôte. Moins chétif et moins lourd de formes que les
autres bateaux de pêche, pimipant au soleil sous sa
robe de peinture verte et sa voile rosée, le Souvenir
58 JEAN D'AGRÈVE
faisait figure de vaisseau amiral sur la rade de
Port-Cros, comme son patron y tranchait du
capitaine de port. Tout fier de conduire un ofiîcier
en tenue à bord d'un navire de guerre, l'ancien
gabier s'était requinqué ; affublé, sous son chapeau
de paille, d'une redingote invraisemblable, où il
paraissait aussi gêné que Vendredi dans son
premier habit,. Savéû avait repris l'air pénétré de
l'homme en service commandé : il fallait montrer
aux novices de la Triomphante qu'on avait servi à
l'État, dans son temps, et qu'on savait les choses.
Une brise légère comme un appel de plaisir nous
poussa d'une seule bordée à l'échelle du grand
cuirassé qui battait pavillon amiral.
La journée était radieuse ; la lumière si intense
que les ombres portées par quelques nuées sur la
chaîne des Maures donnaient l'illusion, là où elles
tombaient, de forêts de sapins noircissant entre les
verdures plus claires. Encadrés par l'amphi-
théâtre de montagnes et d'îles, stables dans leur
force superbe, les cuirassés blancs buvaient cette
lumière ; le tremblement de l'air chaud sur leurs
flancs semblait la respiration de ces colosses, pâmés
dans la volupté des souffles tièdes. La mer en fête
avait mis tous ses diamants, elle souriait à ses hôtes,
ai dente et molle ; le clapotis joyeux de ses courtes
laiHf^s bleues chantait sous les ca.rapaces luisantes
d"*- énornies monstres, hérissés de leurs apparaux,
sons les blanches baleinières portant des officiers
d'un navire à l'autre, sous les embarcations qui
AUBE 59
amenaient les groupes d'invités. Des fusées de petits
cris partaient de l'échelle encombrée, aux coups du
ressac poursuivant de sa caresse les pieds des
danseuses qui sautaient sur la claire-voie, accom-
pagnant de son murmure le frôlement des robes
contre les tôles. Les accords d'une valse attaquée
par la fanfare descendaient du pont, s'épandaient
sur l'eau avec le caquetage et les rires des femmes
en toilettes claires qu'on voyait là-haut, circulant
entre les agrès, entre les bérets des matelots, ou
penchées sur la bande étincelante de la lisse, sous
le claquement des toiles de tente, dans le miroite-
ment des rayons réverbérés par les flots, accrochés
aux cuivres du bastingage, aux ors des uniformes,
aux aciers des armes. Tout était mouvement,
bruissement, éclat, ondes de clartés et de sono-
rités lointaines ; tout respirait la gaîté grisante,
l'allégresse martiale de ces joies brèves sur les
gi'ands meurtriers sévères. Quelle puissance de
vertige a le plaisir, quand il se déchaîne une heure
dans ces ateliers de science. et de mort, suspend des
guirlandes de roses aux bouches des canons géants,
tressaute sur les cales où dorment des monceaux
de poudre ! Quand la femme, maîtresse un instant
du domaine interdit, apporte son sourire chez les
moines, envahit leurs étroites cellules, joue de ses
mains étonnées avec leurs engins farouches, amollit
de sa grâce cette grandeur indulgente ! Rien
n'exalte Thomme comme ces fêtes militaires à bord
des vaisseaux : plus frêle et plus tentante parmi ces
6o JEAN D'AGRÈVE
rudesses, enivrée des musiques, de l'air trop vif, de
la lumière trop éblouissante, la femme semble une
proie toute offerte en folie, prête à fuir avec les
maîtres de l'espace vers ces libres horizons, dans la
fascination complice qui émane de la beauté du
cadre, dans la fureur de vie chaude qui monte de la
mer ensoleillée.
Je regardai Jean : maussade et ennuyé au
départ, l'ombre ;iu navire avait fait de lui un autre
homme. Ressaisi par le pli de l'habitude, par la
chaîne d'enchantements pareils que la magie du
souvenir déroulait en lui, électrisé par la vibration
universelle autour de nous, il avait dans le regard
et dans toute sa personne le redressement d'avant
le combat possible. Dans le sang qui lui venait au
cœur, à cet instant, je crois bien qu'on eût trouvé
toute l'effrayante fécondité de la mer. Il sauta sur
la claire-voie, il gravit l'échelle, du pas d'un
homme qui met le pied chez soi, un chez-soi de
force et de joie. L'excellent amiral nous reçut à la
coupée avec une cordiale bienvenue. Je ne l'avais
pas revu depuis longtemps ; nous avions franchi
ensemble plus d'une étroite passe diplomatique ; il
me prit sous son bras pour deviser du tem.ps jadis
et de ce que j'allais faire en Ég}^pte. — <( Quant à
d'Agrève, ajouta-t-il, je le laisse à ces dames : elles
se languissent de lui, comme disent nos Proven-
çaux. »
Une foule élégante se pressait sur le pont, entre
les fleurs et les plantes vertes qui masquaient les
AUBE 6l
tourelles : officiers accompagnés de leurs femmes et
de leurs filles, oisifs et touristes venus de toutes les
stations de la Corniche, étrangères et Parisiennes
de grand vol, amenées par les yachts de Cannes ou
de Nice. Groupée sur des affûts à l'arrière, la coterie
de la haute vie regardait danser les aspirants et les
jeunes filles, attendant que l'amiral vînt offrir son
salon pour organiser une petite sauterie « entre
soi » . A l'apparition de Jean, ce ne fut qu'un cri
dans tout ce clan. — Comment ? Lui ! le transfuge !
Pas possible ! Ici, d'Agrève, venez vous confesser 1
Qui vous a enlevé ? Où est-elle ?
Il me parut que mon compagnon répondait
froidement à ces agaceries et qu'il se dérobait pour
causer avec des camarades. Occupé moi-même par
des connaissances de qui je voulais prendre congé,
je le perdis de vue.
Quand je le rejoignis, l'après-midi s'avançait.
Le soleil déclinait derrière les pins de la presqu'île
de Giens : ses rayons rasants enfilaient le pont de
la Triomphante, incendiaient les cristaux, em.pour-
praient les fruits et les feuillages sur la longue
table que les matelots dressaient à l'arrière.
L'amiral fit interrompre les danses et pria ses
in^ntées de s'asseoir au lunch qui devait être pour
les plus pressés le signal du départ. Un appel de
clairon rassembla les curieuses égrenées dans toutes
les parties du na\dre.
Je vois encore la place où nous étions à ce
moment, appuyés sur l'habitacle de la boussole.
62 JEAN D'AGRÈVE
tout au bout de la dunette. A l'invitation de
l'amiral, deux personnes accoudées sur le couronne-
ment se retournèrent : l'une toute jeune, l'autre
âgée, et qui paraissait la mère de sa compagne. Je
les avais croisées deux ou trois fois sur le pont,
pendant le bal : leurs figures m'étaient inconnues,
je les prenais pour des étrangères ; d'autant plus
qu'elles semblaient avoir peuJ'de relations dans le
monde qui nous entourait. Elles causaient à part,
contemplaient la mer et le spectacle animé de
l'escadre ; la jeune femme ne dansait pas, elle
répondait distraitement aux galanteries des
oiïïciers présentés par l'amiral. Sa beauté avait
attiré mes regards à la première rencontre ; et je
me souviens du rire que fit éclater, dans un groupe
où je me trouvais, l'hommage involontaire d'un
vieux quartier-maître : tandis qu'elle examinait la
machine, le matelot, tout benoît d'admiration,
n'avait pu retenir derrière elle ce cri : « Nom de
nom, la jolie frégate ! »
Cette beauté me frappa plus \dvement encore
quand l'inconnue se tourna vers nous, redressant
sa taille cambrée sur la lisse. Souple et svelte, sa
personne brisait à ce moment le faisceau lumineux
que le soleil plongeant dardait sur l'arrière du
navire. Debout dans cette gloire d'apothéose,
détachée sur le globe rouge, elle était vêtue de la
clarté vermeille. Sa robe rose baignait dans ce feu
liquide ; il semblait couler de l'épaisse chevelure,
tordue négligemment en un seul nœud sur la
AUBE 63
nuque : des cheveux blonds fulgurants, dont les
tons clairs et chauds faisaient songer à un rayon de
miel bruni par places. Quelques boucles, chassées
sur le col par la brise, étaient d'un or si pâle
qu'elles continuaient sans transition les grappes de
mimosa pendantes de la capote : un chapeau de
paille légère où elle avait épingle les fleurs com-
munes de la saison, rameaux de mimosa et
bouquets de violettes. Le coloris ambré du visage et
de la gorge gardait un reflet de l'opulent diadème
qui chargeait cette petite tête au modelé délicat.
Les traits, fins et réguliers, empruntaient une ex-
pression énigmatique à deux grands yeux étrange-
ment graves, étrangement fixes sous l'arc volontaire
des sourcils ; leur calme profondeur bleue attirait
et mquiétait comme celle du gouffre de mer qu'ils
venaient de regarder. Il y avait sur toute cette
physionomie une douceur égarée ; elle me donna
une impression indéfinissable que je ne puis rendre,
que vous avez tous ressentie au passage de cer-
taines créatures : elle n'était pas là où elle était,
elle venait d'un autre monde qu'elle portait par-
tout avec elle.
La jeune femme s'avança vers nous d'un pas
lent et rythmé ; avec je ne sais quoi d'automatique
dans la grâce de sa démarche, l'impulsion d'une
Force étrangère et supérieure, du vent dans le vol
de l'oiseau. Elle s'arrêta, le buste haut, un fier
mouvement du col en arrière sa belle main dis-
traitement posée sur le cristai de la boussole ; de
64 JEAN D'AGRÈVE
l'aiguille bleuissante qui tremblait sous cette main,
il semblait que le magnétisme passât à cette minute
dans toutes ses veines. Et regardant bien en face
celui à qui elle s'adressait :
— Amiral, je voudrais que vous me présentiez
M. d'Agrève.
Ceci fut dit très sérieusement, très simplement,
avec inie volonté impérieuse sur le haut du visage,
avec une petite supplication d'enfant sur les
lèvres de la bouche si enfantine ; sans aucune des
minauderies, des plaisanteries enjouées par les-
quelles les femmes sauvent l'embarras de pareilles
dv'îmandes.
— Comment ? Ce n'est pas encore fait ? —
Notre hôte appela d'un signe l'officier, éloigné de
quelques pas, occupé comme moi à dévisager la
jeune femme. — Arrivez, mon cher, vous avez
l'heur d'être réclamé par IMadame...
L'amiral prononça un nom étranger qui me mit
sur la voie.
— Vous mériteriez les arrêts de rigueur pour
avoir tant tardé. Je vous consigne à ces dames.
Faites-leur les honneurs de mon bord et de mon
goûter.
Jean s'inchna avec le salut glacial qui lui était
habituel quand on forçait à l'impro'.iste son
intimité. Lui aussi, cependant, tandis qu'il faisait
ces deux pas, il me parut porté par une Force
étrangère et dominatrice. Oui; si d'aventure, dans
ce calme soir, un violent coup de mer eût brusque-
AUBE 65
ment secoué le navire et jeté ces deux êtres l'un
contre l'autre, je n'aurais pas eu plus réellement la
sensation d'une puissance élémentaire jouant avec
ces faibles atomes. Lui aussi, — pourquoi ai-je
remarqué ce détail ? — il frôla de ses doigts
l'aiguille d'aimant d'où la belle main venait de se
retirer.
Mon ami offrit son bras et conduisit les deux
dames à la table du lunch, non loin de la place où
l'amiral me retint. Je l'observai curieusement :
contraint d'abord, il s'anima bientôt, se détendit,
se mit à parler avec gaîté, la gaîté du voyageur
heureux sans savoir pourquoi, quand il part sous le
premier rayon de soleil du matin. Je n'entendais
pas ce qu'il disait ; mais je connaissais bien mon
Jean ; je savais ce que signifiaient ces accès
d'éloquence fiévreuse succédant au mutisme ac-
coutumé, ces éclairs du regard oii brillait le feu
du démon secret, cet air de machine sous pression,
comme nous l'appelions, qui jetait soudain un
rayonnement tendre et hardi sur le masque de
froideur voulue.
Sa voisine répondait à peine. Je ne surpris pas un
geste de coquetterie dans l'immobilité qu'elle
gardait. D'où venait à cette singulière femme le
voile d'extase qui transfigurait son visage ? Ete ce
qu'elle entendait ? De ce qu'elle voyait ? A son
attitude, au pli de son front et à la contraction de
ses sourcils, on la sentait attentive, toute pénétrée
par les mots qui tombaient dans son oreille ; mais
3
66 JEAN D'AGRÈVE
les grands yeux graves regardaient droit devant
eux, très loin, sur la mer où l'enchantement du
soir descendait avec les teintes roses et lilas du
crépuscule ; bien loin de nous tous et de l'homme
qui parlait, ces yeux rêvaient dans les palais de
mirage édifiés sur les eaux assoupies. Je croyais
deviner un effort de dédoublement chez cette
enfant silencieuse, comme si son regard emportait
dans ce lointain monde de songe les mots recueillis
par l'oreille, pour les agrandir, les métamorphoser
dans la beauté des choses, pour fuir avec eux à
perte de ciel et aller les comprendre ailleurs.
Les convives se levèrent, prirent congé. La
cloche du bord piqua le quart de six heures. Je
n'avais plus une minute à perdre avant le passage
de mon train. J'appelai Jean.
— Tu me vois désolé, dit-il. L'amiral fait armer
un canot pour ces deux dames. Elles n'ont personne
pour les accompagner. Il me prie de les conduire à
terre. Je ne t'offre pas de te prendre : les femmes,
on ne sait jamais quand c'est prêt à embarquer ! —
Service commandé, ajouta-t-il, avec une nuance
visible d'embarras dans le sourire. — Mais j'espère
bien te rattraper encore en gare.
— Ne te gêne pas, Jean. D'ailleurs, nous nous
reverrons bientôt. Je t'attends prochainement à
Port-Saïd ou à Suez : ce sera bien le diable si le
bateau que tu commandes ne fait pas route par le
canal. Adieu, mon Jean : que l'île déserte te con-
serve heureux !
AUBE 67
Je le regardai affectueusement au fond des j^eux.
Crut-il à une ironie dans les miens ? Il se détourna
avec un imperceptible mouvement de contrariété.
— Mais non, au revoir... à tout à l'heure!
Je hélai Savéû. Le Souvenir démarra. Nous étions
loin du cuirassé, quand un canot blanc nous
rejoignit, évita notre arrière sur l'eau déjà sombre,
nous dépassa de toute la vitesse de ses six avirons.
L'embarcation portait les deux dames avec
d'Agrève. Il avait renvoyé le maître timonier et pris
galamment la place de cet homme à la barre. Au
passage de mon ami, je le saluai d'un geste et
d'une parole, bord à bord. Il ne me vit pas, ne
m'entendit pas : ses yeux étaient rivés sur une
petite main qui balançait en jouant la poignée du
gouvernail.
— Couvre-toi, Hélène, le temps fraîchit, dit la
voix de la vieille dame.
Jean se leva pour aider celle qu'on appelait
Hélène à passer un manteau. Dans le mouvement
qu'il fit, son sabre accrocha la drisse du pavillon ;
la légère étamine s'abattit à mi-mât ; il n'y avait
plus un souffle de vent ; elle s'affala contre le
bâton.
— Tiens, dit Savéû, voilà le pavillon du capitaine
en berne ! Il n'a pourtant pas l'air d'un qui porte
la mort !
La remarque jo\àale du matelot me donna froid
jusqu'au fond de l'âme. Quelques instants encore,
je distinguai dans les ténèbres croissantes le
68 JEAN D'AGRÈVE
fantôme blanc qui fuyait, l'élégante silhouette de
mon vieux camarade devant le signe du deuil
marin, et, comme une phosphorescence de la mer,
l'irradiation fauve de cette couronne blonde qui
semblait absorber toute la lueur du petit fanal
allumé à l'avant. Ils disparurent.
Machinalement, je me répétais, en les associant
déjà, ces deux noms : Jean... Hélène...
Je courus à la gare. Mon train stoppait ; je
cherchai Jean sur le quai ; je ne le vis point ; je
ne l'ai jamais revu.
Pardonnez-moi de m'être attardé à ces souvenirs.
Ils ne sont pour vous qu'un préliminaire de ce que
vous attendez ; pour moi, ils sont le principal, ils
ont le charme des dernières bonnes journées avant
une large entaille dans ma vie intime. J'ai eu du
cœur autrefois, on n'est pas parfait : j'en avais mis
le plus gros morceau dans cette amitié. — Ah ! mon
pauvre Jean ! — A lui maintenant, à eux de vous
conter le reste.
Notre vieil ami lut durant plusieurs heures de
nombreux extraits des lettres et des cahiers qu'il
avait entre les mains. Il nous a donné l'autorisation
de transcrire les parties où ses auditeurs avaient
paru prendre quelque intérêt. Nous n'en repro-
duirons ici que les passages essentiels, ceux qui
résument le mieux les diverses phases et les
moments décisifs de cette histoire sentimentale.
MIDI
« Spei-o di dire di !ei quello che
mai non lu detto d'alcuna... »
(Dante, Vïta Niiova.)
MIDI
« Spero di dire di lei quelle che
mai non tu detto d'alcuna... »
(Dante, Viia Nuova.)
QUARTS DE NUIT
ZD ORT-CROS, 13 mars 1883. — Voyons, voyons :
■* il faudrait faire le point et prendre hauteur.
Récapitulons : une retraite au désert et ses
effets ordinaires, toutes les énergies concentrées,
l'imagination et le cœur plus sensibles a;ix
premièies impressions du monde, comme la
rétine aux premières lueurs après un séjour dans
les ténèbres ; une fête à bord, le sortilège accou-
tumé de ces réunions, l'atmosphère capiteuse qui
métamorphose la mer en une coupe pétillante de
mousse de Champagne ; une jolie, oh ! très joUe
femme, ne marchandons pas ; ma vanité piquée
par son choix, ma curiosité par le silence qui a
sui\a son appel, par l'énigme indéchiffrable de ce
visage, de ce regard ; notre fuite sur la mer endor"
meuse de volonté, conseillère d'amour, à l'heure
pâle où les eaux sont moites de volupté dissoute.
72 / JEAN D'AGRÈVE
à l'heure sombre où elles boivent l'humide langueur
des feux d'étoiles ; les sens émus du grand émoi de
la vie universelle, si douce à l'anuiter ce soir, la
promenade tardive sur le chemin d'Hyères, dans le
parfum des champs de roses et de tubéreuses
assoupies, — je ne sais qui l'a voulu, elle ou moi,
elle et moi, j'ai reconduit ces dames jusqu'à leur
porte. L'adieu sur le seuil de cette porte, l'invita-
tion à la venir voir : politesse obligée ; pourtant
quelque chose tremblait dans cette voix grave,
quelque chose implorait sous la formule banale.
Enfin mon retour léger sur la route, avec dix ans
de moins, derrière le léger fantôme déjà maître de
tout l'espace devant moi, déjà incorporé à cette
mer où je le cherchais, après tant d'autres, comme
tant d'autres, pendant que Savéû me ramenait à
l'île... Un chant de pécheur était si triste, à la
pointe de Bagaud...
Eh bien ! quoi ? Connu, tout cela. Cas simple.
Connue d'avance, la suite, si je me laisse amarrer :
brèves ivresses, souffrances stupides, perte du libre
Jean reconquis ; et des histoires, des ennuis, des
journées gâchées pour une minute de trompez-
moi-le-cœur !
... Où diable l'avais-je vue ? Très certainement,
je l'ai croisée dans le monde, à Paris, trois ou
quatre fois. J'ai immédiatement reconnu ce regard,
il avait déjà pesé sur moi, et cet air de sibylle, de
créature seule et secrète, avec les deux expressions
qui alternent su) ses traits : un étonnement doux
MIDI 73
devant la vie, une fierté farouche de la bien souffrir.
C'est singulier : j'ai le souvenir d'un arrêt d'atten-
tion, à chacune de ses rencontres, — la sonnerie de
l'avertisseur du dedans avant l'arrivée de quelque
chose, le tremblement dont parle si bien, dans la
Vie Nouvelle, celui qui voit passer pour la première
fois sa glorieuse Dame : « En ce moment l'Esprit de
la Vie, qui réside dans la plus secrète chambre du
cœur, commença à trembler avec tant de force
que le mouvement s'en fit ressentir dans mes plus
petites veines. » — Et je me rappelle aussi mon
recul subit, instinctif, comme au bord d'un gouffre ;
si bien que je ne crois pas avoir demandé comment
elle se nommait. En vérité, j'aurais été incapable,
quand l'amiral a dit ce nom, de le remettre sur ce
visage très présent à ma mémoire ; mais présent
comme une obsession qui revient dans les songes,
sans rattachements précis à la vie localisée, datée,
où les personnes que l'on connaît ont leur casier.
Une figure énigmatique ! C'est le piège habituel,
et si grossier ! Ne sais-je pas que l'énigme de la
femme est presque toujours à fleur d'épiderme,
dans certaines combinaisons de hgnes, certains
arrangements de physionomie, sinon même da.ns un
sourire appris devant le miroir ? Sous ses dehors
mystérieux, le sphinx ne cache le plus souvent
qu'une désespérante banalité. Je soupçonne M"*
Joconde elle-même de nous en imposer à peu de
frais ; elle fut peut-être dans la pratique quoti-
dienne ime bourgeoise comme toutes celles de sa
3«
74 JEAN D'AGRÈVE
rue. — Laissons tomber l'agréable excitation d'un
beau soir. Il va faire jour dans quelques heures :
j'irai relever la compagnie de perdrix qu'on m'a
signalée à la Sardinière ; je lirai au retour un bon
livre. Après demain, je pousserai une reconnais-
sance à Toulon : on parlait sur la Triomphante d'un
prochain mouvement dans le personnel. Et nous ne
penserons plus à la perturbatrice d'aujourd'hui.
Assez de jolis vautours t'ont rongé le cœur, mon
petit Prométhée : tu vas me faire le plaisir d'en
ménager les restes.
14 mars. — Monté à la Vigie, en revenant de la
chasse. La longue- vue s'est tournée vers Llyères,
cherchant l'emplacement de la villa. Est-ce la
seconde, ou la troisième, la plus blanche, dans ce
groupe du quartier neuf? Non, c'est celle-ci.
Pourtant, celle-là... on jugeait mal, la nuit...
Allons, encore un peu, et toutes les maisons seront
sa maison ! Comme c'est loin, Hyères !
Une fière collection de corvées m'appelle là-bas,
politesses dues aux vieilles connaissances re-
trouvées sur la Triomphante. Je paierais cher pour
voir ma tête de grotesque, lorsque je ferai de longs
détours, comme un écolier peureux, afin d'éviter
cette seule porte. Me voilà bien, avec mon défaut de
mesure, toujours aux extrêmes ! Il faudrait être un
sage, mais non un rustre. D.e par toutes les lois de
la civilité puérile et honnête, je dois une carte à
ces femmes qui ont été si simplement prévenantes ;
MIDI 75
à la vieille dame, tout au moins. Puis-je m'éclipser
comme un goujat, après notre promenade noc-
turne ? — Pourquoi parlait-elle si peu, durant
cette promenade ? Elle ne disait rien et je
l'entendais constamment, comme on entend la
parole intérieure de la mer calme. — Si je plonge
sans donner signe de vie, après ma promesse de
visite, comment me jugeront-elles ? Un matelot
mal élevé, un fat qui veut se faire désirer, un serin
qui tremble pour sa vertu : il n'y a pas d'autres
qualifications. Et je serai encore plus mal noté sur
les papiers du grand chef : l'amiral paraissait
désireux de complaire à ces dames ; elles lui diront
que je dédaigne ses amies, qu'elles ne sont pas
assez gratin pour moi... Il a horreur des of&ciers
à prétentions, il appuie déjà assez mollement ma
dem.ande d'un bateau. — Ah ! le subtil logicien que
tu fais, Satan, toujours inventif en ingénieuses
raisons ! — Je ne m'arrêterai pas à Hyères. Je
filerai sur Toulon.
i6 mars. — Je ne suis pas allé à Toulon.
L'express de Cannes passait, je l'ai pris. J'ai
fait là une tournée de \dsites, au grand étonne-
ment des bonnes amies : elles croyaient à un
retour de l'enfant prodigue ; j'ai relancé au cercle
et sur la Croizette tous les professionnels de l'in-
discrétion parisienne. J'espérais tirer au clair le
mystère de cette existence qui m'intrigue ; à
peine si la belle muette m'a donné quelques indica-
76 JEAN D'AGRÈVE
tions sur son état civil, durant nos entretiens de
l'autre soir. La fête de l'amiral défrayait encore
les conversations ; je n'ai pas eu besoin d'une
diplomatie très savante pom' les arrêter sur la
personne dont je voulais entendre parler. Mes
coups de sonde répétés ont ramené des ren-
seignements assez vagues ; par extraordinaire,
ils n'étaient pas assaisonnés des médisances
attendues.
On la connaît peu dans nos milieux parisiens,
elle n'y fait que de rares apparitions. Élevée en
province, elle a été mariée très jeune, dès son
entrée dans le monde, à un étranger : un descendant
de ces familles phanariotes dont les noms sonnent
pompeusement dans l'histoire, et qui émigrèrent
de Constantinople en Russie pour fuir les persécu-
tions, lors de la guerre de l'indépendance grecque.
Ce prince exotique, avarié par un long et joyeux
abus de la vie de Paris, cherchait à se refaire sur
le marché matrimonial ; la jeune fille était riche, les
parents ambitieux ; il semble que ce mariage n'ait
accouplé, comme tant d'autres, qu'une fortune et
une vanité, aux dépens d'une enfant ignorante et
obéissante qui faisait l'appoint du troc. Elle a vécu
plusieurs années loin de France, en Lithuanie, où
le prince, remis à flot, a remonté une grande
exploitation agricole. Il est retenu dans ses terres
par les charges de cette entreprise, par les incom-
modités venues avec l'âge, et aussi, prétend-on, par
une ancienne liaison renouée là-bas. Trop délicate
MIDI 77
de santé pour supporter les hivers dans ce climat,
la jeune femme revient les passer depuis deux ans
sur le littoral méditerranéen, près de sa mère.
Ces stations de plus en plus prolongées, — on
l'a rencontrée l'été dans une ville d'eaux des
Pyrénées, — feraient croire à une séparation de
fait, discrète et sans éclat.
Cannes avait tout d'abord fixé le choix des deux
femmes. Les habitués de la Croizette virent arriver
cette belle recrue, l'an dernier ; elle brilla dans
toutes les fêtes de la saison, elle se prêta au
mouvement bruyant de la vie de plaisir ; sans en-
train, semblait-il ; indifférence ou coquetterie, elle
accueillit comme un passe-temps les empressements
dont elle était l'objet, elle ne fit pas entre les
soupirants de ces distinctions dont on eût pu
jaser. Cet hiver, on ne l'a plus revue à Cannes : ces
dames sont établies à Hyères ; elles mènent une
existence assez retirée, dans la petite ville soustraite
aux agitations élégantes de la Corniche.
J'ai tâté les plus méchantes gales de la colonie
parisienne ; je les ai trouvées à court d'histoires
sur une personne que sa position et sa figure dé-
signent pourtant comme une proie. On ne lui prête
point d'aventures, sa conduite n'a pas donné prise à
la chronique, on en parlerait plutôt comme d'un
manquement au premier devoir social, qui est pour
chacun de fournir quelques aliments à la curiosité
blasée du monde. Les femmes la jugent insigni-
fiante ; nulle aigreur dans leurs remarques,
78- JEAN D'AGRÈVE
néanmoins, puisqu'elle ne leur a disputé aucun de
nos jeunes seigneurs. Les hommes rendent justice à
sa beauté ; mais elle passe pour ennuyeuse. Ces
messieurs ont tout dit, quand ils ont laissé tomber
d'un air détaché la phrase habituelle : « JoHe...
manque de montant... » Aucun de nos grands
stratégistes ne l'a honorée d'un siège qu'ils craignent
long, et difficile, d'après toutes les vraisemblances.
Bref, elle n'est pas cotée dans le monde où l'on fait
et défait les réputations : on n'y a pas daigné
détruire celle-là.
i8 mars. — Voilà qui passe toutes les surprises
de ma vie. Non, la plus folle imagination de
romancier n'égalera jamais les coups imprévus de
la réalité. Je ha isserais les épaules, si je lisais dans
un conte ce qui vient de m'arriver, je me tâte pour
savoir si je rêve. Cela est, pourtant ; ou bien je ne
suis pas ici, cette terre n'est pas sous mes pieds, ce
ciel n'est pas sur ma tête !
Un de mes camarades de l'escadre est venu hier
matin tirer quelques faisans à Port-Cros. Après
déjeuner, il m'a offert de m'emmener dans sa
baleinière ; il m'engageait à prendre avec lui le
train de Toulon, pour aller aux nouvelles. On va
armer deux avisos de la réserve, paraît-il, les deux
commandements seraient dévolus à des officiers de
notre grade, les têtes de listes se remuent. J'ai
accepté la proposition. iJn bon vent nous a portés
sur la terre, nous étions à Hyères bien avant l'heure
du train» j'avais du temps à perdre en ville. J'ai
MIDI 79
sonné à la porte de la villa des Cyprès. Pouvais-
je moins faire ? Vraiment, je n'ai pas cherché
l'occasion. J'avais mes deux cartes toutes prêtes :
c'était l'heure de la promenade, quand chacun est
sur les routes.
Une servante ou\Te la grille, m'introduit dans
un petit jardin montueux, tout égayé de soleil
parmi les iris et les roses. Sur la haie de jeunes
cyprès qui cache le mur du fond, les rosiers grim-
pants enlacent de leurs guirlandes les sombres
quenouilles ; je ne l'avais remarquée nulle part,
cette aUiance inattendue des fleurs souriantes, in-
timidées de leur hardiesse sur les arbres funéraires,
plus roses et plus souriantes dans ce feuillage de
deuil. — Elle était là, seule, vêtue d'une étoffe
blanche, les mains croisées sur les genoux, assise
sur un banc de marbre au pied des cyprès. Des
corolles défleurissantes neigeaient sur ses cheveux
nus ; ils ceignaient le front d'un large voile de soie
lumineuse, prisme où jouaient les rayons qui
filtraient à travers la haie noire. Le regard perdu
dans la clarté lointaine, au delà des étangs morts
qui vont vers la mer, elle suivait au ciel des îles la
fuite des foulées de nuages. Elle ne faisait rien ;
pas de Uvre, pas d'ouvrage de main à ses côtés ;
immobile, blanche statue de l'attence, elle semblait
réfugiée quelque part en dehors du temps et du
monde.
Quand elle se retourna au bruit de mon pas, je
ne vis ni surprise ni mouvement sur ses traits ;
8o JEAN D'AGRÈVE
elle me reçut d'un air naturel, comme si cette
heure m'eût été précisément assignée, comme si je
fusse venu pendant des années à cette place. Je
pris une chaise volante vis-à-vis du banc, je me mis
en frais de conversation. Nous échangeâmes quel-
ques propos sur la fête qui nous avait réunis ; ce
sujet épuisé, l'entretien languit. J'abordai les
thèmes habituels du bavardage mondain, la liste
des connaissances que nous devions avoir en
commun, les derniers événements de la saison, le
théâtre, les hvres nouveaux ; je ne me sentais pas
suivi sur ces terrains de vaine pâture, affectés par
la routine aux premières rencontres entre deux
esprits qui s'ignorent mutuellement. Quelques
phrases distraites, quelques monosyllabes d'appro-
bation, c'étaient ses seules réponses. Au début, je
lui savais gré de ne pas me servir la médisance
épinglée à chaque nom d'homme ou de femme que
je prononçais, le jugement tout fait sur le roman ou
sur la pièce à la mode. Bientôt, à bout d'efforts, j'en
vins à des suppositions désobligeantes : mes amies
de Cannes auraient-elles raison, cette belle personne
serait-elle un peu simplette ?
J'hésitais entre cette explication de son mutisme
et une autre interprétation plus irritante pour moi :
par instants, je croyais de\dner chez elle l'inatten-
tion indulgente de l'auditeur sérieux qui entend
le babil d'un enfant ; l'étonnement d'un poète
absorbé dans la contemplation des étoiles, et qu'un
pédant de collège questionnerait à ce moment sur
MIDI 8i
les matières de l'examen scolaire. De plus en plus
gêné, gagné par ce lourd silence, par le malaise et
l'émotion du regard fixé sur moi, je hnsardai
quelques demandes maladroitement intimes, quel-
ques allusions à ce qui pouvait occuper une pensée
si détachée des intérêts mondains. Brusquement,
une vague de détresse passa au fond des yeux
que j'interrogeais : assombris de tout le courage
rassemblé, ils jetèrent un aveu dans un éclair. Elle
se leva. — Quoi qu'il arrive de nous dans la suite,
je vivrais cent ans que je n'oublierais pas ce geste,
ce lieu, cet instant.
Elle se leva, fit un pas vers moi, d'un mouve-
ment somnambulique, un mouvement involontaire
et doux où aboutissait toute la force de toutes les
planètes attirées. Ses mains s'abattirent sur mes
épaules, sa tête s'inclina, ses yeux éperdus versèrent
toute son âme dans les miens ; et des lèvres
rapprochées à toucher mon front, ces mots qui
jaillissaient du plus profond de l'être, de la
première parcelle où s'éveilla notre première lueur
de vie au seir de notre mère, ces mots tombèrent,
effarés et suppliants :
— Aimez-moi, Voulez-vous ? Je vous attends
depuis si longtemps !
Debout, palpitante, drapée dans sa robe blanche
contre les cyprès, grand lys vivant érigé entre
leurs fuseaux noirs, elle épiait ma réponse ;
ses mains cherchaient les miennes, son regard,
déchargé de la résolution qui l'avait enfiévré.
82 JEAN D'AGRÈVE
implorait avec l'angoisse de la victime livrée au
couteau.
Je ne sais trop ce que je balbutiai dans mon
trouble ; des pauvretés banales et bêtes : pro-
testations touchées, invitation à réfléchir ; elle ne
me connaissait pas, je la ferais soufïrir ; et je la
suppUais avant tout de se remettre ; on pouvait
l'apercevoir de la villa, dans ce jardin découvert.
— Qu'importe ? Le monde n'existe pas pour
moi. M 'aimerez- vous ? Tout ce qui n'est pas cela
me laisse indifférente. Vous me jugerez mal, mon
action est folle, on ne se livre pas ainsi à un inconnu.
Vous n'êtes pas un inconnu. J'ai réfléchi, plus que
vous ne croyez : depuis deux ans je vous cherche,
sans pouvoir vous joindre. Si vous n'étiez pas venu,
je serais allée à vous. Je sais que je souffrirai par
vous : tant mieux. Je n'ai pas vécu, je veux vivre,
et par vous seul je puis vivre. Je le sais. Ne me
demandez pas d'expliquer comment et pourquoi,
je suis trop ignorante pour parler. Mais je le sais. Je
me donne toute, pour toujours, vous le sentez bien.
C'est à vous que je suis envoyée.
Elle me rappela alors les quelques rencontres
dont j'avais un souvenir persistant et vague,
semblable à l'image laissée dans l'œil par les
météores qui sillonnèrent la nuit, retinrent un
instant le regard, tandis que l'esprit occupé
ailleurs n'accordait qu'une attei cion passagère à
cette secousse nerveuse. Elle précisa les circon-
stances. Elle avait cherché, elle n'avait pas trouvé
MIDI 83
le moment et l'intermédiaire qui nous eussent
rapprochés. D'autres fois, elle s'était inutilement
rendue à des réunions où l'on m'attendait, où je
n'avais point paru. Les menus faits qu'elle groupait
et réveillait dans ma mémoire, la connaissance
qu'elle montrait des moindres détails de ma vie,
tout me prouvait sa véracité, son obstination à
cette inexplicable poursuite.
L'étrange créature avait repris son sangfroid, elle
parlait avec l'accent tranquille du juge qui lit les
considérants d'une sentence et commente la loi sou-
veraine. Je me débattais contre l'invraisemblable.
— Mais par quoi ai-je mérité à ce degré votre
faveur ? Vous ne savez pas ce que je vaux, ni si je
vaux quelque chose. Vous êtes belle, adulée, sans
doute, courtisée par tous les jeunes gens qui vous
entourent. Un inconnu, étranger à votre milieu, à
la société de votre âge et de vos goûts, recevrait ce
don inestimable ? Dites que vous ne vous jouez
pas de moi !
— Oh ! non, mille fois non ; et vous le voyez
assez! Je ne puis expliquer ce que j'ignore. Je
pourrais vous donner, je me donne à moi-même
quelques raisons. Je pourrais vous dire,.. Mais
non, à quoi bon ? Encore une fois, je ne sais pas
pourquoi je vous appartiens toute, depuis long-
temps : je sais seulement que je vous appartiens à
jamais, si vous le voulez.
Et de nouveau, un élan intérieur la souleva, elle
se pencha sur moi, avec son humble prière déses-
84 JEAN D'AGRÈVE
pérée dans les yeux, dans toute sa personne
offerte. La grille du jardin cria sur ses gonds : des
visiteurs entrèrent. A grand'peine, je trouvai
devant eux quelques phrases de politesse : je
m'excusai sur l'heure du train et pris congé, en
promettant de revenir. Le trouble où j'étais ne me
permettait pas de poursuivre une conversation
banale.
Je n'ai pas pris le train. Je suis revenu dans mon
île, remué comme l'est aux soirs de tempête cette
mer qui me portait.
...Que dois- je penser? Est-ce une dévergondée,
une malade, une pauvre folle détraquée par un
chagrin secret, une imagination déséquilibrée par
la lecture des romans ? La raison ne fournit pas
d'autres explications. Sur mille hommes de sens
rassis que je consulterais, pas un ne conclurait
différemment. Ils hésiteraient, cependant, s'ils
l'avaient vue, si simple, si vraie, s'ils avaient
entendu ce cri sincère. Aucune des roueries que je
connais bien ; et rien qui sentît l'impudeur, dans la
douloureuse audace de cette enfant offrant son
âme, sans songer à faire les réserves temporaires
qu'elles font toutes pour leur corps. L'accent était
si grave, si honnête, dans cette folie de passion, que
je n'ai pas eu un instant les pensées qu'une pareille
aventure autoriserait : accepter comme une fantaisie
ce qui en avait toute l'apparence, prendre le plaisir
facile et charmant qui n'engagerait à rien, cueillir le
fruit tombé sur ma route et passer outre. — Non,
MIDI 85
si inconséquente que fût son action, cette créature
humaine ne jouait pas avec le m^-stère de la vie ;
elle ne proposait point le pacte habituel des
galanteries mondaines. Elle ne m'a pas donné une
seconde la sensation d'une femme en quête de
plaisir. J'ai entendu mes hommes mortellement
blessés, quand ils demandaient à boire : ils avaient
cette voix, ce regard.
HÉLÈNE A JEAN
<L Ce soir, 19 mars.
« Vous n'êtes pas revenu. Vous me méprisez ? Il
faut que je vous écrive : je ne sais rien dire quand
vous êtes là. Ecoutez-moi. Je ne suis pas si folie.
D'autres ne vous auraient point parlé ainsi, dès le
premier jour. Pour moi, ce n'était pas le premier
jour. J'ai continué devant vous un long, un ancien
aveu.
« Je vous vis pour la première fois, je vous l'ai
dit, il y a deux ans, dans le lointain pays où je vivais
exilée, isolée, malheureuse. Vous faisiez partie de
la mission mihtaire envoyée aux funérailles de
l'empereur assassiné. Vous êtes venu un soir dans
une maison russe où je me trouvais. Je vous entends
encore racontant le drame, peignant les scènes
tragiques dont la grandeur passait dans vos
paroles ; je vous écoutais, mon indifférence habi-
tuelle m'avait quittée. Vous compreniez tout; j'ai-
mais votre façon de regarder dans cette tombe.
86 JEAN D'AGRÈVE
vous saviez si bien les choses de la mort, auxquelles
je songe souvent. Vous ne m'avez pas aperçue, ce
soir-là ; je ne vous en voulus pas, vous sui\'iez
votre pensée, elle était plus grande et plus belle
que moi. De ces journées émouvantes, je n'em-
portai qu'un souvenir : vous, votre personne, votre
voix. Un de vos camarades, ami intime de ma
famille, nous parla de vous ; tout ce qu'il racontait
est gravé dans ma mémoire.
« Depuis, je vous ai vu, entendu de loin, durant
mes courts séjours à Paris, dans les salons où nous
nous sommes croisés, à l'exposition de peinture, à
l'Opéra. Vous aviez l'air d'être comme les autres
dans ce monde léger, et je sentais bien, moi, que
vous n'étiez pas comme les autres ; tout ce que
vous disiez était selon mon cœur. Vos moindres
mouvements, d'instinct tout mon être les faisait
déjà. Nos regards se cherchaient, s'évitaient ; les
pauvres miens n'étaient pas assez forts pour vous
amener ; mais, dans les vôtres, je sentais déjà
venir votre âme, elle s'acheminait vers moi à votre
insu. Je l'ai tant appelée !
« Sur le vaisseau, dans notre première con-
versation, quand vous m'avez laissé voir votre
dégoût du monde, — ah ! il n'égalera jamais le
mien ! — quand vous avez dépeint votre île et
l'existence que vous y menez, j'ai reconnu mon
plus cher rêve : tout a crié en moi que j'étais faite
pour vivre là, de cette même vie, heureuse comme
vous, avec vous, par vous, oh ! enfin heureuse !
MIDI 87
« Voulez- vous que je le sois ? Entendez le cri de
souffrance et de vérité que je n'ai pas su vous taire.
HÉLÈNE. »
QUARTS DE NUIT
25 mars. — Ah ! c'est bien fini de mes doutes,
de mes velléités de lutte ! Elle m'a pris comme la
mer montante prend sur le sable la seiche que
son reflux emporte, cette douce et déconcertante
Hélène. Hélène... déjà ce nom s'enlace autour de
chacune de mes pensées, liante caresse des roses de
son jardin autour des C3^rès. J'ai vécu les meil-
leures heures de ces journées chez elle. Chez elle!
Cette expression n'a pas de sens. Dans le salon de
la villa, dans le petit cabinet où elle préfère me
recevoir, rien ne décèle la présence habituelle d'une
activité humaine. L'œil cherche vainement le livre,
l'ouvrage, l'agencement de meubles, l'ordre ou le
désordre des bibelots familiers, tous ces prolonge-
ments de la personnalité qui marquent sur un lieu
l'empreinte de la femme, qui révèlent ses goûts, son
caractère. A la villa des Cyprès, les pièces vides,
impersonnelles, ressemblent à la chambre d'auberge
qu'un voyageur \aent de quitter, où un autre va
s'installer pour quelques heures, où ces hôtes de
passage ne laissent aucune ombre de leur âme
sur les choses indifférentes. Cette singularité m'a
donné d'abord une impression de froid ; elle
ajoutait à la gêne du premier entretien, et j'en
avais pris une prévention défavorable contre la
88 JEAN D'AGRÈVE
femme moralement absente de son logis. Hélène
s'en aperçut.
— Oui, me dit-elle, vous me cherchez où je ne
suis pas. Si je suis ici quelque part, c'est dans les
arbres et dans les fleurs de ce jardin, seuls objets
participant de ma vie. Je n'ai jamais été chez moi
dans les maisons où le hasard m'a retenue prison-
nière, parce que je n'y ai pas aimé ni été aimée. Je
me sentirai chez moi, pour la première fois, dans
le lieu où j 'aimerai et serai aimée.
Je commence à lire en elle, et je ne m'étonne
point que le monde ne la déchiffre pas. Cette femme
dit vrai, le monde n'existe pas pour elle. Hélène
en est séparée par une impuissance organique à
s'assimiler des éléments qui ne sont pas les siens,
par un invincible redressement de la plante sauvage
qu'elle est contre des formes de culture où elle ne
peut pas se ployer. Combien je retrouve en elle de
mon moi de vingt ans ! Sans affectation ni parti
pris, elle demeure aussi réfractaire que pourrait
l'être l'habitante d'une autre planète à tout ce
qui constitue notre vie actuelle : soucis, plaisirs,
curiosités, opmions, règles reçues, encombrements
du cerveau et divertissements du cœur. Elle est
tout amour et tout intuition de la nature, des
beautés apparentes comme des lois permanentes
et secrètes de cette nature. Son âme fermée n'a de
communication avec personne, pas même avec sa
mère, compagne timide, effacée, qui traite sa fille
en enfant gâtée et difficile dont elle respecte l'in-
MIDI 89
dépendance. Cette fusion habituelle avec nos
semblables, qui est pour beaucoup d'entre nous la
respiration morale de l'individu humain, Hélène
l'ignore et l'a transportée sur les plantes, les eaux,
les bois, les cieux, sur les formes, les forces, les voix
de la nature, seules confidentes de sa vie intérieure.
C'est une primitive, je ne trouve pas de mot plus
juste pour me la définir. Égarée à notre époque de
complications cérébrales et de formules qui em-
maillotent la volonté, inintelligible aux gens de cette
époque, je vois en elle la sœur attardée d'êtres
très lointains, simples et puissants comme les
énergies primordiales auxquelles ils obéissaient. La
hardiesse tranquille de l'aveu qu'elle me fit, cette
avance si contraire à nos mœurs, la soumission
passive à l'appel d'une destinée qui l'exalte,
l'indifférence pour nos grimaces usuelles, nos
attitudes d'emprunt, notre trépidation intellectu-
elle, tout recule Hélène à son plan, parmi les femmes
de la Bible et des vieux tragiques grecs, instru-
ments dociles du dieu intérieur qui les émouvait.
Notre société ne peut juger équitablement cette
primitive, pas plus que la foule ne peut apprécier
dans nos musées les statues archaïques aux lignes
trop sommaires, pas plus que cette foule ne devine
la vérité humaine et la \'ie intense de ces corps à
peine indiqués dans leur gaine de marbre.
Elle répugne aux confidences sur son passé.
L'amour n'éveille pas en elle le premier besoin des
cœurs qu'il envahit : déverser toute la vie antérieure
90 JEAN D'AGREVE
dans la vie nouvelle que nous voudrions faire
refluer jusqu'à nos origines, livrer au nouveau
maître tout le patrimoine de joies et de douleurs
qui ne fut amassé que pour lui. L'habitude de la
défiance paraît si ancienne chez elle ! A grand peine,
en quelques paroles rares et retenues, elle m'a
laissé entrevoir sa formation d'enfant dans les
chênaies du parc familial, la pénétration précoce
de son âme par cette âme forestière, seule nourrice,
seule maîtresse de son esprit. Au couvent où
l'on essaya de l'élever, elle se ferma comme une
fleur dans une atmosphère irrespirable, elle y
resta farouche et malheureuse, en défense contre
l'éducation formaliste, la dévotion apprise, la
tyrannie des intelligences étrangères qui pré-
tendaient façonner la sienne. Les notions abstraites,
les idées desséchées dans les hvres ne lui disaient
rien ; son Dieu, elle le cherchait d'une adoration
passionnée, mais dans un ciel tout différent de
celui que ses institutrices avaient construit. Ses
leçons efficaces d'idées, de sentiments, de piété,
elle ne les recevait et ne les acceptait que des
arbres, des étangs, des oiseaux du parc, éducateurs
fraternels qui avaient seuls trouvé les chemins
d'accès à l'entendement et à la sensibilité de leur
élève.
De son mariage, elle parle à contre-cœur, très
peu, comme d'une formahté accomplie sans elle,
tandis qu'elle était ailleurs, dans sa retraite idéale
d'outre-terre. Hélène ne se plaint jamais de
MIDI 91
l'homme qui l'emmena un jour dans une nouvelle
maison, où elle se sentit aussi étrangère qu'aupara-
vant dans la maison paternelle, quand elle y
rentrait en s'arrachant du parc. Elle n'accuse
personne de son entourage intime. « Je ne les crois
pas mauvais, dit-elle, mais ils sont autres, nous
n'avons rien en commun, c'est un malheur pour eux
et pour moi. » Un de ces nombreux malheurs que
la vie apporte fatalement, une de ces catastrophes
extérieures qui limitent notre personnalité sans
l'entamer, ainsi lui apparaît le lien où elle est
prise. Quand elle fait allusion à sa dépendance
forcée, on dirait un infirme parlant du mal incurable
dont il doit mourir, résigné à le supporter, mais ne
concevant pas que le fléau crée une obligation et
enchaîne la Ubre volonté, demeurée entière dans le
corps paralysé.
— Oui, disait-elle hier, je viens à vous de tout
moi, sans plus d'hésitation ni de remords que l'eau
précipitée sur cette pente, quand elle abandonne le
bassin où elle fut emprisonnée un instant, quand
elle court à la mer où elle doit se perdre. Je vais de
même me perdre en vous : pouvons-nous faire
autrement, cette eau et moi ?
Sa pensée, accablée par le poids du sort hostile,
se tourne souvent vers la mort libératrice. Rien de
tragique, d'ailleurs, rien de lugubre, nulle emphase
et nulle colère dans cette aspiration passionnée.
Cesser d'être ce qu'elle est pour se mêler plus intime-
ment à la nature qu'elle adore, pour s'y dissoudre
92 JEAN D'AGRÊVE
et s'y retrouver avec d'autres éléments, ce rêve lui
est aussi familier, aussi délicieux que pourrait
l'être à d'autres le plus doux songe de bonheur
terrestre. — Paroles apprises, pensais- je d'abord en
l'écoutant ; mais non : à mesure que je la pénètre
mieux, je la sens vraie et spontanée dans ce désir
comme dans tout ce qu'elle me dit ; et je suis tenté
de croire qu'elle ne s'abuse pas sur le mystère
physiologique qu'elle constate, lorsqu'elle ajoute :
— Mourir ne serait point pour moi une action
violente ; il me semble parfois que je retiens ma
vie par un effort de volonté, et qu'elle fuirait
insensiblement si je la laissais aller, comme part
l'oiseau captif quand s'ouvre la main qui lui com-
primait les ailes.
A mes plaintes sur la contradiction qu'il y a
entre ce vœu de fuite et son amour qui m'invoque,
elle répond :
— Je vous aime, mais vous ne comprenez pas :
vous serez pour moi le chemin enchanté vers la
mort.
Et l'instant d'après, avec l'illogisme de la
souffrance et de la passion, cette jeune vie se
révolte, frémit de toutes ses puissances immo-
bilisées ; c'est une autre Hélène qui se réfugie dans
mes bras, qui murmure tendrement :
— Prenez-moi. emmenez-moi dans votre île, loin
du monde qui me fut.mauvais, près de mon bonheur
qui est en vous. Je veux vivre ce bonheur !
La pauvre enfant me tend ses lèvres, altérées du
MIDI 93
souffle brûlant de vie qu'elles voulaient expirer la
minute d'avant : dans ses yeux découragés qui
s'ouvraient tout grands sur le vide, comme pour
laisser une échappée plus facile à l'étincelle vitale,
la flamme créatrice remonte et brille, chargée de
la pure essence des soleils. Toutes les énergies de
l'univers semblent emprisonnées dans ce sein
qu'elles soulèvent, tout cet être .charmant crie
l'étemelle imploration : Créature passagère, je veux
créer et mourir, adorer et nous perdre dans le double
acte de foi, devant la vie et devant la mort ; c'est
en moi la vie infinie qui se donne à toi un instant,
avant de passer par nous à d'autres et de nous
rejeter tous deux dans le néant !
JEAN A HÉLÈNE
« Le 26 mars.
« Plaignez-moi, mon amie ; rappelé à Toulon
par une affaire de service, j'y serai retenu deux
jours ; et ne pas vous voir de deux jours me paraît
déjà une peine au-dessus de mes forces.
« Qu'avez-vous fait de moi, Hélène ? Je me
croyais bien protégé contre un retour des troubles
d'autrefois ; j'avais gravi sur la montagne ces
premiers sommets où les chimères ne nous suivent
plus, et d'où l'on juge à leur juste mesure les pau\Tes
illusions qui nous égaraient en bas. Soudain, vous
vous êtes levée sur ma route ; vous m'avez appelé ;
et ce n'était pas une de ces courtes voix humaines
qui m'ont trop souvent fait redescendre, une des
94 JEAN D'AGRÈVE
voix connues qui remontait derrière moi : je ne me
serais pas retourné. Non, elle venait de plus haut,
je ne l'avais jamais entendue, cette invocation de
votre souffrance, de votre vérité, de votre sublime
puissance d'amour. Qui êtes-vous donc, étrange
apparition à peine entrevue, et que je ne puis con-
fondre avec les réalités qui ont séduit mes yeux ?
Étes-vous, comme je le crois, l'immémoriale et
l'éternelle, celle qu'on attend toujours et qui ne
vient jamais ?
« Si c'est vous, depuis que je me connais, je vous
cherchais sur ce globe ; mon inquiétude en a fait
le tour, il est enveloppé du vain réseau de rêves
qu'elle a tissé sur ce désert ; partout où j'ai passé,
vous retrouveriez votre image gravée par mon
attente, si c'est vous. Sur toutes les mers où j'ai
laissé mes jours, vous marchiez devant moi. La
première fois, je me souviens, tout enfant, j'ai vu
s'ouvrir cette porte de l'infini : on me conduisait de
ma montagne à cette ville d'où je vous écris ; le
soir, du tournant de la route qui débouchait sur la
côte, entre des tamaris que je vois encore, — ils
avaient votre grâce douloureuse dans leur triste
émoi sous le vent, — ma future patrie m'apparut,
elle m'appelait sous la lumière des étoiles ; oh !
oui, je me souviens de mon saisissement, de cette
première sensation d'une belle chose qui ne finit
pas. Dès cet instant, sur la mer révélée, une forme
se leva ; elle était faite de tous les pressentiments,
de toutes les divinations, de tous les espoirs ou
MIDI 95
les souvenirs de ciel qui emmènent parfois si loin
les regards de l'enfant. C'était vous, Hélène ?
«Depuis, douces ou furieuses, les innombrables
vagues qui m'ont roulé l'emportaient à l'horizon,
cette forme unique de tous les désirs. Je ne l'ai pas
une fois perdue de vue, durant tant de nuits,
penché sur le chemin blanc que le sillage du navire
laisse dans les ténèbres, sous les cieux que vous
connaissez, et sous d'autres dont les astres plus
pâles ne vous virent jamais. Je la suppliais de se
laisser prendre, la fugitive, j'ai cru la tenir à de
courtes heures menteuses, comme nous croyons, aux
parages brumeux, toucher des îles imaginaires qui
ne sont que nuages et s'évanouissent. Ce n'était
pas elle encore que mon erreur avait saisie, ce
n'était pas vous ! Oh ! si c'est vous, cette fois,
dites-le, mais que ce soit étemel ! Il est trop tard,
je ne veux plus m'arrêter que là où je mourrai.
«Sinon, laissez-moi à ma raison désabusée. Je
me tenais si assuré dans cette certitude, acquise
par l'expérience : on ne l'atteint pas, l'insaisissable
création de notre désir, elle se montre sur cette
terre sans se donner, pour nous entraîner ailleurs
où elle est peut-être. Hélène, n'essayons pas de
réaUser l'idéal, si nous ne devons pas le réaliser tout
entier. On vit tant bien que mal dans le renonce-
ment à l'impossible ; on ne vit pas d'un mensonge.
Ne me trompez pas, ne nous trompons pas. Mais
si c'est vous, dites-le, et venez alors ; restez,
éployez vos ailes à l'avant de ma pauvre barque.
96 JEAN D'AGRÈVE
menez-la au bonheur, soyez la Vierge d'or que nos
pères sculptaient et priaient à la proue de leur
vaisseau.
«Dites que c'est vous, je le crois, Hélène; et
pour toujours, comme cette fleur tombée à vos
pieds, quand je vous quittai dans le jardin, comme
ce rayon de soleil posé sur l'un d'eux, mon
adoration demeurera sur ces pieds que je baise
humblement. t .
JEAN. »
HÉLÈNE A JEAN
« Ce 27 mars.
« Oui, c'est moi. Ce que vous cherchiez, je veux
l'être, je le veux tant, que je le serai un peu. Vous
ajouterez le reste. Vous me ferez à l'image de votre
rêve. Dieu fait ainsi ses créatures, il aime en elles
ce qu'elles retiennent de lui. Déjà, ce matin, je sens
une parure sur moi : c'est votre pensée venue dans
votre lettre ; pour l'avoir reçue, je vais être tout
ce jour trop belle aux yeux de tous.
«Vous vous souvenez mal : je ne fuyais pas
devant vous, sur les terres et sur les eaux ; je vous
suivais, je vous appelais du fond de toujours, avan •.
de naître et depuis que je suis née. Enfant, j'ap-
partenais déjà au temps présent, au temps vrai qu
pour moi a commencé en vous. Je me rappelle
Souvent, le soir, écoutant à ma fenêtre le cri de^
oiseaux sauvages, je les envoyais dans la nm:
pénétrer ma destinée ; ils me répondaient de bien
loin par une plainte humaine dont j'adorais
MIDI 97
l'angoisse. Le matin, quand tous dormaient dans le
grand château rouge et gris, je sortais pour aller au
bord de la rivière longue, qui passe sous les bois
en pleurant. Je regardais les insectes tenter les
poissons, les fleurs baigner voluptueusement dans
l'eau, les iris et les joncs abriter des mystères :
j'écoutais les oiseaux chanter la joie de vivre.
J'étais jalouse. J'enviais les ailes des oiseaux,
l'agilité des mouches, la fluidité de l'eau, la vie
positive des plantes. De tout j'étais jalouse;
j'aurais voulu être tout dans l'univers, tout pour
l'univers. Ignorante, je ne savais pas que l'univers
envié, voulu, c'était vous, et qu'en me donnant à
lui je me donnais à vous avant de vous connaître.
Où étiez- vous alors ? Dans un de ces pays étranges
que vos yeux me redisent ? J'aime en vos yeux tous
les mondes qu'ils ont vus. Il venait d'où vous étiez,
le vent qui emportait mon âme et la détachait de
tout. Il revient à cette heure dans mes cyprès, ce
vent d'il y a dix ans, et c'est encore vous qui me
l'envoyez. Il est frais et pur à boire comme une eau
de montagne. Il vient de vous, car il me prend et
me transporte.
« Lisez en moi à travers les mots. Je ne sais pas
dire, j'ai honte et peine à vous parler. Toute
réalisation par la parole m'effraye : elle emprisonne
et mutile ma pensée ; je voudrais vous la donner
tout entière, toute vive, à même la source du cœur.
J'ai vécu jusqu'à ce jour dans le vague d'une
tristesse innée. Le bonheur me désoriente; il
4
98 JEAN D'AGRÈVE
m'accable délicieusement, il ne me rend pas gaie.
Mon âme douloureuse reflète mal la joie de mon'
amour, comme l'eau morte des grands étangs roux,
là-bas, renvoie mal la lumière du ciel. Je voudrais
être gaie : j'ai peur, ma noire folie va vous ennuyer.
« Elles vous ont habitué à l'amour spirituel et
joyeux, n'est-ce pas ? Elles étaient vives, brillantes,
changeantes ? Oh ! je les hais, ces femmes, pour ce
qu'elles m'ont pris de votre passé, pour ce qu'elles
me reprendront dans l'avenir, quand vous com-
parerez, quand vous regretterez... Vous vous
lasserez vite de votre morne petite sauvage. Ce-
pendant, vous aimez ma grande sœur la mer : elle
est monotone aussi, elle redit toujours la même
plainte, et vous avez dormi volontiers dans le lit
triste où elle vous berçait. Je sais maintenant pour-
quoi elle m'attirait, cette mer, pourquoi j'ai tant
désiré m'engloutir dans le calme tombeau bleu.
Elle vous apportait, elle est votre chose, ses vagues
sont faites de toutes vos pensés répandues. C'est
votre voix que j'entendais dans son chuchotement
nocturne, votre souffle que je sentais dans son
haleine, votre approche dans ses caresses sur mes
membres. Je l'aime et je la crains, ma rivale la
mer : c'est la voleuse qui vous emportera, le chemin
par où vous me fuirez, quand vous aurez assez de
moi. Déjà des épouvantes me viennent, à regarder
ces vaisseaux ancrés aux Salins ; je suis allée vous
prendre à bord de l'un d'eux, ils vous reprendront.
Hier soir, ils se sont éloignés pour quelque
MIDI 99
manœuvre ; je tremblais ; j'étais sûre qu'ils vous
emmenaient. Oh ! jurez-moi que vous n'êtes pas à
Toulon pour préparer un départ ! Ce serait trop
affreux, ce bonheur à peine entrevu, disparaissant
comme la voile qui se montre et passe, insensible
aux cris du naufragé. Tout me terrifie, parce que
tout me menace, tout vous arrachera à moi qui suis
si peu : la puissante mer, vos vaisseaux ravisseurs,
et ces maudites dont les tendres souvenances vont
vous ressaisir !
« Seule, votre île me rassure. Elle ferme l'horizon,
toute bonne, toute belle. Je la pressentais amie,
protectrice contre le monde, receleuse de paix et de
délices. Notre soleil se lève derrière ses forêts ; de
là part chaque matin le coin de lumière qu'il
enfonce dans la mer. Je l'aimais pour la splendeur
de cet instant, l'île de l'aurore : je n'en puis déta-
cher mes yeux, maintenant que son secret est le
mien. Je rêve d'elle nuit et jour, je veux la con-
naître, je veux mon bonheur là, vous me l'avez
promis.
« Tout m'est facile, je m'absente souvent seule
pour de courtes excursions à Nice ou en Italie ; je
prendrai prétexte d'un de ces voyages auxquels on
est habitué ici. Un mot de vous, et au jour, au lieu
que vous indiquerez, prête à vous suivre au bout du
monde, vous la trouverez.
Votre HÉLÈNE. »
100 JEAN D'AGRÊVE
QUARTS DE NUIT
Port-Cros. Mai i88j. — Je reprends ce cahier,
pxiisqu'elle le veut. Je ne l'avais pas rouvert depuis
six semaines. On n'écrit pas l'ineffable. Hier, mes
paperasses sont tombées sous les yeux d'Hélène ;
les chers despotes ont forcé le retrait intime où
nul avant elle n'avait pénétré, où je me retranchais
jadis pour juger froidement mes pensées, mes
actions, mes égarements eux-mêmes.
— Continuez, a-t-elle dit en souriant, je le veux ;
ce sera le miroir où je me verrai belle. Continuez,
pour effacer là, pour noyer dans notre présent tout
ce passé que je hais, parce qu'il ne fut pas à moi.
Continuez, fixez nos souvenirs pour nos vieux
jours : nous entasserons d'ici là tant de félicités que
les dernières nées feront peut-être pâlir la mémoire
des anciennes.
Elle dit « nos vieux jours » avec l'orgueil in-
crédule de ses vingt-cinq ans, sur le ton que l'on
prend en parlant de la fin du monde. Ils me parais-
sent si proches, à moi qui l'ai trouvée trop tard !
Je lui obéis ; mais, sous son inspiration, ce n'est
plus un jugement que je porte : j'écris un acte
de foi et d'amour.
Ah ! nous pourrions à la rigueur oublier tout ce
qui a été ; nous ne l'oublierons jamais, cette
journée de l'avril naissant qui nous fit naître à
notre vraie vie.
MIDI loi
Il avait été convenu que j'irais chercher Hélène
avec ma barque. Bien longtemps avant l'aube,
j'épiais l'aspect du ciel; j'avais réveillé Savéû, je
l'interrogeais sur les probabilités de la mer et du
vent. Comme l'enfant qui demande dans sa prière la
joie promise, je priais la mer, je priais le vent d'être
cléments à mon espérance. S'ils barraient mécham-
ment la route à la bien-aimée ! Savéû me rassurait :
la journée serait belle. Plus que belie ; elle fut la
première de notre précoce été. Quand le soleil
bondit là-haut, sur la crête blanche de la Vigie,
quand ses rayons illuminèrent la vallée, il semblait
un échappé des gênes de l'hiver, un ressuscité de
printemps qui allait refondre le monde à sa flamme
neuve et le recréer plus heureux. C'était un de ces
matins gais qui restent dans le souvenir, même
s'ils n'apportèrent point d'autre bonheur, gais
comme un appel de clairon à l'aurore sur une
grève d'Asie où rit la mer ; un de ces matins qui
font exulter dans notre cœur la vie allègre des
choses, lorsque les souffles d'air passent en disant :
Bats plus vite, romps tes veines, sang de l'homme,
il n'y a plus de mort !
La chaleur venant, l'île se recueillit. Du zénith
où il arrivait superbe, le m.aître de feu versait un
enchantement sur les Ueux clairs ou sombres,
roches, forêts, pins immobiles ; romarins et bru-
yères fumaient vers lui de toutes leurs fleurs, les
senteurs montaient dans le bourdonnement des
insectes lourds. Qu'il y eût ce jour-là dans cette
102 JEAN D'AGRÈVE
chère nature intelligente une ferveur concentrée,
une attente solennelle, j'aimais à me le persuader;
l'île savait, elle préparait un sanctuaire d'amour.
Savéû traînait, je le hâtais; enfin il appareilla.
Nous mîmes le cap sur le Lavandou, le petit port
que j 'avais indiqué à Hélène comme le point le plus
proche. Le Souvenir allait glissant sur les moires
laiteuses. Si lentement ! Il avançait encore, quand
il atteignait les mouvants lacs bleus que font les
passées de brise : la voile vivait un instant. Elle
retombait morte, en rentrant dans les laxges
zones de lait figé. On ne gagnait presque rien
aux bordées. Je désespérais ; nous n'arriverions
jamais I
— Nous arriverons, disait le vieil homme,
dressé aux longues patiences de mer. Nous arri-
vâmes. Je n'attendis pas longtemps. Une voitiu"e
fermée apparut sur la route, approcha, s'arrêta au
môle. Était-ce possible ? Si sûr que je fusse
d'Hélène, je n'osais pas croire, haletant dans
l'angoisse du rêve d'où l'on va s'éveiUer, qui ne
peut pas être vrai, qui est trop beau. Je courus à la
portière ; sans me soucier de nos braves gens, je
baisai le marche-pied.
Elle descendit, simple, naturelle ; les yeux très
grands et ravis dans l'étonnement du songe vu,
elle aussi. D'un signe, elle montra au matelot son
léger bagage ; et de ce pas certain, qui toujours
vient droit à moi sans hâte, de ce pas où eUe met
toute la tranqiiille volonté de son cœur, — un pas
MIDI 103
dont on sent si bien qu'il ne rétrogradera jamais, —
elle se dirigea vers la barque. Elle ne venait pas, elle
revenait ; à son air, à sa démarche, un étranger l'eût
prise pour une voyageuse qui rentrait dans ses chères
habitudes de vie, dans la maison de son enfance.
Comme elle posait le pied sur la planche, une
exclamation de surprise heureuse lui échappa.
Quelle joie ! Ma petite attention la charmait.
C'était bien peu de chose : j'avais fait couper de
grosses gerbes de glaïeuls, j'en avais jonché mon
pauvre bateau, pour le rendre digne de sa fortune ;
les longues palmes sommées de fleurs rouges se
redressaient tout le long du bordage. C'est vrai
qu'elles triomphaient dans cette lumière, les
aigrettes carminées retombant sur la coque verte,
sur la nappe bleue qu'elles flambaient de reflets
sanglants. Hélène s'assit dans ce buisson ardent, la
voile rose du Souvenir se déploya sur sa tête, nous
partîmes en laissant derrière nous la mer incendiée
de notre image. Le teint animé par les réverbéra-
tions des fleurs et de la voile, et plus encore par le
bonheur, nimbée de ses cheveux ensoleillés, penchée
sur l'eau dont les clairs frissons passaient dans
ses prunelles, mon éblouissante amie commandait
l'adoration, elle était vraiment la déesse de la
fantastique aurore que nous faisions relever sur
l'azur environnant.
Quand nous quittâmes la côte longée depuis le
départ, au tournant du cap Bénat, la lumière
commença de décroître : ce joiu" aussi devait finir I
104 JEAN D'AGRÈVE
D'une chapelle cachée à l'intérieur des terres, le son
de la cloche du soir descendit sur la mer ; un vieux
timbre grêle, voix survivante de morts très anciens.
— Vous entendez, dit Hélène, elle est bonne, elle
nous verse les heures d'un autre temps, qui furent
à d'autres, qui ne sont plus qu'à nous.
Nous l'aurions cru sans difficulté, à ce moment ;
nous en voulions à Savéû de nous faire souvenir
que nous n'étions pas seuls au monde, nous deux,
revivant toutes les heures des humanités mortes,
toute leur vie accumulée pour alimenter notre
amour. Le matelot nous gênait : indifférence,
ironie, pitié, qu'y avait -il dans ce regard lourd de
trop d'expérience ? Que venait-il mettre la pensée
du périssable dans notre désir de l'éternel, ce
vieillard qui avait vu tant de fois le sablier du bord
retourné, la même poussière comptant les joies et
les peines qu'elle ensevelissait ?
Le soleil bas plongea, disparut. Les îles où nous
allions restaient lumineuses dans le ciel, la mer
s'éteignait.
— Oh I regardez, murmura Hélène, la fleur
d'amour qui sombre !
Une tige de glaïeul était tombée derrière nous
dans le sillage du bateau. Sur l'outremer délicieuse-
ment pâle, comme une étincelle oubliée par l'astre,
cette petite chose tenait une place démesurée, elle
était la seule note vive dans l'étendue. Une minute
s'écoula, le point rouge devint un point noir, la
clarté lui manquant.
MIDI 105
— C'était si joli ! Pourquoi les glaïeuls noir-
cissent-ils le soir ? ût-elle distraitement, avec une
nuance de tristesse.
Pourquoi ce rien attira-t-il si fort notre atten-
tion ? Souvent nous nous remémorons les heures
inoubliables, la divine traversée ; et toujours ce
glaïeul naufragé, éclatant d'abord, si vite assombri,
revient comme le point central de nos réminiscences.
Pourquoi ?
L'obscurité s'appesantit sur les eaux, et avec
elle le silence, si parfait qu'on entendait très loin
le bruissement mat d'un vol de grèbes. Les yeux
d'Hélène cherchaient là-haut : un premier scintille-
ment leur répondit, d'autres suivirent. Bientôt les
pures profondeurs du ciel s'embrasèrent, du sommet
de la voûte jusqu'à sa retombée sur l'horizon :
étoiles aux feux magnétiques, aux feux dardés par
des mondes en foUe, tremblantes de cet éclat
fiévreux qu'on leur voit parfois, dans les nuits où
le firmament des îles nous écrase de sa magnifi-
cence. Les minces rayons criblaient la mer, la
barque fendait dans un cercle d'ombre des traits
d'or. Nous ne parhons plus. Nos mains se joignaient,
nos regards échangés disaient leur ivresse des
splendeurs où ils communiaient. « C'est trop, c'est
trop, » soupirait-elle par instants, oppressée. En
moi aussi, sous le trop-plein des sensations,
l'allégresse surhumaine du matin avait fait place
à un grave accablement.
Où étions-nous ? Où allions-naus ? A la rie
4or
io6 JEAN D'AGRÈVE
suprême, à une fin meilleure que la vie, à la libéra-
tion par l'étreinte extasiée dans l'infini ? Nous ne
savions pas, nous ne comptions plus le temps,
lorsqu'un grand écran intercepta devant nous les
étoiles horizontales ; la masse noire se dressa sur
nos têtes : nous arrivions à Poit-Cros. Savéû prit
les rames, « les ailes qui pleurent de la lumière » ,
comme dit Hélène, quand elles se relèvent en
égouttant l'eau phosphorescente d'où elles re-
montent. Tout dormait sur la rade et dans l'île,
recueillie en l'attente émue où je l'avais laissée.
Pas im feu à terre, sauf la lueiu: qui venait de ma
maison et filtrait à travers le rideau de tamaris.
Avec les lents mouvements muets d'un chat qui se
glisse dans l'ombre, le Souvenir accosta.
Hélène prit mon bras. Était-ce donc vrai que
ses pieds s'emparaient de ma terre, sonnaient leur
doux rythme sur les pierres de mon petit chemin ?
La haie d'eucalyptus franchie, elle s'arrêta, dé-
faillante, émerveillée.
— Oh ! le château de féerie ! Où me menez- vous ?
Et vraiment, ma maison ne m'était jamais
apparue ainsi, avec cette mystérieuse grâce, claire
dans la nuit, si imprévue dans ce désert, jetant la
lumière de ses fenêtres entre le réseau des fleurs
grimpantes. Vision de féerie elle devait être pour
ma compagne troublée, non préparée à cette
surprise. Je l'entraînai sous le berceau de jasmins;
je m'agenouillai sur le seuil qu'elle allait franchir :
mon front s'inclina sur le pied qu'elle y posait :
MIDI 107
— Hélène, pour toujours ?
— Pour toujours, répondit-elle. Et elle entra.
Je la menai dans la plus belle pièce ; ce n'était
guère : de pauvres vieux meubles, des tentures
fanées ; pour tout luxe, un épais tapis de ces
violettes odorantes qui foisonnent dans notre île ;
j'en avais fait cueillir des pannerées, elles cou-
vraient le plancher, les tables, les sièges. Hélène
but tout ce parfum d'une longue aspiration, me
remercia d'un sourire enivré ; elle alla droit à la
fenêtre ouverte. Sur les deux crêtes qui enserrent
notre vallée, l'arche illuminée du ciel posait ses
attaches d'or dans le feuillage des pins : les bois des
pentes luisaient vaguement au fond de l'ombre,
une paix religieuse palpitait dans l'air tiède, dans
le silence absolu. Du puits creusé devant la ferme,
le petit cri d'mie rainette monta, retomba comme
une perle liquide, dans l'éther immobile. Hélène
tressaillit ; d'un de ces mots qu'elle trouve toujours
pour caractériser les choses de la nature :
— Écoutez, c'est le cri qui était au commence-
ment de toute vie !
Elle voulut l'entendre encore, la voix de l'eau
vivante, l'horloge primordiale qui lui sonnait les
premières heures de la \^e nouvelle. Un moment,
elle parut absorbée dans son rêve, partie loin de
moi pour un voyage sans fin.
D'un dernier regard, elle embrassa lentement
l'horizon, le ciel, les astres ; ses mains se tendirent
au dehors d'un geste machinal, comme pour
io8 JEAN D'AGRÊVE
rassembler toute la beauté, toutes les forces, toute
l'âme de l'univers ; et se retournant vers moi, de
ce même geste qui se rouvrait, les chères mains me
jetèrent tout ce qu'elles avaient pris du monde, les
chères lèvres m'apportèrent tout le cœur jailli
dans un baiser, tout l'être abandonné qui
s'affaissa passionnément, dans mes bras.
Depuis ce jour, mon île n'est plus la solitude vide
qui frappait les rares visiteurs par son air de
délaissement, son air de lyre muette attendant une
main qui l'éveille ; l'admirable instrument chante
la symphonie pour laquelle il fut accordé. Depuis
ce jour, mon âme soumise n'a plus cette in-
quiétude de l'impossible, si longtemps traînée à
travers les pays et les hommes, jamais guérie, mal
trompée quelques heures, mal endormie dans des
bras trop faibles pour retenir ses ailes fuyantes. Je
suis au port, en eau profonde ; je n'en vois pas, je
n'en verrai jamais le fond.
Nous l'avons refaite plusieurs fois, la traversée
de songe, pour amener Hélène, et aussi, hélas!
pour la reconduire. Elle ne peut me donner ici que
trois ou quatre journées, durée habituelle des
excursions supposées qui justifient ses absences.
Elle les multiplie sous tous les prétextes, in-
différente aux interprétations malignes comme aux
caprices de la mer. Rien n'arrête son amour ; c'est
ma raison qui doit prendre souci de ses intérêts,
MIDI 109
avoir pour elle la prudence qu'elle dédaigne,
différer le voyage quand le temps menace. Un
message transmis par le sémaphore m'avertit de
ses projets : le Souvenir va la chercher, tantôt aux
Salins, tantôt au Lavandou ; il passe à Port-Cros
celle que nos pêcheurs appellent la « Dame des
Iles d'Or. » Et chaque fois l'enchantement du
premier jour renaît, aussi neuf, aussi délicieux,
résistant à la triste usure de la route connue qui
plaît encore et ne ravit plus. Chaque fois Hélène
m'apporte un présent que je crois n'avoir jamais
reçu, des étonnements nouveaux et continus, dans
la découverte de ce cœur où j'entends toutes les
résonnances de l'infini.
EUe arrive, la Dame des Iles d'Or, l'île s'éclaire.
Le matin, à la minute de son apparition dans le
cadre fleuri de sa croisée, une seconde aurore luit
sur la vallée. Je descends sur le chemin, sous
couleur de quelques ordres à donner, pour épier
cette minute qui me paierait à elle seule la peine
d'avoir subi la vie. La fenêtre s'ouvre sur la façade
blanche, d'une blancheur légère et vive dans les
premiers feux du soleil opposé ; les jalousies vertes
écartent leur robe de feuillage, de jasmin, de
géranium pariétaire : à travers ces fleurs apparaît
une corolle de fleur vivante éveillée dans la rosée,
l'heureux visage ébloui de la lumière extérieure et
de la flamme intérieure dont il rayonne, animé
encore par les délires de la nuit, brillant de toutes
les joies qu'il espère du jour nouveau. Les pétales
iio JEAN D'AGRÈVE
rose pâle du géranium caressent cette chair qui
semble faite de leur nacre transparente, l'harmonie
est telle que je ne sais parfois où finissent les petites
fleurs, où ma grande fleur commence. Elle sourit
sur son empire, ses yeux me cherchent et me jettent
leur éclair d'étoiles rallumées ; ils appellent, im-
patients de revoir tous les lieux dont ils gardent le
ravissement.
Nous partons au hasard. Dès son premier séjour,
elle a voulu explorer toutes les retraites de l'île,
faire siennes toutes les merveilles que je lui avais
vantées. Infatigable, elle peut marcher des heures
sur les pierres luisantes des chemins montants,
gravir nos sentiers mal frayés, barrés par les
buissons d'arbousier et de myrte. Devons-nous
pousser jusqu'aux confins de nos domaines, à la
jolie baie orientale de Port-Man ? Zourdan nous
suit avec l'unique bête de somme employée dans
l'île, le vieux mulet blanc qui porte les bennes des
vendangeurs et les sacs des charbonniers. Mais
Hélène refuse les services de la pauvre monture :
à mon bras elle n'est jamais lasse, dit-elle, il lui
semble que je marche pour nous deux.
Je l'éprouve aussi, cet allégement physique par
une force qui me vient d'elle. Comme nos façons de
penser et de sentir, nos mouvements se sont unifiés
dans le même rythme ; hâtés ou ralentis, son pas
et le mien se règlent spontanément l'un sur l'autre,
sans un effort d'attention de notre part : je ne me
souviens pas qu'ils se soient dissociés une seule
MIDI m
fois. Qu'elle est rare et inexplicable, cette absolue
concordance entre deux ressorts humains mus par
une même volonté ! Les affinités morales ne la
créent pas, elle préexiste dans les parties d'un tout
magnétiquement sollicitées à se rejoindre, elle
s'étend à tous nos goûts, à toutes nos prédisposi-
tions ; sans nous être concertés, nous demandons
à table les mêmes plats, nous choisissons le même
fruit sur le figuier, nous recherchons la chaleur ou
l'ombre aux mêmes instants. Il y a gêne et malaise
immédiat pour celle de nos deux personnes qui est
empêchée d'obéir à toutes les impulsions de
l'autre. Si nous étions contraints de figurer dans le
monde, nous disons-nous quelquefois, cette par-
faite correspondance de nos mouvements et de
nos actions frapperait les regards observateiu-s,
trahirait les deux moitiés momentanément sépa-
rées d'une indissoluble unité.
Hélène a retrouvé ici son élément natal, elle pal-
pite dans cet air d'une respiration heureuse, elle
plane sur cette nature d'un vol d'oiseau fou d'espace,
Libre comme la mer autour des sombres îles.
Le grand vers de Vigny s'applique également bien
aux flots qui nous entourent, à celle qui les domine
et les absorbe dans son regard. Errer au plus épais
des bruyères fleuries, s'asseoir sous le dôme des pins
où s'insinue le bruit des invisibles vagues, atteindre
la haute roche qui donne le vertige du gouffre,
ces joies l'exaltent et la troublent comme font
112 JEAN D'AGRÈVE
pour les jeunes femmes de son âge l'atmosphère du
bal, l'emportement de la danse. L'afflux de sensa-
tions que d'autres trouvent dans le commerce
mondain, dans les entretiens animés et les hom-
mages galants, elle le reçoit dans la société des
arbres, des plantes, au murmure des souffles, des
sources, du monde agité de la mer. Plus que des
visages humains, ces personnes végétales ont pour
elle une vie, un sens, des figures, des âmes.
Hélène les comprend et les caractérise d'une
vue virgilienne : autant d'arbres, autant d'âmes
diverses. Elle éveille mon attention sur des physio-
nomies que je n'avais pas su discerner. Ce chêne
vert songe gravement, ce jeune bouleau s'élance
dans un désir ; ce pin, las de vieillesse, bénit la
terre, cet autre prie avec le geste de l'Orante dans
les Catacombes. Sur les pentes du sud balayées
par les rafales du large, elle connaît chacun des
solitaires ; moines silvestres prosternés sur la
plage, drossés contre le rocher par le long effort du
mistral, qui a rasé leurs têtes du côté de la mer.
Elle me montre dans leurs attitudes le gémissement
du vent, les humeurs différentes qu'ils gardent sous
ses coups ; pareils à des hommes qui reçoivent le
choc de la vie, les uns humiliés par son soufflet, les
autres rassérénés par une caresse.
Du premier regard, elle a saisi le secret du
charme indéfinissable qui flotte sur Port-Cros, la
fluidité aérienne des pins d'Alep, le miroitement
subtil des objets sous les fines grisailles verdoyantes
MIDI 113
de leur feuillage, 1 de leur plumage » , comme elle
dit bien mieux ; elle compare l'emprisonnement
et la décomposition de la lumière dans leurs
échevaux de soie floche au tremblement des vibra-
tions sur les cordes d'argent d'une harpe. Ma ^.
grande fête est de doubler ce mirage en le con-
templant à travers un autre réseau magique, à
travers le voile lumineux des cheveux épars que je
dénoue.
A l'heure que nous appelons « l'heure de la
prière des pins d'Alep » , au crépuscule, aux
premiers rayons de lune glissant des crêtes dans
un reste de jour pâle sur la mer, que de fois elle m'a
retenu au fond des baies ombreuses de la Palud, de
Port-Man, ou sur le promontoire du Sud aux
aspects de lande bretonne ; attentive de toute
l'âme, comme les plantes et les roches d'alentour, à
cette symphonie apaisée où se réconcilient les
duretés du violent midi, frissonnante sous le long
baiser silencieux que donne à la terre la vie du jour
qui meurt, elle dit :
— Écoutons, regardons : des Esprits vont
passer, tout les attend, tout les invoque ; ils nous
feront libres de toute souffrance, ils nous feront
dieux comme eux. Demeure, aime, et nous ne
mourrons pas.
Elle semble appeler alors des sœurs qu'elle voit
seule, venant vers elle des halhers et des eaux.
Elle les voit comme la voient elle-même les
pêcheurs qui rasent la côte en regagnant la rade.
114 JEAN D'AGRÈVE
les charbonniers attardés qui descendent de leurs
huttes ; ces derniers, Piémontais à demi sauvages,
s'arrêtent saisis devant l'apparition ; leur regard
craintif et fasciné me fait comprendre les pieuses
légendes qui naissent dans nos campagnes, quand
les simples ont vu apparaître une dame de rêve,
envoyée du ciel. Transfigurée dans le soir, immobile
au-dessus de la mer, ma divine Hélène est pour nos
braves gens cette vision céleste.
Nos stations de la matinée se prolongent de
préférence dans le Val Notre-Dame, la coulée
déserte, assombrie de forêts, qui s'évase vers la
plage du Nord; du sous-bois, la vue fuit sur un
large pan de mer, sur la côte de terre ferme et les
pentes bleues de la chaîne des Maures. Les
cénobites avaient au Val Notre-Dame leur principal
établissement ; des naines gardent leur prière
morte et leur paix demeurée à l'ombre de leurs
frères les arbres. Ils appelaient cette vallée la
SiUntiaire. Le nom me plaît, il convient bien à ma
silencieuse amie ; elle reste là des heures., minutes
rapides à notre compte, sans parler, perdue dans sa
contemplation enchantée, bercée par l'unique voix
des eaux lointaines. A quoi bon des paroles ? Une
pression de mains, nos regards dirigés d'instinct
sur le même objet, notre tressaillement simultané
au vol d'une palombe, il n'en faut pas davantage
pour nous assurer que nos cœurs unis se répondent
dans l'extase ; jusqu'au moment où l'un de nous,
soulevé par une vague de passion qui l'étouffé, se
MIDI 115
redresse, ramasse d'un coup de filet ses pensées
égrenées sur la mer, vient les verser toutes sur
les lèvres de l'autre, dans un ardent et grave
baiser.
Au soleil tombant, nous remontons du Val à la
Vigie, dans la logette au pied du mât, sur la plus
haute crête de rocher. De ce belvédère, tout notre
empire se décou\Te, et de grands lambeaux du
monde quitté, les îles, les terres de France, les
villes des hommes. Ce monde ne nous donne là que
ses lignes de beauté, nous nous sentons à l'abri de
ses tumultes, de ses tyrannies, de ses misères. A
la pointe méridionale de Porquerolles, le soleil
s'affaisse sur les nuages ourlés d'or, il se couche
rouge dans ce lit noir. Le long des roches à pic, à
travers les arbustes cramponnés à leurs parois, le
grand froissement sourd des eaux monte du
gouffre, creusé à mille pieds au-dessous de nous.
Des bateaux chargés de voiles passent tout petits
entre les pins incUnés. Au fond de l'abîme, sur
l'eau d'un bleu de plomb où ces pins versent déjà
la nuit, des nuées de mouettes et de goélands
tournoient dans la lumière oblique, s'élèvent,
replongent ; nous voyons luire dans les massifs de
feuillage l'éclair fugitif de ces minces papillons
blancs ; les échos de la ra^dne répercutent leurs
plaintes saccadées, d'une désespérance si lamen-
tablement humaine.
Hélène aime à la folie les mouettes, les oiseaux
purs, tristes et hbres ; un instinct fraternel l'attire
Ii6 JEAN D'AGRÊVE
vers ces voyageuses, leur hantise revient sans cesse
dans les comparaisons qu'elle fait. Je lui dis
combien elle se sentirait plus proche encore des
yelcovans, ces oiseaux marins que les Turcs
appellent des « âmes en peine » , parce qu'ils volent
et revolent toujours sans se poser d'une extrémité
du Bosphore à l'autre. Elle exige alors de longs
récits sur les contrées que j'ai parcourues ; elle
désire si fort les visiter, son cœur jaloux y voudrait
reprendre tout ce que j'ai laissé de moi.
— Racontez, que je voie dans votre âme toutes
les mers où vous avez erré.
Elle écoute, et sur l'horizon illimité qu'on
embrasse de la Vigie, ses yeux cherchent curieuse-
ment les réalités dont j'évoque en son esprit les
images. La nuit nous surprend souvent là-haut ;
elle s'abat sur notre île comme un suaire miséri-
cordieux sur les enfants qui ont cessé de souffrir,
elle nous sépare de l'univers vivant, protège notre
tombe d'amour, y ensevelit notre bonheur.
Ces jours derniers, je lisais à Hélène le beau
poème de rêve et de passion où il semble que notre
solitude ait été pressentie par Shelley. Elle préfère
à la plupart des poètes ce visionnaire, si rarement
goûté par les intelligences françaises dont il dérange
l'équilibre ; elle a le même tour d'imagination ;
pour rendi'e des pensées du même ordre et de la
même intensité, elle réinventait naturellement les
MIDI 117
métaphores de ce génie qu'elle ignorait. Il nous
touche surtout par la peinture divinatrice qu'il a
faite de notre séjour d'élection ; nous ne nous
lassions pas d'en redire les strophes :
« C'est une île suspendue entre le ciel, l'air, la
terre et la mer, bercée dans une limpide tran-
quillité, aussi brillante que cet Éden errant,
Lucifer, baignée par les suaves et bleus Océans
d'une jeune atmosphère... Comme une lampe
cachée, une âme brûle dans le cœur de cette
délicieuse île, un atome de l'Éternel, dont le
sourire se déploie de lui-même, pour être senti et
non vu, sur les rochers gris, les vagues bleues, les
forêts vertes, remplissant leurs nus et vides inter-
stices... Cette île et cette maison sont à moi,
j'ai juré que tu serais la Dame de cette solitude...
Que ce soit là notre foyer dans la vie, et sur notre
déclin, lorsque les années amasseront leurs heures
flétries comme des feuilles, nous deviendrons le
jour à jamais suspendu, l'âme vivante de cette île
élyséenne, conscients, inséparables, ne faisant
qu'un... Une seule espérance en deux volontés ! »
L'âme vivante de cette île ! Hélène l'est vé-
ritablement, je n'eusse jamais imaginé d'aussi
étroites affinités entre un lieu et une créature
humaine. L'adorable femme a de ce lieu le mystère
et la grâce, le calme et le sourire, les lumières
changeantes, tour à tour brûlantes et douces.
Mieux je la découvre, et plus elle me redonne les
impressions que me donna la découverte de cette
Ii8 JEAN D'AGRÈVE
terre. Elle m'enseigne, plus sûrement et de plus
haut, ce que j'avais commencé d'apprendre ici, le
détachement de toas les faux brillants dont notre
temps est si vain.
Au cours d'une visite indispensable que je
faisais récemment à Hyères, un propos tenu à
Cannes me fut rapporté : un de ces mots de femme
piquée, toujours transmis par d'obligeants inter-
médiaires jusqu'aux oreilles de l'intéressé. On a
déjà causé là-bas de ce qu'on appelle, faute d'en
savoir plus long, mes assiduités à la villa des
Cyprès. — « Oui, aurait dit une des bonnes âmes,
notre cher d'Agrève est dans une nouvelle phase,
la phase de l'amour muet, » Je devine l'intention
charitable du mot : et je comprends si bien qu'il
ait été dit 1
Dans un de leurs salons, Hélène doit passer
méconnue et taciturne ; rien de ce qui travaille
leurs cervelles agitées n'a de prise sur son intelh-
gence et sur son cœur ; tout ce qu'elle sent et
pense leur est un ciel indéchiffrable. Que ferait -elle
parmi nos cérébrales exaspérées, dans ces milieux-
où l'on ne sait que juger, elle qui ne sait qu'aimer ?
Quand elles aiment ou croient aimer, ces dames,
leur amour s'incorpore à leurs idées acquises, il est
l'application d'une leçon épelée dans les livres ;
chez Hélène, les idées qu'elle acquiert s'incorporent
à son amour. Elle est tout entière dans cette Hgne
d'une de ses lettres : « Ma pensée est l'enfant de
mon amour. » Que ferait-elle dans leurs labora-
MIDI 119
toires de chimie sentimentale ? Ma primitive doit
y paraître aussi pâle qu'une de nos bruyères dans
une de leurs corbeilles d'orchidées, aussi bêtement
simple qu'apparaîtrait le vieil Homère, s'il revenait
dans un des cercles où nos jeunes critiques dis-
sèquent les idées qu'il faisait vivre. Ce monde n'a
de curiosité que pour la manière dont les choses sont
dites, pour l'agréable cliquetis que l'on produit en
les entre-choquant ; des choses en elles-mêmes il
ne se soucie plus, trop de mots sont interposés
entre elles et lui. Cette fille de la nature ne
s'intéresse qu'aux choses directement regardées, à
leur beauté intrinsèque, au mystère d'origine et de
fin qui déroule ses spirales obscures derrière le plus
humble témoin de la création.
Elle n'a jamais lu. elle ignore scandaleusement
ce que l'éminent M. Un Tel a dit de l'illustre M. Un
Tel, pourquoi ce dernier est illustre, comment il a
coupé en huit le cheveu que de moins habiles
coupaient en quatre avant lui. On n'aurait pas
assez de mépris pour accabler la malheureuse, si
l'on soupçonnait à quel point son intelligence est
démeublée de tout le bibelot qui encombre les
nôtres, combien elle est étrangère à la plupart des
noms, des mots, des méchancetés qu'il faut savoir
pour ne pas rougir de honte. Mais je la vois s'arrêter
longuement devant la fleur, l'insecte, la plus
petite bestiole ; elle en admire d'abord la beauté ;
puis, d'un grand bond soudain, elle s'élance
jusqu'aux étemels problèmes qui méritent seuls
120 JEAN D'AGRÈVE
d'occuper la pensée : d'où vient cette goutte de vie,
où va-t-elle, quels rapports la rattachent à la
nôtre ? Et le jeune esprit avide de lumière,
navigateur audacieux de l'infini, m'interroge sur
les quelques sondages faits dans ces profondeurs
par les timides humains : sur la nature et les lois
des astres qui nous versent leur inquiétude d'amour,
sur les transformations des plantes, des animaux,
de l'homme, dans leur marche lente vers les
sommets provisoires de l'être où nous sommes
nous-mêmes parvenus. Les seules notions qu'elle
retienne et qui la satisfassent sont simples, géné-
rales, poétiques, pareilles à celles dont se con-
tentaient les pâtres de Chaldée, les sages des vieux
temps, quand ils scrutaient l'univers et la vie.
Lorsqu'elle me quitte pour regagner sa maison,
— sa maison d'exil, à Hyères, — Hélène prend sur
mes rayons quelques livres qui tromperont les
heures chagrines de l'absence. Elle les ht, par
besoin de savoir, et plus encore par désir de me
suivre dans tous les chemins où j'ai passé. Ce sont
les grands poètes, les penseurs qui ont tâché de
bonne foi à débrouiller l'énigme de nos destinées,
les historiens des races animales et des races
humaines. Indifférente au détail, elle s'attache aux
ïgnes d'ensemble, aux lois supérieures qui se
dégagent des faits, aux caractères généraux des
peuples et des siècles. Je lui arrache à grand'peine
les impressions qu'elle a gardées d'une lecture :
toujours prête à m'ouvrir tout son cœur, ma
MIDI 121
Silentiaire a pour les opérations de son esprit une
pudeur craintive, elle les estime trop pauvres, elle
n'ose pas les avouer. Confuse de ce qu'elle nomme
son ignorance, de ce que j'appellerais la libération de
l'inutile fardeau dont nous sommes surchargés,
eUe redoute ma prétendue supériorité. Et moi je
suis stupéfait de la justesse et de la vigueur avec
lesquelles cette intelligence neuve a saisi l'essentiel
dans le vrai, rejeté le faux et le superflu. Si elle
pouvait lire dans ma pensée, elle y connaîtrai^
combien je l'envie. Je suis compliqué ; elle est
simple et droite comme la flèche qui vole au but.
Je le vois passer si haut au-dessus de ma tête, ce
trait lumineux 1
Par là, mon Hélène grandit sur l'horizon spirituel
vivant symbole de ce que cherchent à tâtons les
meilleurs de notre temps, quand leurs yeux
dessillés aperçoivent l'affreux néant de notre
travail de termites. EUe m'enseigne d'exemple la
réaction du cœur contre la sécheresse intellectuelle,
la voie de la rénovation, le retour à la nature.
EUe est le type précurseur de la fleur humaine qui
repoussera dans le terreau décomposé de notre
civiUsation, s'il n'est pas condamné à périr, ce
monde, enseveU sous la poussière d'idées que son
labeur a soulevée. — « Hélène, âme sereine comme
le calme des mers, d la parole du prophétique
Eschyle me remonte à la mémoire, lorsque je re-
garde l'être de grâce qui se meut harmonieusement
dans la lumière de nos grèves, lorsque je l'écoute
122 JEAN D'AGRÈVE
me livrer ingénument des pensées si fortes qu'elles
font comme un bruit d'ailes autour de ce beau
front. Je vois alors en cette enfant la plus haute
dépositaire de la vie universelle, la protestation de
cette vie contre un monde agonisant, la sibylle
révélatrice du monde meilleur qui naîtra d'un de
ses regards.
Son charme est d'ignorer sa grandeur. Hélène
croit que je raille ou que ma passion abuse mon
jugement, quand je lui dis qui elle est, pourquoi
les oliviers s'inclinent sur sa tête et les hommes à
ses pieds. Elle se tait aussitôt, prend un air fâché
de la moquerie, redevient petite fille ; surtout et
toujours, elle reste la femme aimante et passionnée,
donnant ses trésors de tendresse comme le seul
bien qu'elle possède.
— Vous comprenez plus que moi, j'aime plus
que vous ; vous pouvez tout savoir, vous ne saurez
jamais combien j'aime, et cela seul importe.
Elle peut être si enfant, à l'île, quand elle oublie
dans cette forteresse de notre amour les menaces
suspendues sur lui. Sa tension pénible d'autrefois a
disparu. Ailleurs et avant l'éclosion dans le bon-
heur, elle ne sortait guère de son sérieux triste ;
maintenant un rien l'amuse ; de radieuses gaîtés
éclairent ses sombres yeux. Elle se divertit aux
figures originales, aux histoires de nos pêcheurs.
Mon fabuleux Savéû n'eut jamais d'auditeur plus
attentif et plus bénévole.
— Vous régnez sur toute la terre, lui disais-je.
MIDI 123
quand nous passions en revue cette nichée
d'oiseaux migrateurs : colons de toute provenance,
vieux manns de nos flottes, épaves étrangères
comme Zourdan, syl vains inquiétants comme ces
Piémontais des charbonnages, qui la font se serrer
si fort contre moi, le son, lorsque nous les rencon-
trons dans leur montagne Elle les a tous conquis,
ses sujets ; même ce vieux grognon de com-
mandant Jonoz, qui occupe la sinécure de régisseur
pour le compte du propnétaire. Ancien officier au
service d'Italie et de France, ancien candidat à
la députation, ancien malchanceux en tout, le
Savoyard s'est rembuché à Port-Cros. Il habite le
petit pavillon à un étage qui flanque no+re maison,
en retrait sur une terrasse plantée d'orangers et
d'énonnes buissons de marguerites comme ]e n'en
ai vu nulle paît ' des centaines d'étoiles blanches
aux cœurs de feu scintillent dans le rideau vert sur
la demeure du régisseur. Il distille là cette exquise
liqueur de baies de myrte où est concentré tout le
parfum des Iles d'Or, il rêve de faire une fortune
en vulgarisant son produit ; mais, pour son usage
personnel, Jorioz préfère immodérément l'absinthe.
J'accuse Hélène de favoriser une flamme nouvelle
chez le commandant, quand il apporte à mon amie
des oranges et des brassées de marguerites, avec ce
compliment :
- C'est ce que j'ai de plus beau au monde; on
peut en couper, ça repousse comme le chiendent,
ça ne lâche plus la place.
124 JEAN D'AGRÊVE
Je crois bien que le pauvre homme est en train
de noj'^er un amour naissant, car il double les doses
d'absinthe. Mais ne sont-ils pas tous ici les
amoureux d'Hélène ? Quand elle s'éloigne de l'île,
quand sa silhouette s'évanouit derrière la voile du
Souvenir, au tournant du Vieux-Château, il fait
moins chaud, il fait moins clair à Port-Cros ; et
nos marins pensent peut-être ce que disaient les
soldats de l'Empereur disparu : «Notre soleil s'est
couché, nous avons tous froid. »
Je me transporte aussitôt à Hyères pour la
revoir là, ne fût-ce qu'un peu, ne fût-ce que très
mal. Nous retrouvons quelques arômes et quelques
sourires de notre île, dans nos promenades sur les
pentes des Maurettes, au vallon retiré de Sylva-
belle, aux Pesquiers, sous les pins parasols qui
contemplent leurs grandes images dans le miroir
métallique des étangs. Hélène a-t-elle une matinée
de liberté, nous partons dans la camole traînée par
Boude, le brave petit cheval sarde, docile à une
pression de la chère main ; il nous mène sur les
routes peu fréquentées qui longent la mer, au pied
des montagnes. De l'auberge où nous déjeunons,
nos regards d'exilés convoitent les blanches clartés
des vieilles citadelles, la Vigie, i'Estissac : eiless nous
appellent là-bas, sur les cimes de Port-Cros.
A Hyères comme partout, l'univers tient entre
nous deux, rien n'existe pour nous en dehors du
MIDI 125
c«rcle magique où nous l'avons circonscrit ; mais
on ne supprime pas la tyrannie du monde en
s'efforçant de l'ignorer. Le monde se rappelle à
nous par ses gênes, ses conversations, par lei
rencontres fortuites d'où im ennui cuisant peut
sortir. Re jetés de notre libre solitude dans la
banalité de la vie publique et surveillée, tout nous
contraint ; tout me blesse, jusqu'au service des
gens de l'auberge. Ils ne devinent pas qu'on doit
servir à genoux l'hôte céleste qui les visite ! Chez
nous, à l'île, j'ai à peine eu besoin de dire à
mon petit boy annamite qu'il devait m'imiter,
s'agenouiller chaque fois qu'il présentait à la Dame
de l'apparition un mets ou un objet ; cet hommage
d'adoration, il semblait que l'humble enfant d'une
race croyante le rendît d'instinct, terrassé par le
prestige de créature autre et supérieure qui émane
de notre reine.
Le monde se rappelle à nous et nous rappelle
tout ce qu'il y a de précaire, d'empoisonné, de
périlleux dans notre bonheur furtif. Alors passent
entre nous des tristesses inexprimées, des silences
de chagrin après les silences d'extase. Certes,
Hélène me l'a répété mille fois :
— Je n'ai pas connu une seconde l'hésitation ou
le regret : je n'ai pas envisagé une seconde la
possibilité d'ime lutte contre la force irrésistible
qui me jetait toute à vous ; cette force existait
au fond des temps, elle était déjà dans chaque
atome de mon être alors qu'il se formait, elle
126 JEAN D'AGRÈVE
y sera jusqu'à la dissolution du dernier de ces
atomes.
Mais elle tremble pour l'avenir de son amour.
Après les premiers enivrements, où le dédain de
l'obstacle était un délice de plus dans notre exalta-
tion, le souci de la durée dans le bonheur a pris le
dessus. Elle le voudrait maintenant sûr et libre
sous la garantie du pacte social ; elle voudrait le
proclamer à la face des hommes, rayonner sur tous
la lumière qu'elle doit cacher. EUe aime à se
persuader et à me persuader que sa délivrance est
possible, prochaine : dans le pays où le sort
l'enchaîna, les lois et les mœurs se prêtent facile-
ment à l'annulation des unions trop mal assorties.
Aux heures où disparaît ce frêle radeau d'espoir,
elle perd courage, elle me redit ce qu'elle m'a
déjà crié si souvent :
— Prends-moi, emporte-moi où tu voudras ! Je
suis prête : que je sois ta servante méprisée, pourvu
que je sois tienne à jamais !
La raison revient, et l'espérance : le remède
existe, encore un peu de patience et de sagesse.
Nous faisons alors de beaux projets : la même vie,
à Port-Cros, dans la même maison, toujours ; on
achètera l'île ; et, dit-elle avec la gaîté revenue,
« on remettra du canon dans les forts, on tirera sur
tous ceux qui voudraient aborder ; rien que nous
deux, n'est-ce pas ?» — Je l'écoute, je veux croire
comme elle ; et moi qui avais de tout temps
l'horreur du lien, de l'irréparable, je donnerais
MIDI , 127
aujourd'hui le reste de ma vie pour rectifier dans la
règle commune notre fausse situation, pour prendre
fièrenient à mon bras, ne fût-ce qu'un seul jour,
celle de qui me viennent tout orgueil et toute joie.
Ah ! il ne s'agit plus de me prêter à une heureuse
aventure : c'est le don vrai et définitif, cette fois.
...Cette fois! ... Combien de fois l'ai-je dit? —
Voyons, je suis seul, loin, elle ne m'entend pas, je
puis anéantir ce papier où j'écris : mon âme doit y
com.paraître nue, entière, je fouille jusqu'au fond
de ses replis, je veux froidement me voir vrai...
Cette fois ??P Eh bien ! non, il n'y a pas de replis ;
et je ne répète pas le mensonge usuel, banal, où
nous nous trompons sincèrement nous-mêmes,
quand je réponds aux doutes, aux craintes de la
pauvre Hélène, torturée par mon passé :
— Oui, j'ai senti avant vous, par d'autres ; mais
autrement, ce n'était pas cela!
De même la pendule qui sonne l'heure sur ma
table, dans l'instant que j'écris cette hgne : elle a
frappé bien souvent ces mêmes coups, du même
timbre; pourtant elle n'a jamais sonné cette même
heure, avec le même prolongement de vibration ;
cette fois, elle a l'accent mimitable de l'heure qui
tombe sur un mort, du clocher de l'église où on le
porte ; l'accent solennel de l'heure qui clôt pour
lui les autres et commence l'étemicé.
128 . JEAN D'AGRÊVE
HÉLÈNE A JEAN
« Ce 6 juin.
« Encore à Toulon, le lieu menaçant d'où l'on
part ! Pourquoi les hommes vous reprennent-ils à
moi ? Que faites-vous parmi ces morts que nous
avons jugés, au lieu de faire ici de la vie pour votre
créature ?
« Si vous tardez, vous ne me retrouverez plus.
Ce matin je suis descendue aux Pesquiers, seule. Il
faisait trop bon, pour un jour sans vous. Sur les
salines, l'atmosphère était l'âme des violettes que
vous mettiez dans notre chambre, à l'île, comme
elle était hier soir l'âme des roses éteintes de mon
jardin. Le tremblement de la chaleur sur les
miroirs tièdes me rappelait ces rayons jouant dans
la toile des araignées, vous vous souvenez, au Val
Notre-Dame : le matin où elles avaient si bien
travaillé dans la rosée, où nous traversions les
métiers des fines ouvrières qui tissaient de l'air en
fils d'argent. Je me suis assise sur le talus des
étangs ; je me sentais me répandre dans tout,
j'étais partout, sauf en moi ; j'étais dans ce
tremblement de chaleur, dans le vert doré des pins
qui mordaient le ciel bleu, dans le bain de métal
fondu qui étincelait au sud, par delà les îles
vaporeuses. Je m'en allais, silencieusement anni-
hilée dans la nature ardente du pays béni,
dissoute dans les atomes dansants au soleil. Que
n'étiez-vous là, vous qui pouvez seul me retenir
MIDI 129
dans ce moi que vous recevez en vous ? Dès que
vous n'êtes plus à mes côtes, je m'échappe de moi-
même. L'eau se sent-elle couler ? Si oui, elle doit
ressentir ce que j'éprouve, une fuite de forces
souffrantes qui se précipitent ailleurs.
« Revenez. Ne vous laissez pas reprendre par la
mer. J'ai peur. Pas de la mer de l'île ; là, elle est
barrière, elle vous sépare du monde et vous em-
prisonne, j'ai peur de la mer qui emporte, de celle
que vous regardez peut-être, à cette heure, avec les
ressouvenirs qui enlacent à la rencontre d'une
aimée revue. Ne te laisse pas reprendre par la mer,
je te caresserai mieux qu'elle, et je ne suis pas
changeante comme elle. Demeure, et tu verras.
Vous changerez encore, et moi pas. Je sais, je
devine ce que vous ne direz jamais ; vous doutez
malgré tout, vous pensez qu'elle peut partir comme
elle est venue, celle qui s'est jetée à vous d'un élan
subit, et que le même élan peut la jeter à un autre.
Jamais vous ne comprendrez la force unique, la
loi suprême à laquelle j'ai obéi.
« Cette nuit, dans le ciel de feux vivants, une
étoile filante a passé devant moi, une qui n'avait
pas trouvé sa place dans son système, et qui
s'évadait, qui allait s'écraser dans l'infini. Aucune
puissance ne l'aurait arrêtée dans sa chute, ni fait
dévier sur un point de l'espace autre que celui où
elle était appelée. Je me suis vue en elle, j'ai dit :
Cest moi, moi qui devais aller à toi et ne pouvais
aller qu'à toi. Ma destinée était aussi irrévocable
5
130 JEAN D'AGRÈVE
que celle de ce feu sollicite par un autre. Vous ne
pouvez pas être sûr comme moi de ces choses qui
n'ont leur preuve que dans le cœur. Votre grande
raison a refait un monde où elles n'ont pas de place.
Mais vous verrez. Je sais bien ce que je ne peux pas
dire.
« Reviens. Je voudrais être chacun des pavés où
ton pied se pose, dans cette ville ; d'abord pour
qu'il se pose sur moi ; et puis pour me soulever,
pour te rapporter dans notre île. Mon bien- aimé,
ramène-moi dans l'île de paradis, où mieux
qu'ailleurs je suis toute tienne.
HÉLÈNE. »
JEAN A HÉLÈNE
<; Le 7 juin.
« Ma grande raison, c'est vous, mon Hélène.
Depuis trois mois, ma fleur de mars s'est épanouie,
et sous son reflet le monde m'apparaît tout autre.
Comment croirai-je encore à ce que j'appelais mon
expérience ?
« Tout la confond, dans le miracle constant où
vous me faites vivre. L'expérience m'enseignait la
mobilité des sentiments, leur inévitable et rapide
usure : les nôtres sont immuables, chaque jour les
affermit. L'expérience m'avait montré au fond de
tout amour le conflit de deux égoïsmes, ou, chez
les meilleurs, une école de sacrifices perpétuels
qui maintiennent seuls l'harmonie : ces mots
d'égoïsme et de sacrifice n'ont r>as de sens pour
MIDI 131
nous, puisque nos volontés pareilles n'ont pas
cessé une minute de courir l'une au-devant de
l'autre. L'expérience protestait surtout contre
l'absurdité de ces termes contradictoires : une
grande passion tranquille. Qui dit passion dit
orages, alternative de délices et de fureurs, l.utte de
deux fauves s'étreignant pour se mieux déchirer.
Dans la succession de fougues et d'extases où nos
jours s'écoulent, je ne retrouve pas le souvenir du
plus léger dissentiment, la trace d'un reproche,
l'ombre d'une bouderie; Nos cœurs, — le mien
n'est pourtant que trop expert à cette recherche, —
nos coeurs n'ont pas découvert le point épou-
vantable, le point fatal par où deux cœurs ne se
touchent pas. Ah ! si jamais on contait à d'autres
notre histoire intime, elle paraîtrait ennuyeuse
autant qu'invraisemblable. Qui voudrait croire
à ce miracle des miracles ? Tu l'as fait, tu m'as
incliné devant son évidence, chère magicienne.
<( L'expérience ! la raison ! C'était l'humble
lampe de terre qu'on plaçait près du mort, dans les
sépultures antiques, pour le guider dans les
ténèbres où il allait cheminer. Vous avez vu chez
moi quelques-unes de ces lampes, ramassées dans
les tombeaux de l'Orient ; ceux à qui je les ai
prises n'en avaient plus besoin ; le vrai jour, le
jour étemel, a remplacé pour eux l'inutile veilleuse
du sépulcre. Comme eux, je n'ai plus souci du
pauvre luminaire qui éclairait ma nuit, au temps
que j'étais chez les morts ; j'ai vu le vrai jour dans
132 JEAN D'AGRÊVE
tes yeux adorés, mon Hélène, je n'en pourrais plus
supporter d'autre.
« Je les baise longuement, pour leur voiler toute
autre image ; et puisqu'ils demandent le soleil de
l'Ile d'Or, le soleil qui les fait heureusement beaux,
je reviens, je ramènerai demain au château de
féerie la Dame de l'apparition. Ordonnez seule-
ment, vous à qui tout obéit, une mer belle, et
docile à mon désir comme vous, chère aimée de
votre
Jean. »
jean a hélène
< Le 20 juin.
« C'est aujourd'hui que vous devez revenir de ce
voyage à Nice. Je vous sentais si loin ! Ce matin,
de la joie passe dans le vent, il a touché votre robe,
vous êtes plus près. L'île se réveille, elle attend sa
reine absente. Tout votre peuple est gai.
« Voici les dernières nouvelles de vos sujets. Je
suis allé relancer Savéû pour qu'il vous porte ce
message. Je vous en prie, faites-vous raconter par
notre vieux passeur, avec son sérieux et son accent,
l'histoire qu'il m'a servie. Je l'ai trouvé en train de
compter sa pêche de la nuit, maniant ces beaux
poissons dont le vernis de laque brillante réjouit
vos yeux : des che\Tettes, des girelles d'une couleur
superbe, avec leur bande de vermillon sur un dos
bleu de lapis ; une murène noire, à tête vipérine,
montrant les deux dents aiguës, venimeuses, sous
la mâchoire supérieure ; un congre tigré de jaune
MIDI 133
comme une couleuvre. A mon compliment sur sa
capture, le pêcheur répondit froidement : « Oh !
les congres, il s'en prend de gros! l-ne fois, j'en ai
pris un qui pesait six kilos. Nous avions péché
toute la nuit, nous étions las pour rentrer. — Tiens,
je dis, si on faisait remorquer le bateau par le
congre ? Je lui mets un hameçon dans la bouche,
j'amarre le filin à la barque, et va ! Il nous rentra
en rade, mon capitaine, jusqu'à l'estacade que
voilà, mieux que si nous avions eu les avirons en
main. »
« Vous le voyez, Savéû est dans ses jours de grave
facétie. Cordélio également. Plus que jamais le
boulanger souhaite la petite maladie qui laissera
reposer sa santé ; et je l'ai surpris sur le môle, hier,
par une soirée torride, gesticulant au bord de la
mer, clamant son invocation coutumière : « Pompez,
Seigneur, pompez, pour les biens de la terre et
pour le rafraîchissement de votre serviteur
CordéUo ! »
« Quant à votre plus humble sujet, il lisait de
vieux livres pour raccourcir le temps triste ; il y a
découvert un prédécesseur de bonne renommée au
moyen âge, le Moine ou Monge des Iles d'Or,
comme on disait jadis. Lui aussi, ce moine vint
couver dans notre vallée un grand amour. Le sien
était malheureux. D'aucuns assurent qu'il florissait
à l'île du Levant, mais je tiens pour ceux qui le
font \ivre à Port-Cros ; on n'aime bien qu'ici. Le
Monge s'appelait dans le siècle François d'Oberto,
134 JEAN D'AGRÈVE
de la noble famille des Cibo de Gênes. C'était un
homme de haute vie, de bon exemple et de con-
tinuelle méditation ; il n'en souffrait pas moins
d'une vive passion pour Élizette des Baux, comtesse
d'Avelin. Cette femme n'eut pas le cœur de mon
Hélène, elle fut cruelle au poète épris, qui lui
dédiait des sonnets en rimes provençales. De
désespoir, il revêtit le froc et se réfugia en un
monastère des Iles d'Or. C'est lui, croit-on, qui le
premier leur donna ce nom. Ses biographes rap-
portent qu'il y parvint fécond en poésie, rhétorique,
théologie, en tous arts hbéraux et inutiles ; il
écrivait divinement bien toutes façons de lettres,
ajoute Nostradamus : quant à la peinture et à
l'enluminure, il y était souverain et exquis. Il prit
dans son chagrin un goût prononcé pour la solitude
et le recueillement. Chaque année, au printemps et
à l'autonme, il se retirait à son ermitage, il s'y
plaisait au m.urmure des ruisseaux et des fontaines,
au chant des oiseaux, à la diversité des plantes. Il
fit de sa peine et de ce qui la consolait un beau
recueil de rimes, tombé en la possession de
Pétrarque ; trésor malheureusement perdu pour
nous. Le roi Louis d'Anjou et la reine Yolande
tentèrent d'attirer à leur cour le fameux Monge des
Iles d'Or ; il ne voulut pas quitter sa retraite, il y
mourut dans la mélancolie, consumé par un feu
que le cihce n'avait pas éteint. Sa p )ésie, fille de son
aniour, lui mérita une grande célébrité. Nous
l'honorerons, nous le plaindrons. Votre Monge de
MIDI 135
Port -Gros ne demande pas la célébrité, il a mieux,
il a assez, il a tout avec son amour.
« Et pour vous conter ceci, il a découpé cette
feuille jaunie dans les pages vides d'un vieux
ch?.rtrier des mornes, contemporain de François
d'Oberto. Je le feuilletais ce matin ; il m'a plu de
vous écrire sur ce vénérable papier, et de reculer
ainsi, de faire commencer bien loin, par delà les
rangées de tombeaux d'ancêtres, tout ce que j'ai à
vous exprimer, tout ce qui me paraît préexistant
à ma vie, inné et immortel.
«Je vous attends, n'est-ce pas? Venez, restez;
il me semble que vous ne venez jamais et que vous
vous en allez toujours ! Dites à m^on messager que
vous appellerez le Souvenir ; et si vous permettez
au matelot de baiser votre main, comme j'envierai
ce soir mon vieux Savéû ! _^ _
Votre Jean. »
HÉLÈNE A JEAN
<; Ce 20 juin.
« Le pilote des joies m'a trouvée à la villa, mon
ami. Je suis revenue hier de mon pénible voyage ;
nous étions ailées à Nice pour consulter des
médecins, ma mière n'est pas bien. On lui conseille
des eaux, un changement d'air pendant la saison
chaude. Il faudra donc quitter le seul air où j'aie
respiré le bonheur, depuis que je me connais I Je
suis tourmentée pour ma pauvre vieille maman.
Et par le mal dont elle souffre, elle me donne une
seconde fois la vie : ces médecins m'ont fourni la
136 JEAN D'AGRÈVE
meilleure raison pour ne pas retourner cet été
là-bas, à l'affreux cauchemar de l'exil, de la
séparation indéfinie sous un joug qui n'est pas le
vôtre. Je n'ose plus regarder jusqu'au fond de mon
âme inquiète et réjouie. Oh ! qu'il y a de serpents
cachés dans notre cœur, toujours prêts à se dresser
quand les complications d'une existence mal faite
le torturent ! Je voudrais tant être bonne pour
tous, depuis que je suis vôtre, n'avoir que de bons
sentiments et de belles pensées comme les vôtres,
mon Jean.
« Je les regardais hier soir dans le ciel, vos
pensées. Je voyais sur la plaine de petites
lumières, les pensées vulgaires des maisons où
veillaient les misères des hommes ; plus loin, sur la
mer, les fanaux des barques errantes, pensées
vagabondes et angoissées comme les miennes ;
là-bas enfin, sur vos îles où mon regard va toujours,
de grandes clartés éblouissantes illuminaient
l'espace à intervalles réguliers ; c'étaient les éclats
des hauts phares tournants, c'étaient vos hautes
pensées, mon Jean, dominant toutes les autres,
éclairant ma nuit, enseignant aux miennes leur
route et leur refuge.
« Puis, la lune s'est levée derrière votre Vigie, et
de là elle a jeté sur la mer ce tremblant pont d'or
qui va de notre rivage à Port-Cros. C'est le chemin
qu'elle me prête, un chemin de lumière magique
pour les âmes, la céleste avenue qui ne peut mener
qu'à vous. Que de fois je m'y suis élancée I J'y
MIDI 137
cours, je passe, le rayon liquide me porte dans
l'île où Diane m'appelle. M'as-tu entendue, hier
soir, frapper à ta vitre avec lui, as-tu senti qu'il me
déposait sur tes yeux ?
« Après-demain, si tu veux, je referai le voyage
sur le pont de soleil. Oui, je demande la voile rose
au Lavandou. Je veux voir encore une fois toute
mon île, tout notre cher chez - nous, avant de
suivre ailleurs ma misérable destinée. Oh ! vous
ne la délaisserez pas, mon bien - aimé, vous
viendrez l'assister partout ! Partout je serai votre
HÉLÈNE. »
QUARTS DE NUIT
Port-Cros, 30 juin. — Une dernière fois, elle est
venue ; nous avons refait toutes les stations
aimées, revu tous les nids où chantent nos baisers
du printemps enfui. La flamme de ces midis de
juin brûlait nos rochers, embrasait les essences
résineuses des forêts ; les aromates torrides en-
censaient de leurs parfums ses pieds qui s'attar-
daient aux chers sentiers, la mer réverbérait du feu
dans les yeux a\'ides d'emprisonner chaque image ;
aux détentes du soir, on voulait mourir ! Nos cœurs,
oppressés par l'angoisse de l'inconnu prochain, se
fondaient plus étroitement dans ces ardeurs du
ciel et de la terre Ah ! quoi qu'il arrive, nous nous
sommes bien juré qu'elle résonnerait encore sous
nos pas unis, cette terre ; mais nous subissons
quand même l'appréhension de l'ignoré, du nou-
5«
138 JEAN D'AGRÈVE
veau, cet horrible nouveau qui est l'espoir des
malheureux, l'épouvantail des heureux.
En regagnant le port pour embarquer Hélène,
nous nous sommes arrêtés contre le petit cimetière
de Port-Cros, sous le figuier où j'ai passé tant
d'heures. Près du Vieux-Château, au bas du versant
qui regarde la terre ferme, c'est le point de vue sur
Hyères le plus rapproché de ma maison ; là je
viens d'habitude m'asseoir, lire, contempler de loin
la ville où elle m'attend, la route bleue par où elle
viendra. Le vieux figuier tordu, souffleté par le
mistral, s'abrite sous le mur de pierres sèches qui
défend l'enclos contre ce vent, La porte de fer était
entre-bâillée, nous l'avons poussée, nous sommes
entrés. L'étrange et unique cimetière ! Un champ
d'épaves. Pas plus grand qu'une chambre d'attente,
quelques mètres carrés : des herbes roussies, des
ronces fleuries, une douzaine de croix noires
déjetées, faites de planches d'échouage, où des noms
vagues sont griffonnés à la craie, A peine des
noms : les prénoms de? bûcherons piémontais
oubliés là, sous quelques mots de prière itahenne ;
les numéros matricules des soldats décédés, du
temps qu'il y avait iin lazaret à Bagaud : « Hugues,
soldat de 2* classe... » — « Ici repose le corps du
nommé Cabass... » Et des anonymes, les naufragés
que Savéû repêche à l'automne ; des inscriptions
qui s'effacent sur le néant, comme celle de l'inconnu
qui dort sous ce plant de cinéraire : « Ci-gît, repose,
une victime du navire la Lucie. »
MIDI 139
— Oh ! fit Hélène, ne dirait-on pas des âmes de
mouettes, posées un instant dans ces buissons de
fleurs ?
Elle a raison. Ce n'est pas un cimetière, c'est
une halte d'oiseaux de passage, de morts errants.
— Oui, répondis-je. Vous souvenez- vous d'avoir
lu dans notre Shelley la juste et belle épitaphe que
son ami Keats composa pour lui-même ? Il faudrait
la crayonner sur chacune de ces planches. Elles
nous disent toutes :
Ici repose un homme dont le nom ftit écrit sur Veau.
— C'est la tienne, c'est la nôtre, reprit Hélène.
— Elle aJQuta, pensive : — On serait bien ici, dans
la tombe des mouettes, au chaud soleil, devant la
mer, endormis par cet éternel chant de nourrice au
chevet de ce berceau. On s'aimerait comme il faut
s'aimer, les os mêlés dans la paix bien sûre, pour
toujours.
Elle ne pouvait plus s'arracher de l'enclos. Je
l'ai emmenée. Je vais la suivre, la rejoindre, je ne
sais où. Pourvu qu'elle y soit, que m'importe le
lieu ? Ne suis-je pas aussi un déraciné, une de ces
ombres flottées dont « le nom fut écrit sur l'eau » ?
SOIR
Moi, dont vous connoissez le trouble et le tourment
Quand vous ne me quittez que pour quelque moment...
(Racine, Bérénice, Acte II.)
SOIR
Moi, dont vous connoissez le trouble et le tourment
Quand vous ne me quittez que pour quelque moment...
(Racine, Bérénice, Acte II.)
QUARTS DE NUIT
JDORT-CROS, 31 décembre 1S83. — L'année
-* meurt. C'est l'heure de recueillement où j'ai
fait tant de fois le bilan de la défunte, en achevant
un de ces cahiers ; l'heure où je jetais le loch pour
mesurer l'espace parcoum. La ligne de loch en-
registrait toujours même résultat : vitesse pro-
gressive de la fuite dans le vide.
Je m'étais demandé souvent, durant les longues
traversées : Y a-t-il quelque part une fuite du
sentiment dans l'infini, pareille à notre course sur
la mer, à cette progression constante sur un même
élément illimité ? — Oui, ce rêve peut être réalisé ;
je le crois aujourd'hui, après l'examen qui a porté
sur l'année climatérique de ma vie. Elle a fait
surgir pour moi de cette mer, dans une gloire de
lumière, comme la déesse adorée des anciens
peuples, l'apparition qui me cloua sur le pont de
144 JEAN D'AGRÈVE
la Triomphante ; avec ie pressentiment obscur
d'abord, bientôt formel et certain, que mon âme
ne m'appartiendrait jamais plus.
Je viens de relire ce journal de notre vie pendant
les derniers mois ; j'ai relu ensuite les lettres
qu'elle m'écrivait, lorsque les circonstances nous
séparaient momentanément. Je n'y retrouve pas
l'ombre d'un désenchantement passant sur l'un de
nos deux cœurs. Partout elle m'a donné des raisons
nouvelles et différentes de la chérir. A Luchon, où
les jours d'été nous furent si doux ; à Biarritz, où
j'ai pu la rejoindre à l'automne ; à Paris, où je
vivais caché près d'elle, pendant cette maladie de
sa mère qui a retenu Hélène loin de la villa
d'Hyères, partout et toujours elle s'est montrée la
même, oublieuse de tout ce qui n'est pas son amour,
toute mienne au milieu de la foule comme dans la
solitude de nos bois de Port-Cros. Je l'accom-
pagnais, de mauvaise grâce d'abord et avec une
jalousie alarmée, dans ces casinos des villes d'eaux
où sa beauté faisait sensation ; les hommes s'em-
pressaient autour d'elle, quelques-uns s'attachaient
à ses pas, avec l'insistance qu'autorise la facilité
des liaisons dans la vie en commun des stations
thermales. Les plus entreprenants s'écartaient
bientôt, découragés par cette perpétuelle absente.
Elle a désappris les plus innocentes coquetteries ;
elle n'aperçoit même pas les soupirants qui
s'efforcent d'attirer son intérêt ; eUe n'a pour
aucun d'eux cette lueur rapide d'attention dans le
SOIR 145
regard, ce souci de faire valoir sa personne par
une attitude, ce besoin de plaire à l'homme et de
l'influencer, instinct survivant chez les meilleures,
chez les plus vertueuses, et où reparaît le ferment
d'infidélité qui est au fond de leur sexe, l'ir-
rémissible atavisme de la bête primordiale, de
l'Eve curieuse.
Jamais femme n'a plus complètement donné à
un homme la certitude délicieuse qu'il existe serd
pour elle, entre des êtres d'une autre espèce qui ne
comptent pas. Je ne l'ai \'ue tentée par aucun des
plaisirs dont il serait si naturel qu'elle eût le goût
à son âge ; tout lui est corvée loin de moi, tout lui
est plaisir avec moi, la promenade dans un jardin
banal, l'isolement à deux dans la prosaïque activité
des quartiers populaires, à Paris. Nous nous étions
refait un désert dans la foule, im îlot préservé au
milieu de cette mer. Nous regrettions notre libre
paradis de soleil ; et c'est pourtant au plus épais
de ces cohues parisiennes que nous avons le mieux
senti notre appartenance mutuelle. Ici, quelque
chose de notre amour se disperse dans la beauté
des aspects, dans la familiarité des lieux ; là-bas,
nous le retirions tout entier en nous-mêmes, foyer
d'autant plus brûlant qu'il ne rayonnait rien de sa
chaleur au dehors. Que de fois, sur les larges ponts,
au crépuscule d'hiver, dans le coudoiement des durs
mconnus, dans le flot de ces figures lasses qui
reviennent de la tâche quotidienne, alors que s'allu-
ment en aval et en amont les myriades de feux
146 JEAN D'A GRÈVE
rouges ou jaunes qui piquent tristement l'obscurité
naissante, alors que l'eau du fleuve semble plus
noire ae toutes les peines qu'elle reflète ; que de
fois nous nous sommes serrés plus étroitement l'un
contre l'autre, avec la même pensée jaillie de nos
deux cœurs au même instant : aimer plus fort, dans
le grand froid de cette humanité indifférente,
hostile ; comme on ajoute des bûches au feu quand
la neige fouette les vitres de la maison close.
Partout nous avons passé, étrangers à ce monde,
réfugiés l'un en l'autre. Rien n'a distrait le regard
d'Hélène, ce regard long comme la constance,
toujours attaché sur le mien. Nos intelligences unies
se sont arrêtées sur tous les sujets, avec les mêmes
appréciations des hommes et des choses. L'esprit
de mon amie s'ouvrait à tout ce qui intéresse le
mien, j'y admirais chaque jour davantage la grâce
et la force. Elle saisit et rend d'un mot l'idée
maîtresse du hvre qu'elle lit, le sens profond de
l'événement qui sollicite nos réflexions ; et cette
raison qui s'affermit laisse intact le don féminin,
le don charmant, l'imagination du cœur. QueLes
trouvailles du génie amoureux dans les enfantillages
de sa tendresse I Je me rappeDe, — comment ai-je
négligé de le consigner sur ces feuillets ? — un trait
exquis entre cent autres. C'était à Paris, un de ces
vilains matins de novembre où l'on voit l'envers
noir de toute chose. Nous avions fait des courses
ensemble, je la reconduisais à son hôtel. Dans la
rue où nous marchions, une porte cochère était
SOIR 147
drapée de deuil, un cercueil attendait sous les
tentures le convoi qui allait l'emporter. Je re-
marquai la lettre d'argent appliquée sur le
baldaquin : un A, l'initiale de mon nom. J'en fis
l'observation, par une de ces boutades méchantes
et mendiantes qui effrayent l'aimée pour solliciter
d'elle un regard plus tendre. Au bout de la rue, je
quittai ma compagne ; elle n'avait plus que quel-
ques pas à faire avant de regagner sa demeure. Je
rebroussai chemin, j'entrai dans un magasin où je
ne sais quelle emplette me retint un moment.
Comme je sortais de cette boutique, je fus tout
étonné de revoir Hélène, venant à ma rencontre
sur le trottoir : pourquoi n'ctait-elle pas rentrée
chez elle, pourquoi avait-elle refait une seconde
fois ce trajet ?
— Vous avez perdu quelque chose ? lui de-
mandai-je.
Elle sourit, avec la rougeur légère d'une enfant
surprise en faute.
— Moquez-vous de ma superstition, fit-elle ;
mais je suis retournée sur nos pas pour repasser
devant cette porte : j'ai demandé au ciel de
détourner sur moi la menace que cette lettre de
votre nom semblait suspendre sur vous. J'ai voulu
aspirer le vent de mort qui sortait de cet endroit,
afin qu'il n'en restât rien pour vous quand vous
redescendriez la rue.
Paris me réservait la plus délicate épreuve du
sentiment, celle qui pour moi fut toujours décisive.
148 JEAN D'AGRÈVE
et toujours meurtrière de mes illusions : la musique
entendue auprès de la femme à qui l'on rapporte
toutes les émotions. Ah ! cette route de l'infini sur
laquelle on part ensemble, comme on y laisse vite
derrière soi celles qui ne peuvent pas suivre !
Combien de cœurs ont comm par cette épreuve
leur impuissance à se combler mutuellement !
Deux êtres croient, ils se sont dit mille fois qu'ils
avaient la même mesure pour toutes les sensations.
Ils entrent dans une salle de concert ou d'opéra ;
blottis au fond de la loge, ils se tiennent les mains,
heureux de se sentir à l'unisson, comme ces instru-
ments accordés, pour toutes les résonances
qu'éveilleront en eux Beethoven et Mozart, Schu-
mann et Weber. Ou bien c'est l'imprudente qui
s'assoit au piano, ses doigts évoquent le monde
mystérieux endormi sur les touches d'ivoire. Une
plainte passe qui appelle très loin ; du brusque
coup d'aile de l'oiseau de mer qui part, l'une de ces
deux âmes s'enlève sur l'océan sans horizon ; elle
monte d'un seul essor, dans le vertige de l'abîme,
elle atteint d'un bond les limites des forces
humaines ; un voile s'entr'oiUTe un instant sur
le ciel et se referme aussitôt, laissant la vision d'un
idéal divin qu'on ne touchera jamais ; une âpre
dent mord le cœur, il saigne de tous les regrets du
passé, de toutes les déceptions entrevues dans
l'avenir. Alors, dans un éclair lucide, cette affreuse
révélation : il y a encore quelque chose au delà,
au-dessus de la femme qui remplissait runi\'ers ;
SOIR 149
il y aura de la vie à consumer après elle ; elle n'a
pas épuisé en nous toutes les félicités, toutes les
souffrances possibles. Et si c'est la main aimée qui
fait sortir du cla\aer le démon des vagues désirs,
plus poignant encore est le drame intime : l'évo-
catrice d'infini ne montera jamais oi\ elle nous
mène ; il ne sera jamais emprisonné par cette main
trop courte, l'esprit dévastateur qu'elle suscite
dans un sanglot de la mélodie ! A partir de cet
instant, l'accord parfait est rompu, on a laissé à
terre la compagne dépassée, on entrevoit des
perspectives où elle n'est plus : l'agonie de l'amour
a commencé. Je me souviens d'une créature char-
mante, que j'ai perdue ainsi à l'adagio d'une sonate
de Beethoven.
Près d'Hélène, j'ai pu l'entendre impunément,
l'appel de la Sirène qui tue ses faibles sœurs
mortelles. Si haut que l'harmonie m'emmenât, je
sentais toujours à côté de moi le vol égal de
l'aimée ; si lointaines que fussent les perspectives
ouvertes par la clef m.agique, la chère figure était
toujours au bout, la chère voix dominait toujours
le cri désespéré du génie ; elle disait, et j'en
demeurais persuadé : « Après moi il n'}'- a plus
lien, au-dessus de moi il n'y a plus de ciel ! »
... Depuis bientôt un an, je pense et sens ainsi.
Suis- je donc le même homme ? Serions-nous une
exception aux lois qui régissent le monde senti-
mental ? Certes, je n'ai pas la fatuité de le croire,
pour ce qui me concerne ; mais ie le crois sincère-
150 JEAxN D'AGRÈVE
ment pour Hélène. Grâce à son opération toute-
puissante, rien ne subsiste en moi des certitudes
traditionnelles, du legs de la longue sagesse
humaine, vérifié et confirmé par mes propres ex-
périences. D'après la façon dont elle s'est donnée,
on devait prévoir de son côté un caprice violent
et rapide ; du mien, toutes les défiances, toutes
les exigences, et la prompte lassitude d'un bonheur
si facilement acquis. Vaines prévisions ! Tout les
a démenties. Loin de s'affaiblir dans l'habitude,
notre passion dure et s'accroît. Nous ne sommes
pas esclaves de cette morne fidélité qui retient
souvent deux cadavres dans les hens où il n'y a
plus que le simulacre de la vie du cœur : fidélité
gardée par un prolongement d'illusion, par horreur
du néant, par un détour subtil de l'orgueil qui ne
veut pas s'avouer vaincu dans l'usure commune
de toutes les sensations, de toutes les joies, de
toutes les volontés.
Où ai-je donc lu cette mélancolique parole du
Bouddha ? Le jeune prince était dans sa demeure
enchantée, triste et tout songeur ; la belle Vaso-
dhâra lui demandait en soupirant à quoi il pensait ;
Siddartha répondit : « A quoi je pense ? Je me
demande comment l'amour pourrait échapper à
son meurtrier, le Temps. * — Le secret que ce
dieu cherchait en vain, nous l'avons trouvé. Autour
de nous, comme autour des autres êtres, tout parle
de la fuite du temps ; les horloges la disent dans
les rues des villes, les astres ne rovdent au arma-
SOIR 151
ment que pour la marquer ; il semble que l'univers
soit occupé à mesurer cette fuite éternelle, à la
mesurer plus rapide pour les heureux. Nous en
souffroni, Hélène et moi, à la veille des séparation3
temporaires ; nous ne la sentons pas au dedans de
nous ; elle n'existe pas pour nos âmes, pacifiées
dans une confiance inaltérable. L'autre soir, à
Toulon, comme je passais devant un monument
public, je voulus prendre l'heure ; le cadran
lumineux était éteint, l'heure y chemuiait invisible,
et je pensai que c'était là une exacte figure de la
marche du temps pour nous deux.
Il va ramener des jours qui défient toute com-
paraison dans mon souvenir. Nous prétendons bien
les ressusciter. L'Ile d'Or reverra sa Dame, après
une longue absence. Pour la première fois de ma
vie, je ne redoute pas cette périlleuse épreuve, le
recommencement du même rêve aux mêmes lieux.
Hélène est revenue depuis une semaine à la villa
des Cyprès : quelle joie enfantine dans ses yeux,
lorsqu'ils ont réfléchi de nouveau la lumière de
notre mer, de cette mer qu'elle appelle avec le
poète « la belle limite bleue d'un monde mauvais 0 !
J'avais devancé mon amie d'une huitaine de jours,
à l'expiration de mon congé ; mes affaires de
service réglées à l'Arsenal, j'ai cinglé sur Port-
Cros, pour donner l'alerte et fleurir la maison. Ils
sont tous ragaillardis de la bonne nouvelle!
Jorioz prépare des flacons de mjn^te selon une
recette perfectionnée ; Zourdan bêche ses plates-
152 JEAN D'AGRÈVE
bandes, Savéû reprise la voile rose ; sa bru, la
femme de l'innocent qui a perdu la raison dans un
coup de mer, fourrage avec les filles de la ferme
tout ce qui reste dans la vallée de violettes et de
fleurs d'hiver. Après-demain, Hélène viendra fêter
à l'île le renouveau de notre jubilé d'amour. Elle
y rapportera le même cœur, son cœur candide,
fier et de pur parfum, comme un romarin de la
haute montagne. J'irai la prendre au Lavandou.
Ah 1 je suis bien sûr d'éprouver et de retrouver chez
elle toutes les émotions du premier de ces voyages :
même impatience, même angoisse à l'idée d'un
empêchement possible, même trouble délicieux
quand sa robe fera dans le petit chemin son bruit
de caresse, même extase quand je m'abattrai à ses
pieds dans notre maison, même surprise du don
divin quand elle me livrera sa beauté. J'aurais été
séparé d'elle pendant des années que cette heure
ne me semblerait pas plus paresseuse à venir !
HÉLÈNE A JEAN
Du Sémaphore, i^r janvier 1S84.
« Ne m'attendez pas. Venez vite à Hyères,
Urgence. >
QUARTS DE NUIT
^ janvier. — Au reçu du message alarmant, j'ai
mis à la voile : j'ai compté des siècles sur la mer et
sur la route d'Hyères, jusqu'au moment où la
grille de la villa s'est ouverte devant moi.
SOIR 153
A la place où elle me reçut il y a dix mois, sous
les cj'près festonnés de roses, Hélène m'attendait,
les traits pâlis par une nuit d'insomnie, les yeux
agrandis par une vision d'angoisse. D'un geste
accablé, elle me tendit ime lettre au timbre de
Russie.
C'était un billet bref et pressant d'une sœur de
son mari. — « Une attaque de douleurs hépatiques,
écrivait cette personne, a faiUi emporter mon frère.
Le danger est conjuré pour l'instant ; mais il peut
revenir d'un jour à l'autre, tout nous fait craindre
des complications. Mon frère ne cesse de mani-
fester son \'if désir de vous revoir : il ne peut encore
écrire, il m'ordonne de le ' faire à sa place pour
presser votre retour. Vous le trouverez bien
changé de toutes façons. Les raisons qui pouvaient
rendre votre séjour ici difficile et pénible ont
disparu. Vous sachant rassurée aujourd'hui sur la
santé de votre mère et délivrée de tout souci à cet
égard, je ne doute pas de la décision que vous
dictera votre cœur. Nous vous attendons au plus
tard le 3/15 de janvier : c'est le jour fixé pour une
consultation où le célèbre Botkine a promis de
venir. J'irai au-devant de lui jusqu'à Vilna ; j'aurai
certainement la consolation de vous retrouver dans
cette ville et de vous ramener avec le docteur.
Veuillez m'aviser par télégramme. »
La lettre tomba de mes mains. Le regard
d'Hélène et le mien se croisèrent, se pénétrèrent,
demeurèrent longuement liés, sans que nos bouches
154 JEAN D'AGRÈVE
trouvassent une parole. Quels mots eussent ex-
primé le tourbillon de pensées et de sentiments
qui passa en quelques secondes dans ces regards ?
Douleur, terreur, espoirs inavoués et inavouables,
irrésolutions, supplications, tous les mouvements
contradictoires de nos coeurs bouleversés se com-
muniquaient de l'un à l'autre, avec une précision
et une rapidité que le langage n'égalera jamais.
Je trouvai enfin la force de parler.
— Ainsi, vous allez partir ?
— Que faire ? Votre volonté toujours. Ordonnez.
Que feriez- vous à ma place ?
Je restai muet.
Hélène se leva. Du" même geste qui me l'avait
donnée, dans ce même lieu consacré, elle vint à
moi ; ses mains s'abattirent sur mes épaules, sa
tête s'inclina, ses yeux éperdus versèrent toute
son âme dans les miens, et des lèvres rapprochées
à toucher mon front, ces mots jaillirent, lents et
volontaires :
— Mon Jean bien-aimé, ici je vous ai dit :
« Aimez-moi, je suis toute à vous pour toujours. »
Je te redis aujourd'hui : « Aime-moi plus, puisque
je vais plus souffrir. » Je suis toute tienne, unique-
ment tienne. Si tu me veux telle que je suis, garde-
moi, j'oubherai tout ce qui n'a jamais existé pour
mon cœur, je briserai les derniers liens qui me
rattachaient au passé, je mettrai sous tes pieds les
dernières conventions qui me protégeaient encore
aux yeux du monde. Ton amour me tiendra lieu
SOIR 155
de tout. Mais si tu me préfères meilleure et
puriâée par le sacrifice, ordonne que je subisse
cette épreuve. Je ne te parlerai pas des devoirs
que cette lettre me rappelle ; je ne me connais
de devoirs qu'envers toi, mon créateur et mon
maître. Envers toi j'ai le devoir de grandir pour
être moins indigne de ton amour. J'ai tant appris
à ton école, je voudrais tant me hausser jusqu'où
tu me vois, quand tu me pares de ton idéal ! On
grandit par la souffrance et par la bonté. J'irai
souffrir loin de toi, pour toi. Je tâcherai d'être
bonne, même pour ceux qui ne me sont rien, puis-
qu'ils semblent avoir besoin de moi, puisque le sort
aveugle a marqué là ma mission de pitié. Peut-être
va-t-il me libérer, me rendre à toi, au bonheur
parfait. Ce serait horrible de le désirer : si cette
pensée a traversé mon cœur de pauvTe créature
humaine, accablée sous un poids trop lourd. Dieu
me la pardonnera. Je la repousse comme ces tenta-
tions viles contre lesquelles nul de nous n'est
défendu. Je voudrais ne devoir la libération qu'à
mon effort, à de nouvelles luttes, à de nouvelles
douleurs. Cet effort toujours différé, depuis que je
t'en parle, par ma lâcheté à m 'éloigner de toi, que
ne l'ai-je fait plus tôt ? Je le ferai aussitôt passée
la crise qui resserre ma chaîne. Ah ! je connais
assez ceux qui me rappellent ! Dès que ma présence
ne leur paraîtra plus une obligation de convenance,
ils ne se mettront guère en peme de me retenir ; ou
bien ils auraient étrangement changé 1 Je trouverai
156 JEAN D'AGRÊVE
alors la force d'agir, je revendiquerai ma liberté
définitive et le droit de reconstiTiire ma vie : je
ne reculerai devant rien pour m 'arracher à mon
odieuse servitude. Oh ! vois-tu, cette dissimulation
m'étouffe, cette incertitude du lendemain me tue,
il iaut en finir à tout prix. Quoi qu'il arrive, je te
promets de revenir prochainement et de revenir
libre, tienne, entièrement tienne. Maintenant,
donne-moi du courage, je n'en ai plus : te quitter
ainsi, c'est trop affreux !
Elle s'affaissa sur mon épaule. Je l'entraînai dans
son cabinet de la villa. Un violent combat se
livrait en moi. Avais-je le droit, pour m'épargner
une douleur, de sacrifier celle que j'aimais si fort,
de condamner aux plus humiliantes déchéances
celle que je plaçais si haut ? Aurai- je moins de
vaillance que ma pauvre blessée ? Comme elle, je
voyais trop clairement la nécessité de composer
avec la destinée ennemie, plus puissante que nos
volontés. Enfants nous étions, enfants aveuglés
par la passion, aux heures d'ivresse et de révolte
où nous jetions au monde le défi de notre amour,
où nous voulions nous persuader qu'il suffisait
d'ignorer ce monde pour le vaincre. Elle nous
ressaisissait dans son engrenage, l'implacable ma-
chine, organisée pour broyer les singularités qui
tentent d'échapper à ses prises !
Cette généreuse Hélène, venue à moi avec son
cœur vierge, avec son imprudence d'enfant, prête
encore à se perdre irréparablement sur un signe de
SOIR 157
mon désir, pouvais-je faire d'elle une aventurière,
la vulgaire déclassée condamnée à vivre sans
nom, sans personnalité morale, sans indépendance
matérielle, objet de risée et de mépris pour tous,
à peine distincte de la ftlle entretenue qui suit le
caprice de son maître ? Non, la lourde machine
était plus forte que nous. Il fallait se laisser broyer.
Et nous nous attardions là, dans le petit salon
des premières caresses, comme à l'aube radieuse
de notre amour, au départ sur la belle mer d'espé-
rance qui couvrait d'un éblouissement de lumière
les écueils prochains. Nous traînions là, échangeant
les paroles irrésolues, combinant et rejetant les
projets contradictoires, abîmés dans les silences
où passait le froid de la cruelle raison, demandant
aux baisers, aux étreintes, un courage qui se fondait
en leur triste douceur. Les secondes tombaient de
l'horloge, hâtives, avec im bruit de gouttes d'eau
acharnées à creuser une dalle de sépulcre. La
beauté du soir, qui avait enchanté pour nous tant
d'heures pareilles, descendait impassible sur la
douleur qu'elle n'apaisait pas. Dans l'encadrement
de la fenêtre, l'Ile d'Or apparaissait en des lointains
de rêve, toute charmante, irréelle, décroissant
comme en une fuite sous les ombres qui l'aboUs-
saient.
— Hélène, encore quelques heures pour eUe,
par pitié ! Est-il possible que tu partes sans lui
dire adieu ?
— Adieu à l'île 1 Jamais ! Au revoir, seulement.
158 JEAN D'AGRÈVE
Vive ou morte, j'y reviendrai avant peu, je te le
jure sur tout ce qui a été. Mais cette fois, comment
y trouverions-nous encore le temps du bonheur ?
Demain, je dois conduire ma mère à Nice, chez la
parente qui veillera sur elle pendant mon absence.
Elle voulait m 'accompagner là- bas, je m'y suis
opposée : je lui promets de l'appeler dès que la
saison rigoureuse prendra fin. aux premiers beaux
jours. Mais tu devines ma pensée : c'est moi qui
viendrai la rejoindre, moi qui invo.querai cet im-
périeux motif pour m 'enfuir plus vite. — Après-
demain... Les préparatifs indispensables à Paris...
Fais le calcul des jours inexorables : ils ne m'accor-
dent plus le droit d'être heureuse.
— Hélène, un jour seulement, un jour de grâce !
Elle faiblit. Il a été convenu que je reviendrai
la chercher après-demain, à son retour de Nice,
et que je la ramènerai le jour suivant, pour le départ
du train de Paris.
4 janvier. — La mer, la mer amie et maternelle
s'est tournée contre nous, elle aussi. Elle s'est
levée ce matin sous un coup de vent, elle était déjà
très dure quand j'amenai le Souvenir aux Salins.
A peine l'avais-je mis à l'abri, le grain creva : un
tourbillon de neige s'abattit sur le littoral ; en
quelques instants, le morne tapis blanc se déroula
des montagnes au rivage. Hélène arriva quand
même sur le môle, à l'heure fixée.
— Vous le voyez, dit-elle en descendant de
SOIR 159
voiture, c'est ma geôlière du pays d'exil qui
réclame sa victime ; elle est venue me saisir
jusqu'ici.
La mer n'était plus maniable ; repasser à Port-
Cros, il n'y fallait pas songer. Nous avons repris
tristement la route d'Hyères. Il était écrit que je
n'aurais pas la joie de ramener mon amie au paradis
perdu.
Paris, 10 janvier. — J'ai accompagné Hélène
jusqu'ici ; je viens de la conduire à la gare où
l'arrachement de nos âmes et de nos chairs s'est
consommé. Qui dira ce qu'il y a d'horreur flottante
sur une grande gare, de souffrances incrustées aux
murailles nues, aux trottoirs boueux, aux terrements
brutaux de cette salle de torture ? Expressive figure
de la vne, de notre vie moderne, avec son affaire-
ment cupide, sa promiscuité de joies et de peines,
ses bruits stridents qui martèlent la douleur.
Combien de cœurs sont écrasés chaque jour entre
ces machines, comme les membres des esclaves
attachés à leur serAace, quand une imprudence
jette ces malheureux sous les loues de l'impitoj^able
monstre ! Combien de sanglots étouffés sous les
yeux indifférents de la foule, dans ce lieu de sépa-
ration où il semble qu'on entende sans trêve le
déchirement des mille liens qui se brisent au départ
des convois! Ah! l'humiliation de se sentir là si
petit, SI faible, perdu dans le tourbillon de ces
atomes sans défense contre la Force aveugle qui
i6o JEAN D'AGRÈVE
roule leurs désespoirs 1 Pourquoi était-elle pareille
à toutes les autres, la tombe de fer où j'ai mis mon
adorée, l'être unique au monde pour moi ? Notre
amour n'est-il donc plus un miracle unique ?
Elle gardait, ma noble Hélène, ce calme ex-
térieur des grands chagrins qui fait d'elle une
divine statue de la souffrance. Ses larmes silen-
cieuses coulaient sous la voilette, sans une con-
vulsion sur son pâle visage ; je ne les ai vues
sourdre ainsi que de ses yeux, les larmes qui
perlent comme une eau d'habitude, épanchée par
une antique figure de marbre dans le jardin où la
déesse sait qu'elle fut m.ise pour pleurer. Une
dernière fois, de sa voix grave et résolue, elle m'a
juré le don irrévocable, promis le retour prochain
et la réunion définitive. Je la crois ; et pourtant
un pressentiment atroce m'étranglait, une voix
d'épouvante me disait, me dit encore que je ne
la reverrai plus ! Une dernière fois, nos mains liées
ont transmis de l'un à l'autre tout ce qu'il y avait
en nous d'être à donner, de force de vie et d'amour ;
l'ébranlement du convoi les a descellées, il s'est
mis en marche avec cette allure lente, bientôt
accélérée, d'une bête de ruse qui emporte sa proie.
Il s'éloignait, Hélène passait encore en moi de
tout son regard. Quelques secondes, j'ai vu le
buste gracieux projeté hors de la portière, dessiné
dans la buée des jets de vapeur, sous le jour faux
et blafard des lanternes ; quelques secondes en-
core, les ailes noires de sa toque de voyage, s'agi-
SOIR i6i
tant, diminuant, triste fuite d'un vol de corneilles
dans la brume d'hiver. Une locomotive arrivant
en sens inverse intercepta brusquement cette
dernière relique. Le train s'élança sur la longue
voie droite ; je l'ai vu devenir tout petit, un point
noir qui était encore tout l'univers, puis un léger
flocon de fumée, puis rien...
Rien n'est demeuré ; rien qu'un peu plus de
facilité à mourir, pour l'homme hébété qui restait
là, seul, devant le trou vide dans l'horizon.
... Où allaient-ils d'un pas si pressé, tous ces
inconnus qui emplissaient la rue Lafayette ? Que
cherchent-ils dans cette ville, puisqu'elle n'est plus
là! J'en ai coudoyé des centaines, en revenant à
mon hôtel : pas un ne me parlera d'elle. Que font-
ils en ce monde ? Ils avaient tous leur idée fixe
empreinte sur leurs traits, ils se hâtaient vers
quelque but stupide, ils allaient comme vont les
nuages sur la mer, troupe chagrine, les uns de-
vançant les autres sous le fouet du vent qui les
chasse et les carde. Des frères ! nous dit-on. Lequel
de ces vains fantômes m'apportera une consola-
tion ? Je pensais que c'était drôle d'être là, dans la
vie universelle, une petite flamme pâle et trem-
blante que chaque souffle peut supprimer à chaque
minute, sans qu'un seul de ces frères s'en aperçoive.
Sur la place de l'Opéra, un homme me heurta avec
sa charrette à bras ; il déménageait un grand
tableau ; la clarté d'un réverbère donna en plein
sur la toile. C'était une vue ensoleillée de la Cor-
6
i62 JEAN D'AGRÊVE
niche, un coin d'eau bleue, des orangers, des pins
d'Alep : toute une évocation de honneur, narquoise
et falote sous la sale lumière du gaz.
Cette chambre d'auberge est sinistre de banalité.
Pas un objet ami, accoutumé. J'ai fait allumer du
feu, apporter une lampe. J'écris ceci, pour m 'as-
treindre à une besogne, pour penser moms vite et
ne pas penser à vide. — Si du moins sa mère était
venue à Paris, elle se lamenterait près de moi,
maintenant. Elle ne m'aime pas beaucoup ; mais,
malgré elle, la vieille femme me serait un peu mère.
Est-ce drôle, cela encore, de me souvenir pour la
première fois, à mon âge, que tout petit enfant
j'étais oi-phelm ? Allons, allons, Jean d'Agrève,
l'homme fort, qui s'est fait une élégance de rester
toujours maître de lui ! Imaginons que je suis au
feu, devant les hommes de la compagnie, avec une
balle dans le corps, souriant pour l'exemple. —
Ah I non, l'imagination est mai choisie ; ce serait
trop de chance. — Essayons de reculer ce chagrin
très loin, dans le passé où sont les autres. Si je
pouvais estomper son visage, son souvenir, les
reporter aux plans indistincts où pâlissent tant
d'autres ombres apaisées ! Non, ce n'est pas la
même chose : ce visage et ce souvenir me brûlent,
bien vivants, substitués à tout ce qui fut avant
eux ; rien ne peut empêcher qu'ils emplissent ma
pensée d'une présence douloureuse. — Je vais
essayer de lire.
... J'ai pris dans mon sac un des trois ou quatre
SOIR 163
volumes que j'y avais mis : les livres de viatique,
ceux qui me furent toujours de bon secours aux
heures de découragement. ]\Ion Dante est venu le
premier sous ma main. Je l'ai ouvert à l'aventure,
au chant où le poète donne une si belle définition
de Dieu, dans ces vers : « Celui qui ne voit jamais
une chose neuve — a produit ce parler visible, —
nouveau pour nous, parce qu'il ne se trouve pas
ici-bas . » — Mais c'est d'Hélène que cela devait
être dit ! Depuis qu'elle est sur cette terre, Dieu a
fait et le monde a vu une chose neuve. — J'ai lu
posément, avec une attention soutenue. En tour-
nant la page, ce fut un étonnement d'abord, puis
une vive satisfaction de constater que je pouvais
hre : les mots qui passaient sous mes yeux péné-
traient dans mon cerveau, s'y coordonnaient avec
tout leur sens. Par moments, je prenais même un
vi-ai plaisir à leur beauté. Mais derrière les idées
et les images distinctes qui naissaient de la lecture,
un autre fil d'idées et d'images confuses se déroulait
parallèlement, en un fond plus sensible du cerveau ;
je suivais ces deux ordres de pensées, comme le
voyageur qui regarde la nuit des paysages fuyants
à travers les vitres troubles du wagon, et qui voit
en même temps, reflétées sur cette vitre, sa propre
figure et les silhouettes des personnes assises dans
le compartiment.
Un wagon, c'est bien cela. Sous les idées ex-
térieures évoquées par le livre, ma pensée intérieure
demeurait concentrée sur une même vision, un
104 JEAN D'AGRÈVE
train en partance dans une gare. Je faisais un effort
mental pour le retenir, tandis qu'il s'ébranlait,
roulait lourdement sur les plaques tournantes entre
les disques et les fanaux. Une préoccupation per-
sistante dominait toutes les autres : quelle heure
est-il ? Où est le train, maintenant ? J'ai tiré ma
montre pour la remonter ; action absurde, dans
le chagrin, puisqu'elle nous fait collaborer à
l'œuvre du temps, notre bourreau. Dix heures.
J'ai jeté le volume de Dante et pris un Indicateur.
Il est à Compiègne. Il s'arrête dans le silence du
hall. A quoi pense-t-elle .-* Souffre-t-elle, au moins ?
Il repart, les pays passent ; nous roulons, des
jours, des nuits ; maintenant c'est sur la terre
vague qui ne ressemble à aucune autre, qui n'est
pas encore sortie du chaos. Du noir, du blanc, pas
d'autres couleurs ; de maigres sapins, des marais
glacés, de la neige ; de la neige, des marais, des
sapins, toujours. Les lieux n'ont pas de forme ;
une étendue sans relief, sans vie, le silence, le vide,
la glauque clarté diffuse de la neige nocturne,
l'accablement d'un immense rien. Je vois bien son
trajet, je l'ai fait une fois, j'y retrouvais mes
sensations habituelles de l'Océan ; mais d'un océan
mort, d'un océan de lune ; la mer, la grande
Vivante, est autrement communicative. Une seule
lumière sur tout le pays obscur : là, au fond de ce
wagon, les mèches d'or clair qui brillent, emmêlées
sur le col dans la noire fourrure du manteau.
Pauvre petite âme douce et chaude, comme elle
SOIR 165
va être transie, esseulée, écrasée sous ce poids de
glace, de ténèbres, d'hostile solitude ! Ah I non,
qu'elle ne soufire pas, que je souffre pour deux 1
Les images se succèdent ; elles n'ont rien de
précis, d'ailleurs, rien de très dur ; elles battent
le front comme des marteaux enveloppés de
ouate. Une torpeur physique et morale me protège
contre l'excès de la douleur. De courtes somno-
lences suspendent la pensée. Au sortir de ces
assoupissements, l'idée fixe me pique, plus aiguë,
morsure d'un serpent engourdi qui relève la tête.
La chaleur appesantit l'atmosphère de la chambre.
J'ai ouvert la fenêtre : accoudé sur la barre, j'ai
cherché du regard le ciel ; comme s'il y avait un
ciel à Paris ! Il n'y a que la rue.
Une nuit de janvier sur cette rue morose. Des
ténèbres grasses, humides ; les giboulées sillonnent
le champ d'éclairage du bec de gaz, en face,
semblables à des larmes de catafalque figées sous
la lueur jaune d'un cierge. Des passants chétifs,
minables, ceux qui sont obligés de sortir, quel que
soit le temps ; et ceux-là comptent rarement au
nombre des heureux : un souci les pousse, on leur
devine un ennui au cœur, un froid de misère aux
semelles, dans la boue du dégel. Quelques fiacres se
traînent paresseusement ; un omnibus ébranle les
murs et le pavé ; trois forts chevaux gris tirent
vaillamment la pesante masse ; en se penchant un
peu, on se laisserait tout doucement choir, pas de
bien haut, sous les pieds de ces chevaux, sous les
i66 JEAN D'AGRÈVE
roues de la machine. Un instant, il m'a semblé que
la rue était blanche, des traîneaux y glissaient ;
la voix d'un cocher en houppelande sortait d'une
grande barbe gelée, elle appelait : « Bârine ! » Je
montais, je m'asseyais au coin de la banquette, et
sur ce siège étroit, selon l'usage du pays, j'entourais
d'un bras la taille de ma compagne, je sentais la
chaleur du jeune corps blotti contre le mien ;
comme au temps de ses chers effrois dans la forêt,
quand nous nous attardions le soir à la Vigie,
quand elle se pelotonnait sous mon bras au bruit
de pas des Picmontais.
J'ai tourné la tête dans la direction du Nord,
vers les hauteurs de Montmartre, écoutant s'il ne
viendrait pas de là un sifflement de locomotive, un
grondement de train. Il y a des trains qui revien-
nent, pourtant, et je sais de quels coups du cœur
elle est capable. Si elle allait entrer I
... Rien... Je jette ici, dans le désordre où elles
me viennent, ces pensées, ces images. J'écris ma
souffrance. Pourquoi ? Pour qui ? Oui, je m'étais
jadis posé cette règle : observer autour de moi
et m'observer dans les émotions, comme je relevais
sur le livre de bord les oscillations du compas dans
la tourmente ; connaître le monde et me connaître
moi-même. — Balivernes d'académie ! Que con-
naissons-nous, sinon que nous aimons et souffrons ?
Elles n'étaient pas sérieuses, les peines que je
pouvais étudier de sang-froid : l'esprit s'amusait
alors au spectacle du cœur. Aujourd'hui, l'un et
SOIR 167
l'autre s'en vont à la dérive dans la même débâcle.
— Je veux croire que j'écris pour Hélène, comme
je lui en ai fait la promesse. Notre correspondance
sera difficile, contrainte : c'est une affliction ajoutée
à toutes les autres. Elle a d'autant plus insisté
pour que je tienne un journal minutieux de mes
sentiments : « J'y veux lire au retour chaque frisson
de votre âme » , disait-elle. Lira-t-elle jamais ?
Non, murmure l'horrible pressentiment : il ne me
quitte pas, il prévaut contre toutes les assurances,
contre tous mes raisonnements.
A cette place, sur cette rosace du tapis, ses pieds
se sont posés pour la dernière fois. Voilà tout ce
qui me reste de la fleur vivante et du monde
qu'elle animait ! Tout désormais est vain, sans but
et sans raison ; tout, sauf de coller mes lèvres sur
cette poussière et d'y pleurer !
... J'ai lourdement dormi sur le divan. Mes yeux
se rouvrent sur ces papiers. L'aube louche a paru.
S'il pouvait se prolonger, l'éclair lucide du réveil,
l'instant d'équilibre parfait où l'on juge la \'ie
comme du dehors, avant la rentrée en nous de la
douleur ! La vie et la douleur ont donné l'assaut
immédiat, j'ai repris conscience de mon mal. La
plaie se rouvre avec les paupières ; elle est ce matin
plus profonde et plus cuisante. Il doit être déjà si
loin, le train qui me l'emporte ! J'aperçois devant
moi cette longue suite de journées vides, l'inutile
chapelet de plomb dont il faudra égrener machinale-
ment les gra.ins ternes et froids. Oh ! les réveils dans
i68 JEAN D'AGRÈVE
la tiède lumière, à Port-Cros, la fenêtre entre les
géraniums, l'heure de l'apparition ! Allons, forçat,
recharge le jour,
JEAN A HÉLÈNE
« Port-Cros, le 20 janvier.
<( Je rentre dans la pauvre maison hantée, mon
amie. J'y rapporte le peu de moi dont j'ai encore
conscience. Je suis dépouillé de ma substance, de
ma raison d'être, d'agir, de respirer. Des paquets
de lettres, de journaux, sont là sur ma table : je ne
puis me résoudre à les lire ; vous seriez satisfaite et
effrayée de mon indifférence pour tout ce qui n'est
pas ma vie intérieure, de mon éloignement pour
tout ce qui m'en distrait. Sans vous, le monde est
une énigme farouche.
« L'inutile beauté de notre île me pèse. Je suis
ici comme un miroir sans tain : les images le tra-
versent sans s'y arrêter, elles vont chercher plus
loin le fond solide qui les réaliserait, il est absent.
Douceur du souvenir ou volupté de la souffrance,
je ne sais moi-même ce que je viens demander à
cette solitude pleine de vous. J'y suis revenu d'ins-
tinct, pour y chercher votre ombre adorée sur les
choses, la trace de vos pieds sur chaque pierre du
chemin. Par instants, je vous vois réellement aux
places accoutumées ; vous marchez devant moi
dans la bruyère, entre les pins inclinés dont les
reflets sombres tremblent sur vos épaules, toute de
marbre rose et vivant sous la couronne d'or, toute
SOIR 169
sculptée en grâce siir le fond bleu de la mer. Vos
paroles remontent dans ma mémoire une à une,
comme remontent au ciel des hirondelles qui
s'étaient posées sur un vieux mur. Toute autre
parole me blesse ; votre main pourrait seule guérir
la plaie qu'elle a faite ; seule, vous avez des mains
assez légères pour toucher un cœur blessé sans
l'endolorir. Je passe perpétuellement en revue
toutes ces journées vécues en commun ; et tout ce
que j'y revois, tout ce que j'j'' réentends est si bien
selon moi, que je me demande comment j'ai
pu vivre auparavant, hors de mon atmosphère
naturelle. Mesurez ma peine actuelle au besoin que
j'avais de vous, et ma tendre fidéhté à la violence
de cette peine.
« Écrivez, si vous m'aimez, écrivez souvent,
beaucoup. Racontez tout de vous. Je n'existe que
pour attendre vos lettres, pour calculer l'arrivée
des courriers qui me les apporteront. Je m'arrête :
je ne sais rien vous dire, sinon que je souffre, que je
souffre près de vous, avec vous ; et il faudrait vous
envoyer du courage, un peu de notre soleil dans
votre nuit. Mais y a-t-il de la nuit là où vous
regardez ? Vous êtes la lumière, une lumière sûre
autant qu'elle est douce. Adieu, ma clarté loin-
taine ; croyez que si je ne devais pas vous revoir,
je ne supporterais pas le dégoût de vivre ; croj^ez
que toujours, jusqu'au fond des domaines infinis
de la mort, je serai encore à vous.
Jean. »
6a
170 JEAN D'AGRÈVE
HÉLÈNE A JEAN
«Bjélizy, ce 25 janvier.
« J'ai froid, mon bien-aimé. J'ai laissé chez vous
le cœur que vous m'aviez refait, j'ai retrouvé ici
mon cœur de novembre. En rentrant chez moi, —
chez moi I — dans cette vie antérieure, je croyais
revenir d'un autre monde. Je n'ai plus d'énergie
pour espérer, je m'affaisse dans le passé. Il me
semble que j'ai fait un court rêve, tant ce m^orne
passé me reprend, tant il recommence pareil à ce
qu'il était autrefois. Vous vous plaignez de votre
solitude ; ah ! comme je vous envie le bien que je
désire le plus, quand je ne peux pas vous avoir.
« Je n'ai même pas pour me stimuler le sentiment
d'une nécessité dans le sacrifice accompli. C'est un
des raffinements d'ironie de la vie : elle promet aux
malheureux de nouvelles conditions du malheur ;
nous l'imaginons toujours mauvaise, mais autre-
ment, avec d'autres peines, d'autres formes de
lutte ; et nous la retrouvons avec sa même plate
figure où rien n'a changé. On avait beaucoup
exagéré la gravité des circonstances qui com-
mandaient mon retour. Quelle était l' arrière-
pensée de ceux qui me rappelaient, à la suite
d'une alerte dont ils n'avaient guère lieu de
s'émouvoir ? Je la devine mal. Je ne réussis pas
à comprendre ces natures compliquées ; de la
dissimulation, des calculs secrets sous un grand
laisser aller, des caprices violents dans une large
SOIR 171
indifférence, un profond ennui, le besoin de
dominer l'esclave et la prudence qui le ménage par
intérêt, je crois voir tous ces replis, quand j'y
regarde. A la vérité, j'y regarde distraitement;
retranchée dans mon rêve intérieur, je pénètre mal
ce qui m'intéresse si peu. J'ai été reçue saiis un
signe d'étonnement, sans une observation, comme
si je me fusse absentée la veille, pour quelques
heures. Les procédés sont bons, ma dignité n'a
plus à souffrir de certains manques d'égards : vous
dirai-je que je le regrette presque ? Non, je ne vous
dirai rien de plus sur le seul sujet dont j'aie une
invincible répugnance à vous parler. Laissons ce
monde inexistant, parlons de notre monde à nous,
mon ami, du vrai, de l'unique.
« Ma pensée y \àt à chaque minute. Comme
autrefois, elle n'a ici de communications qu'avec
cette nature opprimée, où les petites peines
humaines se perdent dans la grande peine de la
Terre. Ma pensée fuit hors de moi, sur ces vagues
et mélancoliques horizons de marais ; ils res-
semblent, autant que les morts peuvent ressembler
aux vivants, à nos salines des Pesquiers : ils me
rappellent les étangs \dolets où tremblait l'image
des tamaris, et la \^ôtre, si souvent redemandée
à ce miroir, quand vous l'aviez longé en me quittant
pour vous rembarquer. Ma pensée se pose sur ces
bouleaux chargés de neige, ils se transfigurent, ce
sont nos amandiers tout blancs de fleurs dans le
Val Notre-Dame. En d'autres temps, mon âme
172 JEAN D'AGRÈVE
s'écoulait au cours du fleuve, dans la vaste plaine
où le Niémen roule des eaux incertaines ; elles me
sont sœurs, les eaux des rivières de ce pays, elles
sont lentes et ternes dans leur marche d'ennui,
elles n'ont vu que des ciels tristes, elles semblent ne
pas savoir où elles vont ; elles vont, pourtant, avec
une résignation accablée, elles vont s'anéantir dans
une mer pauvre de couleurs, veuve de soleil,
déshéritée de joie. A cette heure, ma pensée est
emprisonnée, comme l'eau du Niémen, dans les
chaînes de glace qui nous lient ; nous ne pouvons
plus nous enfuir, cette sœur et moi.
« O mon Jean, si je peux mourir avant vous, ne
me plaignez pas, je l'aurais tant voulu 1 Mais vous
me grondez quand je parle ainsi ; près de vous
j'avais désappris ce langage. Si vous voulez que je
l'oublie, reprenez-moi, restez-moi, ne me désaimez
pas. Parfois j'appelle, j'appelle loin, là-bas, sur la
mer, je crois entendre ma voix résonner sans
écho et se perdre... Je me sens déjà dans la mort,
quand je vous imagine un peu moins près de moi.
Je vous aime avec mon cœur d'enfant de jadis,
avec mon cœur de femme passionnée, de la femme
que vous avez faite ; et je le dis le soir au ciel, qui
écoute mieux quand la terre dort. Mon bien-aimé,
si vous voyez une mouette qui passe, reconnaissez-
la, c'est moi : prenez-la, gardez-la, réchauffez-la
dans vos bras, où se réfugie toute votre pauvre
HÉLÈNE. »
» SOIR 173
JEAN A HÉLÈNE
« Port-Cros, le 15 février.
« Mes dernières lettres n'ont su vous entretenir
que de ma détresse intime, ô ma chère manquante
partout. Je voudrais vous donner des nouvelles de
votre peuple, de votre île : mais d'elle aussi je n'ai
à vous transmettre cette fois qu'un grand gémisse-
ment. Hélène, avez-vous entendu cette nuit mes
appels dans le vent ?
<i II soufflait en tempête depuis deux jours. C'est
le mistral, le vent qui vient de terre. Vous savez
pourquoi je l'aime, en dépit de son incommodité :
il vient du nord, de la terre où vous êtes, et de si
loin, et si \'ite, qu'il doit être né de votre haleine,
me l'apporter toute fraîche. Je me figure toujours
qu'il a baisé vos cheveux, frissonné dans les plis de
votre robe, et le voici sur moi, l'instant d'après ;
quand je reçois son coup de fouet sur la grève, je
crois, je veux y sentir la caresse de la main qu'il
a effleurée.
<i Cette nuit, il est devenu enragé, comme un
qui vous cherchait ici et s'irritait de ne pas vous
retrouver. Je dormais, je m'éveille en sursaut,
balancé dans mon Ht ; si bien que j'ai cru d'abord
à un tremblement de terre. Notre maison pliait,
craquait aux jointures avec de lentes oscillations ;
une cage d'osier, semblait-il. Étrange sensation !
J'entendais, je ressentais dans une maison de terre
ferme les bruits et les mouvements habituels dans
174 JEAN D'AGRÈVE
une cabine de navire. Dans la cheminée, des
décharges d'artillerie ; au dehors, un hurlement
épouvanté d'arbres qui demandent grâce. Je me
lève, j'ouvre à grand'peine les volets. C'était un de
ces typhons qui se forment ici, quand le vent du
détroit s'engouffre dans notre baie, dans notre
vallée resserrée, et tournoie sur lui-même prisonnier
entre nos rochers. Je ne l'avais jamais vu si furieux.
Fureur sèche, sous le bleu métallique d'un ciel
sans nuages, où une grande lune effarée contemplait
avec horreur la peine d'en bas. Sa clarté découpait
sm- la blancheur du chemin des om.bres dures, si
vigoureuses que j'avais cm voir d'abord, en
regardant par les interstices des persiennes, nos
eucalyptus fauchés et s'entre-choquant sur le sol.
Ce n'était que leurs images mouvantes. Les pauvres
arbres ployaient jusqu'à terre, se redressaient en
se souffletant l'un l'autre, ils tenaient bon. Comment
font-ils ? Leurs têtes' chargées de feuillage offrent
tant de prise à l'ennemi ! Quelle force de résistance
dans ces frêles et souples tiges ! Elles ramenaient
ma pensée à une tige de fleur vivante qui a la même
flexibilité de ressort. Et la maison, secouée dans
toute sa charpente, comment faisait-elle pour
supporter ces assauts, répétés à courts intervalles
comme les charges folles d'une armée de loco-
motives ? Le gémissement des choses menacées
était couvert par la voix de colère qui assourdissait
l'oreille. Ce n'était pas un vacarme discordant de
l'air et des eaux, c'était le souffle commun de toutes
SOIR 175
les puissances du chaos, liguées pour la destruction.
L'air rugissait avec un accent d'autorité souve-
raine, avec la certitude de vaincre la terre. On le
sentait maître d'un monde qu'il voulait anéantir.
Aux instans où le typhon reprenait haleine, la
plainte éperdue de la mer montait, si navrante ; la
plainte qui était au commencement de tout,
comme vous le disiez du vagissement de la rainette,
la plainte de toutes les souffrances immémoriales,
la plainte de tout ton cœur qui passait, mon
Hélène, exprimant enfin ce qu'il ne sait dire aux
heures où tu subis ta torture d'infini.
« De quelle clarté cruelle la lune éclairait cette
déroute des éléments ! La lumière du jour est
compatissante aux scènes de désolation, elle en-
courage, elle vit : le soleil nous donne confiance, il
prend parti pour la vie qu'il crée. Mais cette clarté
froide avait la dureté des rochers dont elle faisait
saillir le relief ; elle paraissait attendre et désirer
le triomphe de la mort. A travers le rideau des
tamaris, déchiré par l'ouragan qui courbait leurs
têtes tremblantes, j'apercevais des morceaux de
mer ; les crêtes blanches se dressaient par milliers
sur la baie, elles accouraient de Bagaud jusqu'au
fond de la rade avec la rapidité de goélands rasant
le flot. L'eau pulvérisée m'arrivait en jets de fumée,
cette poussière saline me battait les tempes ;
l'électricité dégagée par le phénomène tendait tous
les nerfs. Et l'âme s'angoissait de la vague épou-
vante répandue sur les choses ; la pensée se portait
176 JEAN D'AGRÈVE
douloureusement sur les errants qui peinaient en
mer, cette nuit, sur les sinistres probables, et, par
delà les gens de mer, sur tous ceux qui demandent
pitié en ce monde, sur tout ce qui périt, comme
nous, dans le broiement continu des êtres par les
forces aveugles.
« Sortir ? Rester dans la maison branlante ?
Dehors, on serait emporté comme un fétu.
J'arpentais le plancher de ma chambre, ainsi que
j 'ai fait si souvent sur le pont du vaisseau. Mais là,
c'était naturel ; ici, c'est contre nature, inquiétant.
Pour la première fois, j'eus quelque soulagement à
penser que vous n'étiez pas près de moi. Et aussi-
tôt, mon appel égoïste vous demanda. Je songeais
combien il serait doux de vous rassurer longue-
ment, de vous abriter tendrement dans mes bras.
Vous rassurer ? Je n'en aurais pas l'occasion. Je
vous vois là, sereine, indifférente à toute menace
extérieure, avec ces grands yeux de confiance et de
contentement où nulle crainte ne passe, quand vous
les reposez sur moi.
<( Ce matin, les géraniums roses souriaient sur la
muraille. Le tjrphon a brisé des arbres, il n'a pas
effeuillé les pétales de ces fleurs. Savéû me dit qu'il
ne se souvient pas d'un cyclone pareil en terre ferme.
Il a profité de la circonstance pour me replacer
l'histoire de la Sahine, démâtée au cap Hom. « C'est
heureux, a-t-il ajouté, que Madame ne soit pas
dans l'île. Les dames ne sont pas à l'aise quand le
vent leur donne ces danses-là. » — Il ne sait pas,
SOIR 177
le bon gabier, que votre aise est partout où est
votre amour. Oh ! revenez la chercher, Hélène
^^^"^' Jean.»
kélêne a jean
« Bjélizy, ce 20 février.
« Les jours passent sans ztUéger mon chagrin ;
comme les moines blancs de ce couvent que nous
visitâmes aux Pyrénées, ils défilent du même pas
de spectres en chantant la même psalmodie
funèbre. J 'essaye de les tromiper. Ne croyez pas que
j'y sois aidée par la compagnie que je vois, par les
rares voisins qui se réunissent ici de temps à autre
pour une partie de chasse. Ce sont les heures de
supplice où je dois faire mon métier d'hôtesse près
du samovar, remplir les interminables verres de
thé qu'absorbent nos campagnards, écouter leurs
lourdes plaisanteries. Heureusement, leur passion
favorite me libère : je les assois aux tables de jeu,
ils n'en bougent plus, ils s'y attardent jusqu'au
lendemain. Je m'échappe, je m'enferme, je lis vos
livres.
« Je voudrais suivre votre esprit dans toutes ses
voies ; oh I bien humblement, à la façon du bon
chien sur les pas du maître aimé ; et je voudrais
avoir quelques lueurs qui éclairent ce monde obscur
où je fus envoyée pour souffrir. Mais, loin de vous,
mon intelligence est une lampe éteinte dans le
sanctuaire où le prêtre ne vient pas la rallumer.
Mes plus sûrs consolateurs sont les poètes, ceux
178 JEAN D'AGRÈVE
que vous m'avez appris à aimer ; ils me font
rêver vos rêves avec les leurs ; et je sens tout le
prix de l'aumône qu'ils m'ont laissée. Touchante
aumône du poète qui fit de ses larmes un baume
salutaire, qui le verse après sa mort sur l'affliction
d'une pauvre femme 1 Tandis que nous sommes si
loin de tous les étrangers auxquels la vie présente
nous mêle, un lien indissoluble se crée entre ces
deux douleurs séparées par le temps, inconnues
Tune à l'autre ; celle qui fut belle et sût s'exprimer
soulage fraternellement celle qui languissait
humble et muette. Je lis aussi les ouvrages qui
peuvent fortifier ma pensée, les livres où vous
m'avez montré des clartés secourables dans notr
abîme d'ignorance. Mais leurs raisonnements
ne réussissent à me convaincre qu'autant qu'ils
confirment les intuitions de mon sentiment. Toute
connaissance n'est pour moi qu'un rêve affirmé.
« O mon Jean, vous m'avez donné la conscience
d'un être ignoré en qui je vivais depuis que je suis.
Par vous, j'ai aperçu les lacunes et les besoins de
mon esprit, comme ceux de mon cœur. Écrivez ce
que vous lisez, ce que je dois lire pour être à toute
heure en communion avec vous. Quand achèverez-
vous votre œuvre, quand ferez-vous s'épanouir
dans le bonheur l'herbe sauvage qui ne porta fleur
que sous vos baisers ? Hélas ! je ne vois pas le
terme de mon exil. J'y suis immobilisée, empêchée
d'agir, par des retours d'inquiétude dans mon
entourage, par mille complications sur lesquelles je
SOIR 179
ne peux ni ne veux m'étendre ici. Sachez seulement
que je pleure beaucoup et que je vous aiine bien
^Ort. HÉLÈNE. »
JEAN A HÉLÈNE
« Toulon, le 27 février.
« Je vois ma blanche songeuse dans la compagnie
qu'elle me dépeint ; et je la plains sincèrement.
Mes obligations m'ont retenu quelques jours à
Toulon ; le temps de m'assurer que je n'ai pas
repris goût, moi non plus, à la société de mes
semblables. Vous souvient-il d'un soir, dans cette
ville, où nous eûmes si vive la sensation de leur
ignominie ? J'ai revécu cette heure, hier, en
dînant seul dans l'auberge qui nous avait abrités
ce soir-là, au retour de notre excursion à Tamaris.
De même qu'alors, une aigre musique glapissait au
fond du café, de l'autre côté de la rue. J'ai revu la
scène dans ses moindres détails : tout m'est souvenir
aigu, comme à ceux qui veillent un mort. Vous
vous rappelez le tableau que nous regardions de
notre fenêtre ?
« La nuit de juin était lourde, des gouttes d'eau
tombaient dans la chaleur. Au café d'en face, le
front sous le gaz, les pieds dans la sciure de bois,
des habitués jouaient aux cartes et devisaient :
des négociants, des fonctionnaires, le percepteur,
sans doute, le receveur de l'enregistrement, des
gens qui avaient les figures de ces emplois. Une
femme était debout sur le seuil de l'estaminet :
i8o JEAN D'AGRÈVE
boiteuse, contrefaite, montrant un visage où
traînaient les restes d'une beauté vaincue par la
misère. — Elle s'accompagnait sur une mandoline
et chantait : les paroles aveulies d'une banale
chanson d'amour passaient dans la mélodie
vulgaire. Ces gauches rappels de l'infini venaient
se poser, oiseaux du ciel aux ailes cassées, sur ce
méchant morceau de bois, sur cette bouche de
tristesse qui modulait, inconsciente, les motifs
divins de la symphonie éternelle. On ne l'écoutait
pas, dans le café ; les habitués continuaient leur
partie de cartes ou leur discussion politique ; ils
n'avaient pas d'oreilles pour la voix d'en haut qui
pleurait dans le murmure du ruisseau de la rue, pas
d'yeux pour ce haillon d'idéal.
« Le morceau fini, la pauvre femme promena
inutilement sa sébile ; elle se tourna alors et fit
signe à sa fille qui se dissimulait dans un coin. La
revoyez- vous, cette malingre créature, jeunesse de
fruit piqué, plus usée déjà que la maturité doulou-
reuse de la mère ? La mère avait dit les sublimes
ridicules du cœur populaire : l'enfant sollicita les
bas instincts de ce cœur. D'une voix de verjus, pas
faite, où montaient les relents de l'alcoolisme
paternel, avec des gestes mignards qui voulaient
être délurés, avec une gaîté apprise où tremblait le
souci du pain quotidien, elle attaqua une chanson-
nette égrillarde de café - concert ; chansonnette
comique, — cela devait s'appeler ainsi sur les
répertoires, — mille fois plus navrante que les airs
SOIR i8i
sentimentaux de la mère, qui parlaient de souf-
france, pourtant, alors que celle-ci parlait de joie.
Elle se trémoussa, elle ricana son couplet, et aus-
sitôt les consommateurs relevèrent leurs têtes
alourdies, posèrent les cartes, écoutèrent. Ils
écoutaient, ces hommes, puisqu'il est convenu que
ceci est de la joie, du plaisir ; ils montraient à nu
tout leur fond d'infamie humaine, toute la
grossière duperie qui leur faisait préférer ce
mensonge de gaîté à la peine vraie où une mélopée
faubourienne s'ennoblissait l'instant d'avant 1 La
sébile circula encore, plus lourde cette fois : les
deux sombres muses de la rue regagnèrent le taudis
quelconque où elles livraient leur dur combat
contre la vie. Elles nous remercièrent du même
regard humilié, en ramassant nos pièces de monnaie.
Et nous entendîmes une voix dans le café : « Y
a-t-il quelqu'un pour faire une partie de
manille ? »
« Oh ! comme vous avez bien su dire, ce soir-là,
toute la leçon d'amertume qui se dégageait de ces
choses, tout ce que vous aviez vu passer du
mystère de la vie derrière le rideau de ces tristes
apparences ! De quel mouvement passionné vous
avez redressé votre fière petite tête vers les grandes
étoiles, lourdes de chaleur, et comme vous planiez
de là sur le monde, quand vous me disiez : « La vie
est ignoble, oublions-la, aimons plus haut, aimons
plus fort ! »
« Oui, la vie est ignoble, quand elle n'est pas
i82 JEAN D'AGRÈVE
ridicule. — Si je suis injuste pour elle, ah ! c'est
qu'elle m'est trop dure loin de vous ! Et vous
m'écrivez, dans un langage plein d'énigmes, que ce
martyre ne finira jamais I N'est-ce pas, c'est
jamais qu'il faut entendre ? — Vous me demandez
quels livres je lis et vous engage à lire ; je relis une
fois de plus le Dojî Quichotte. Goûtez à ce bon vin
amer dans ce gobelet de folie. Regardez-le bien en
dessous, le colossal poème de l'isolé qui traverse le
monde avec son idéal, et vit heureux dans la misèi-e,
dans l'humiliation, dans la souffrance, aussi long-
temps qu'il croit à cet idéal. Le voilà, le frère que
je cherchais vainement : toujours meurtri par la
vie commune qu'il se refuse à accepter, toujours
prêt à combattre au nom de sa chimère des réalités
plus fortes que lui, toujours affamé, parce qu'il
veut dîner de justice et souper de générosité ;
enviable pourtant, comme le sont peut-être les fous,
et tous ceux qui préfèrent un rêve impossible à
des satisfactions plus pratiques ; persuadé qu'il
souffre pour sa Dulcinée, et que les coups sont
caresses quand on les reçoit dans ce doux service.
Les coups ne seraient rien : mais le maigre idéaliste
traîne derrière lui un petit gros, plein de bon sens
sur son âne ; les propos du jovial réaliste inquiètent
l'enthousiaste chevalier des idées ; à la voix du
clairvoyant compagnon, il doute par instants de sa
mission, de sa vision, des certitudes qui soutien-
nent son cœur ; il doute de sa maîtresse ! Instants
de doute plus cruels que ses pires mésaventures.
SOIR 183
Pauvre chevalier, si ridicule, si calamiteux, mais si
bon, si vrai dans son erreur surhumaine, qu'après
avoir ri des lubies qu'il poursuit et des horions qu'il
em bourse, on J'aime tendrement à travers les
siècles. Arrêtez-vous sur les dernières pages, d'un
sourire navré : « Véritablement, Alonso QuLxano
est guéri de sa fohe, et il se meurt,.. L'avis du
mcdecm fut qu'une mélancolie secrète le tuait. »
Le malheureux homme remercie le ciel de lui avoir
rendu la raison, et il en meurt, il meurt du regret
de sa chimère, qui était plus belle que la raison.
« Je mourrais de même, si par impossible je
perdais ma chimère, ou si seulement je doutais
d'elle- Vous le savez, n'est-ce pas, Hélène ? Et vous
ne vous étonnerez pas qu'il y ait une ombre si
triste sur mon âme. Mon épargne de résignation est
épuisée. Chère aimée, aidez-moi un peu mieux à
souffrir. tt-.^t «
JEAN.»
HÉLÈNE A JEAN
« Bjélizy. ce 12 mars.
« Je sens comme toujours avec vous, mon grand
ami. Le monde n'est pas beau, et votre héros gagne
nos cœurs parce qu'il veut le réfonner. J'ai lu son
histoire, je l'ai vu par vos yeux, donc je l'aime.
Mais ne ait-il pas quelque part que son office est
de secourir les malheureux ? Quand nous étions
très heureux, m.on Jeaii, nous n'avions qu'éloigne-
ment et dégoût Dour l'humanité ." elle nous
paraissait si vilaine, nous l'apercevions si bas au-
i84 JEAN D'AGRÈVt:
dessous de nous ! Maintenant, dans le malheur qui
rapproche et humilie, je ne pense pas tout à fait de
même. Je vous disais, en m'arrachant à vous :
« Je veux grandir pour vous, par la souffrance et
par la bonté. > Je tâche. Je n'aimais autrefois que
la nature, ses plantes et ses fleurs ; il y a aussi des
fleurs humaines, les plus pâles, les plus cachées.
Je les découvre, à travers les larmes qui nous sont
communes : je m'apprends à les aimer.
« Si vous saviez comme le peuple de ces cam-
pagnes est intéressant, comme il force l'admiration
dans sa misère résignée ! Ce sont des âmes riveraines
du fleuve aux eaux tristes, des âmes engourdies
sous la neige avec leurs noirs sapins. Quelle
grandeur dans leur simplicité ! Je ne sais si je me
trompe et si j'ai bien retenu ce que vous m'avez
dit souvent : mais je crois que ces paj'sans russes
doivent être très proches parents des hommes qui
vous charment dans votre cher Homère. Vous
m'appeliez, j'ignore pourquoi, une primitive; alors,
moi aussi, je dois me plaire avec ces primitifs. Je
me suis fait depuis quelque temps une habitude de
les visiter dans leurs villages ; j'assiste de mon
mieux les plus malheureux, je regrette d'entendre
à peine quelques mots de leur langue ; le peu que
je saisis de leurs paroles me touche et me fait
réfléchir. L'autre jour, je m'étais mise en frais de
démonstrations pour consoler une femme qui
venait de perdre son enfant ; avec le plus grand
calme, cette mère me répondit : « Le Seigneur nous
SOIR 185
a fait une grande grâce, il faut le remercier ; Vanka
ne souffrira pas ce que nous avons souffert. » — Ce
mot d'une mère, sentez-vous quel ancien poids de
douleur il révèle ? J'allais voir ces derniers temps
une vieille infirme, très abandonnée ; on lui sup-
posait une maladie infectieuse, on la tenait à
l'écart ; elle s'était attaciiée à moi, elle ne voulait
d'autres soins que les miens. Avant-hier, se sentant
mourir, elle m'a fait demander en hâte ; elle a
passé dans mes bras avec tant de sérénité, presque
souriante. Peu d'instants auparavant, elle m'avait
fait ce touchant adieu : « Panna, je veux te laisser
ma part de bonheur que je n'ai pas eue. » — Re-
cueillez ce legs de la pauvre vieille, mon Jean, je
vous l'ai aussitôt cédé.
« Quand je vois de près ces misères, une
épouvante me \n.ent : je me figure que tout mal va
vous arriver loin de moi. Un mot d'enfant m'a fait
frissonner, l'autre soir. Je passais devant une
ferme isolée, à l'heure équivoque où le reste de jour
semble monter de la terre blanche et la nuit tomber
du ciel. Des bruits vagues et plaintifs venaient de
la lisière des grands bois : hurlements de loups,
sanglots du vent dans la sapinière, grincements des
essieux tardiis ; on ne sait quoi de toujours gémis-
sant sur cette morose steppe russe. Un petit enfant
écoutait, immobile devant la porte de la cabane,
avec ce \'isage pensif qu'ils ont ici tout jeunes. Je
lui jetai un bonsoir ; le petit me répondit grave-
ment : <( Entends comme on pleure 1 » Oh 1 je vous
i86 JEAN D'AGRÈVE
ai vu à cette minute, Jean ; ce que disait l'enfant,
j'ai cru l'entendre là-bas, où vous êtes. Que ce ne
soit pas, mon Dieu !
« Dans le traîneau qui me ramenait, sous les
étoiles brillantes du ciel d'hiver, je pensais que ces
étoiles furent des âmes de ce pays, belles et mal-
heureuses; elles tremblent là-haut, la nuit, par
peur de retomber où elles furent humaines. Comme
je les comprends ! Vous qui m'avez créée, retirez-
moi dans votre ciel, fixez-y près de vous l'âme
faite de votre reflet. rjj.,^^,^ ^
Hélène. >
jean a hélène
« Port-Cros, i« i8 mars.
«Je reçois votre dernière lettre, mon amie, je
vous en remercie. Mais avez-vous songé qu'elle
m'arriverait à l'anniversaire du jorn^ d'où nous
dations notre vie ? Vous ne m'en parlez pas. Vous
ne me parlez plus de^notre île, qui était pour vous
toute la terre. Vous paraissez absorbée par le pays
où votre cœur s'est réaccoutumé. Il y a aujourd'hui
un an, vous m'avez dit : «Aimez- moi. » Et vous
ajoutiez : « Tout ce qui n'est pas cela me laisse
indifférente ; le monde n'existe pas pour moi. » Je
me souviens; depuis ce ma tin, je me répète ces mots
avec une rage d'amour Certes, je sais comme nous
sommes vite repris, à notre i.isu. par les heux et
l'atmosphère qui façonnent nos pensées J'admire
avec émotion la source de charité qui a jailli en
SOIK 187
vous : j'y reconnais le cœur de mon Hélène, plus
vaste que cette mer. Je veux croire que vos moujiks
ont toutes les vertus et toutes les beautés qui
rayonnent peut-être de votre âme sur les leurs.
Pardonnez-moi, si je suis jaloux de tout, même de
la pitié qui s'épand sur les autres, si je la réclame
pour ma propre misère, qui est votre œuvTe ;
— oh ! votre œuvre bénie I Ne me jugez pas trop
sévèrement, quand j'ai peine à me hausser jusqu'à
votre niveau ; mais j'ai gardé mtact l'âpre ex-
clusivisme de notre passion ; je tiens encore que le
monde entier ne m'est rien en dehors de vous. Ces
légères pertes du r^^tlime qui. réglait si miraculeuse-
ment la marche égale sont sans doute inévitables,
après une longue séparation.
<i Vous ne parlez pas non plus du sujet auquel
je pense toujours, de votre retour. J'ou'vTe d'un
mouvement fébrile chacune de vos lettres ; je mie
dis : celle-ci apportera enfin une réponse à ma
question intérieure. Rien. Hélène, la mer est belle,
comme il y a un an, quand elle vous donna à moi ;
quand je vous laissai si résolue, quand je m'en
revins si déhcieusement troublé, quand ce chant de
pêcheur était si triste, à la pointe de Bagaud !
Hélène, toute la douceur d'aimer tout ce qui
tiédit et tnssonne en toi descend aujourd'hui sur
cette mer, blanche, bleue, qui boit la clarté du ciel
entre les terres aianguies des îles...
« Chère enfant, je ne méconnais pas l'accent
tendre et bon de vos let+res j'en suis profondément
i88 JEAN D'AGRÈVE
reconnaissant ; mais, comment vous dire ? Il me
semble que c'est la même voix de caresse ; seule-
ment, elle vient de plus loin... Comprenez toutes
les nuances que je ne puis exprimer. Notre âme se
tourne en bien plus de façons que nous n'avons de
moyens pour le dire. La mienne passe par tant
de vicissitudes, confiance et désespoir, courage et
lâcheté, que je renonce à décrire ses oscillations.
« Peut-être suis-ie encore sous l'influence d'un
bête de rêve, un cauchemar survenu durant le
sommeil agité où je vous appelais. Pourquoi cette
absurdité me poursuit-elle, obstinément, depuis le
réveil en sursaut qui m'a soulagé sans effacer la
vision ? C'est fou, écoutez. — J'étais sur une place,
devant une cathédrale gothique. En face du
portail se dresse un lion d'airain, de forme byzan-
tine, d'un travail naïf et barbare, avec deux
petites oreilles droites en saillie sur la tête. Je
regardais un acrobate ; de la galerie sculptée au-
dessus du porche, il sautait dans le parvis, il
franchissait lestement la distance entre cette haute
corniche et le sol. Encore une fois, il vient de
prendre son élan : au moment de toucher terre,
l'extrémité de son pied accroche les petites oreilles
du lion d'airain ; il tombe à faux, il fait signe qu'il
ne peut plus se relever seul. On accourt, on l'aide
à se redresser ; il montre son pied : « Je souffre
trop I » crie-t-il. Et brusquement, il dégaine un
sabre qui pend à sa ceinture, frappe furieusement
sur sa jambe, se tranche le pied. Un torrent de sang
SOIR 189
coule du moignon sur le parvis, tandis qu'on
l'emporte, pantelant...
« Hélène, moquez- vous de ma déraison ; mais je
souffre trop ! Et je vous sens trop calme. Mieux
vaut me taire. Je vous ferais de la peine. Et je ne
veux pas, et je vous aime. Tfa-v »
HÉLÈNE A JEAN
Bjélizy, ce 25 mars.
<( Pauvre cher ingrat, vos doutes me déchirent.
Ah ! comme l'homme peut être injuste ! Et quelles
preuves faut-il donc lui donner, si je n'ai pas fait
assez pour être crue ? Pensez-vous que les souvenirs
éveillés par ces journées ne soient pas gravés dans
mon cœur aussi profondément que dans le vôtre ?
La torture de l'absence suffit : n'y ajoutez pas
celle du reproche immérité. Je ne vous annonce
pas mon retour, dites- vous. Hélas ! je souffre plus
que vous de ne pouvoir le hâter ; vous êtes libre,
du moins, et je suis serve. Ne me demandez pas,
puisqu'il m'est impossible de m'étendre par lettre
sur ce pénible sujet, le détail des difficultés et des
devoirs contradictoires entre lesquels je me débats.
Sachez seulement que je dois me considérer comme
la gardienne d'un grand enfant malade, qui s'est
réhabitué à mes soins, qui les réclame avec insis-
tance, en un moment où ils sont très nécessaires.
J'ai de fortes raisons d'espérer une issue favorable ;
à cette heure, le brusque abandon serait une
igo JEAN DA'GRÈVE
cniaxité. Et cela dit, mon Jean, que je reçoive un
mot catégorique de vous, un ordre, non, un assen-
timent du seul pouvoir que je reconnaisse ici-bas :
le jour même, je quitterai ce lieu pour n'y jamais
revenir. Voulez-vous ? — Si vous reculez devant
une solution qui paraissait vous effrayer plus
qu'elle ne m'effraye moi-même, remettez-moi le
soin de préparer ce que je désire le plus au monde.
— Et ne me forcez pas à parler de ces choses, sinon
pour agir ; c'est un supplice trop atroce.
<< O Jean, ne grondez pas votre malheureuse
amie ! Qui me soutiendra, si vous ne le faites ?
Je n'ai pas, hélas ! la foi sublime des femmes que je
secours. Depuis que je regarde de près dans l'âme
de ce peuple, j'admire plus que tout sa religion
simple, sa confiance inébranlable en son Dieu, la
force et l'abnégation qu'il y puise. Dans l'église où
nos paysans répandent leur ferveur contagieuse, je
retrouve parfois les élans d'adoration qui me
jetaient, toute petite fille, aux pieds du Maître
inconnu, je le prie comme eux de toute mon âme.
Vous avez ri de moi, mon ami, le jour où je vous
disais, au Val Notre-Dame, durant une de nos
heures d'extase passionnée : « Nous avons manqué
nos vocations ; j'étais née pour être Clarisse ou
carmélite, abîmée sur la pieixe nue derrière une
grille de cloître ; comme vous pour être chartreux
ou trappiste, méditant dans le silence anticipé de
la tombe, hors de l'humanité, » Je ne plaisantais
pas. Mon bien-aimé, vous ne m'en voudrez pas, si je
SOIR 191
vous confie toutes mes pensées ? Vous savez assez
que je suis et serai toujours à vous corps et âme,
votre esclave soumise, heureuse de l'être , mais, si
vous le vouliez, comme nous pourrions faire notre
amour plus haut et plus fort, en nous aimant
désormais avec la diWne folie du sacrifice, sans
souillures terrestres, sans ce douloureux cortège de
dissimulations et de mensonges qu'elles entraînent !
Dieu sait que jamais je ne vous refuserai mon être de
chair ; il sait aussi que le jour où vous, vous mon
soutien dans le progrès, vous me voudriez vraie
pour tous, iiTéprochable pour moi-même, digne
de vous comme je le désire, je vous aimerais mieux
encore, si c'est possible, d'un élan surhumain !
<; Vous ne m'en voulez pas ? Je mmTnure timide-
ment à votre oreille tout ce qui exalte mon âme,
aux instants où une force passagère la soulève.
Mais ta volonté est ma loi, aimé. Si j'avais mieux
que moi à te donner, je te donnerais plus encore,
ne doute pas. Hélène. >
JEAN A HÉLÈNE
<ï Port-Cros, le 2 avril,
« Vous ne m'aimez plus de même ! Pour la
première fois, nous ne respirons plus à l'unisson.
D'autres inclinations s'insinuent dans votre cœur ;
et la recherche de l'infini, qui vous amena sur la
route où nous marchions ensemble, se tourne
aujourd'hui contre moi Je ne sais quelle vision
contraire et nouvelle de cet infini vous détourne de
192 JEAN D'AGRÈVE
l'iUusion où vous croyiez l'avoir trouvé. Je ne sais
quelle reprise secrète de vous-même a marqué la
fin de la passion que vous vouliez étemelle. Soyez
bénie quand même ; mais il n'en fallait pas tant
pour m 'abattre I
< Je ne contraiierai jamais le moindre de vos
désirs. Je comprends vos hautes aspirations ; je
saurai vous aimer de toute manière, ce n'est point
là ce qui m'épouvante, La torture au-dessus de
mes forces, c'est l'idée d'un changement dans ce
qui était le parfait, l'illimité, l'absolu, dans ce qui
était, enfin, et ne sera plus rien si c'est autrement.
Vous savez que pour moi, s'il n'en est plus ainsi
pour vous, le seul mot de changement est synonyme
de mort, dans l'amour plus qu'en toute chose.
Ainsi, vous admettez cela de sang-froid, notre chère
ancienne vie biffée d'un trait de plume, devenue
vraiment du passé aboli, que l'avenir ne ressaisira
jamais I Un vous et un moi séparés, au lieu du
nous indivisible d'hier, de ce nous à jamais tué,
mort qui regardera mélancoliquement, du fond
de cette mer où nous l'aurons laissé, les deux
étrangers qu'il ne reconnaîtra plus !
« Hélène, est-ce possible ? — Hélène, le printemps
apporte sa douceur neuve à l'Ile d'Or, il éveille
sous les bruyères nos anciens baisors endormis. Les
pins fleurissent dans la conque de Port-Man, sur
l'autel de la Vigie ; leur vie ardente tombe sur la
teiTe dans la pluie de leurs poussières parfumées.
La vague attiédie frissonne de plaisir sur nos
SOIR 193
grèves, le soleil du soir déchire lentement de ses
caresses de flamme les nuages qui lui font un nid
d'amour sur la mer. Le ciel illuminé des nuits
chaudes me dit qu'il n'est qu'apparence, qu'il était
pour moi dans vos bras, il y a im an, dans ces bras
où je trouvais plus de baisers, et plus brûlants,
qu'il n'y a d'étoiles à ce ciel remonté là-haut.
« Je ne peux plus vivre dans le doute et la terreur.
Il faut que je te voie. Si tu ne m'as pas condamné,
si tu es celle de toujours, appelle-moi, je traver-
serai l'Europe, je te verrai un instant, où tu voudras,
caché au fond de tes bois ; je retrouverai le prin-
temps et l'île dans tes glaces et dans tes marais,
pourvu que je te voie, que tu me dises : Rien n'a
changé, voilà mes lèvres, voilà tout moi.
« Appelez, par pitié, je n'attends qu'un signal
de vous. Mais si vous devez chanceler dans votre
foi, dans votre volonté, dites-le franchement, sans
ménagements et sans retard, Hélène ; je préfère à
mon angoisse la vérité qui m'écrasera d'un seul
^°"P- Jean. »
HÉLÈNE A JEAN
« Moscou, le 10 avril.
<( Je vous écris en hâte, mon ami. Mes minutes
sont comptées, dans la presse et la dissipation d'une
vie dont j'ai horreur, vous le savez. Nous avons dû
nous transporter à Moscou pour une qiainzaine de
jours ; une consultation, des visites de parenté,
des affaires urgentes, et qui imposaient le devoir de
7
194 JEAN D'AGRÈVE
figurer aux fêtes données ici pendant le séjour de
la Cour. Un traitement d'eaux paraît nécessaire,
il me délivi-era de tout souci ; on penche pour les
eaux du Caucase. Si loin ! Vous devinez mon
désespoir ; ou bien vous ne me sentez plus palpiter
en vous. Et je ne peux me soustraire à cet accom-
plissement de ma tâche ! Je n'ai jamais été plus à
plaindre : j'envie le bonheur de celles qui pleurent
tranquilles, tout semble bonheur au fond de Tabîme
d'affliction où je suis. Je dois prendre sur moi,
paraître souriante à ces fêtes, dans ces palais ma
pensée absente y redemande ma retraite, vos
lettres, vos livres, votre compagnie idéale.
« Il y a dans tout ce qui m'arrive des choses bien
étranges, et que je ne comprends pas. Je me perds
aux détours tortueux où l'on me traîne, sur cette
route de mon calvaire que j'ai voulu gravir de
bonne foi. Bientôt peut-être, je pourrai vous parler
plus clairement. Je vous écrirai sous peu de jours
avec plus de loisir et de réflexion. Ce soir, je dois
vous quitter pour me rendre au bal. Quelle ironie
dans cette phrase ! Vous entendrez ce qu'elle en-
ferme de révoltes, si vraiment vous m'avez connue.
Et si vous me méconnaissez, qu'importe où la
méchanceté du sort me conduit ! Courage, assis-
tance pour moi, Jean. Je vous dis tout l'essentiel
dans un mot toujours le même, si vous n'y croyez
plus, des volumes d'explications n'y ajouteraient
rien : je vous aime.
HÉLÈNE. »
SOIR 195
QUARTS DE NUIT
Port-Cros, 20 avril. — C'est trop clair. Je ne puis
plus douter. Le nœud se desserre, s'il n'est déjà
défait. Que signifient toutes ces énigmes ? Ne sait-
eUe pas qu'elle me crucifie ? Il me semble voir des
figures étrangères sortir en foule d'une vieille
maison dont je croyais connaître tous les habitants.
Pas de réponse à mes supplications, à mon offre de
la rejoindre. Je sais bien que la correspondance est
lente, incertaine, entre Port-Cros et l'affreux pays
où eUe erre maintenant ! Mais si elle n'avait pas
changé, eUe devinerait, elle répondrait d'avance à
mes prières, avant même que je les aie exprimées,
comme jadis. Ils me l'ont reprise ; tous, ce mari
inconnu, d'autres peut-être.
Ces fêtes, ces bals ! Hier, le démon qui nous incite
à nous torturer nous-mêmes m'a poussé à Cannes.
Je voulais voir des Russes qui arrivaient de Moscou.
Ils ont raconté les fêtes, son éclat, ses succès de
beauté, les empressements autour d'elle... Ils ont
parlé de la réunion du ménage que l'on croj^ait
séparé, qui est maintenant exemplaire ; oui, ils
ont dit : exemplaire. Sauf Nozdreff, ce vieux
sceptique, informé de tout ; lui, il parle d'un très
haut personnage, plus assidu que les autres... Tout
cela est contradictoire ; mais qu'est-ce qui n'est
pas contradiction et assemblage de maux, dans ce
monde de mensonge?
Une seule chose est certaine, elle a changé, c'es*-
196 JEAN D'AGRÈVE
l'évidence ; changée, donc morte pour moi. Ces
fêtes, ces succès, tandis que je me consume dans
ma solitude! Moi aussi, j'ai encore de la vie à
dépenser. Cette mer d'avril me met au sang des
forces neuves. L'inaction me pèse, à la fin. Hier,
l'escadre évoluait au golfe Jouan. Les beaux
bateaux ! Ils se séparaient, une division partait pour
le Levant. Elle allait à ma jeunesse restée là-bas,
à mes rêves du temps où je voulais posséder le
monde, dix mondes l'un après l'autre. Est-ce donc
fini ? La semaine dernière, un officier qui revient du
Siam a déjeuné chez moi. Il parlait d'un pays
féerique où l'on vit sur un grand fleuve, où toutes
les énergies de l'homme peuvent se déployer dans
toutes les énergies de la nature, où la curiosité,
toujours allumée et satisfaite, lasse le souci inté-
rieur. J'étais mordu d'un désir d'aller noyer le
mien dans la Ménam.
Je me sens capable d'un coup de tête. Je souffre
trop. Je ne puis me faire à cette odeur d'abandon
qui m'empoisonne le cœur. Si elle n'écrit pas avant
peu, si elle ne me rassure pas pleinement, j'essaierai
de la faire souffrir, moi aussi : c'est peut-être le
seul moyen de la ramener. — Horreur, cette
férocité de la passion ! — Écouter les conseils de la
mer, la vieille, la seule amie sûre ? — Le pourrai- je ?
Mon Dieu, quelle pauvre chose je suis !
SOIR 197
l'amiRx^l de kermaiieuc
A JEAN d'AGRÈVE
« Paris, 20 avril 1884.
« Bonne nouvelle, mon garçon, grande nouvelle 1
Le vieux patron aura eu la joie de donner un
dernier coup de barre à ton canot. Je souffrais pour
toi de cette longue inactivité sur le quai de Toulon :
tu as pu croire que ma sollicitude s'endormait ;
oh ! que non ; c'est leur boîte de la rue Royale qui
ressemble fort aujourd'hui à ce qu'on appelait de
mon temps un navire endormi. Et on iie nous
écoute plus guère, nous, les vieux. Sans reproches,
depuis un an, tu ne t'es pas beaucoup remué pour
décrocher un commandement. On raconte des
histoires : une belle Armide, de perpétuelles dis-
paritions dans ses jardins enchantés... Enfin, ce
sont tes affaires. Mes compliments, s'il y a du vrai.
Mais les Armides, ça n'a qu'un temps dans la vie
du marin. Croirais-tu que les bons camarades t'ont
même prêté de vagues projets de démission ?
Comme si les nôtres démissionnaient autrement
qu'au fond de l'eau I
« Je veillais au grain. Dès que j'ai appris le
glorieux fait d'armes de Sontay et les vides creusés
par les Pavillons -Noirs dans l'état-major de
Courbet, j'ai écrit à ce brave ami; un homme, et
qui se connaît en hommes. Je lui ai dit qui tu étais,
mauvaise tête. En reprenant il y a deux mois le
commandement de la division des mers de Chine,
igS JEAN D'AGRÈVE
Courbet me répondit qu'il te caserait près de lui
dans le premier trou vacant. Il a tenu parole. Il
m'a câblé hier soir : « Place vacante sur Bayard.
Demande lieutenant d'Agrève. Devra partir im-
médiatement par transport Mytho » Je n'ai fait
qu'un bond à la Marine. Ta lettre de service a été
aussitôt signée ; tu la trouveras sous ce pli. Le
Mytho quitte Toulon dans cinq jours. Les paquets
d'un marin sont vite faits. Ne flâne pas, et tu
arriveras à temps pour de grandes choses. Je sais
que Courbet médite une opération décisive dans la
rivière Min, et après, si on lui laisse les mains
libres, à Tien-Tsin, à Pékin, peut-être ! Avant six
mois, vous aurez enfin vos galons, monsieur le
capitaine de frégate, et de la gloire par-dessus le
marché.
« Embrasserai-je encore le vainqueur des Chi-
nois ? Heu ! heu ! Je sens que je mets à la voile
pour la traversée où l'on ne gouverne plus. Ma
carcasse est sur ses fins, les amateurs n'auront pas
longtem.ps à attendre les étoiles que je laisserai
disponibles. Le ciel n'a pas permis qu'il restât un
Kermaheuc pour les ramasser; je partirai content
tout de même, avec l'espoir qu'elles seront relevées
un jour par le fils de ma pauvre sœur Yvonne.
Ainsi, double les étapes. Tu t'attacheras à Courbet,
vous vous entendrez sans peine ; c'est un chef ; il
a l'œil ouvert, la main ferme, un grand cœur tout
au fond, la religion du métier, et la sainte horreur
des poUchineiles qui chavirent ce malheureux pays.
SOIR 199
« A revoir, adieu peut-être, mon cher Jean.
Bonne chance ; je ne te souhaite pas belle mer :
pour ceux de notre sang, la mer est bonne fille, elle
leur obéit toujours. Aime-la jusqu'au bout, enfant,
Dieu n'ayant fait rien de plus grand à aimer. Et
pense quelquefois avec elle à ton vieil oncle
Kermaheuc. »
quarts de nuit
Port-Cros, 23 avril. — Le Destin a décidé pour
moi. C'est mieux. Une lettre de service, un poste
sur un bateau qui va au feu, le départ obligatoire
après-demain : ah ! il n'y a pas de porte ouverte
aux tergiversations !
Que dira-t-elle ? Je ne puis télégraphier :
j'ignore où elle est à cette heure, et ce- serait trop
cruel ; je vais écrire. x'Vvant deux grands mois, je
ne saurai pas ce qu'elle pense, comment elle aura
reçu le coup. C'est terrible ; et c'est fatal. Et
après ? Après cette suprême épreuve, l'avenir ?
Y a-t-il un avenir ? Est-ce la fin de tout ? Vais-je
quitter Hélène comme une maîtresse de garnison ?
Je sens encore toute sa chair dans ma chair, toute
son âme dans mon âme. Non, U est impossible que
de pareils liens se brisent. Hélène, ses yeux sur moi,
ses yeux perdus où toute sa vie montait en amour...
les effrois sombres qui passaient dans ces prunelles,
à la seule menace d'un rappel sur la mer... Si un
doute vague m'a égaré, si elle est demeurée telle
200 JEAN D'AGRÈVE
qu'au temps de ces effrois, elle en mourra, je la
connais, je l'aurai tuée.
Que faire ? C'est le Destin, la Force sourde qui
nous courbe.
Je dis adieu à cette terre sacrée. Elle a bu tout
le sang de mon cœur ; elle garde tout ce qui sur-
vivait en moi de jeunesse, de puissance à être
heureux. Qu'importe en quels lieux, à quels jeux
du hasard je vais porter le misérable reste de ce
que je fus !
Monté une dernière fois à la Vigie. Plus sereine
et plus belle que jamais, l'Ile d'Or souriait à mes
pieds. Pourquoi a-t-il dit qu'il y a des larmes des
choses ? Les choses ne voient pas, ne sentent pas,
elles sont heureuses. Regardé longtemps du côté
d'Hyères, comme le premier jour où je cherchais sa
maison, de cette crête. — Puis regardé de l'autre
côté, vers la haute mer ; l'horizon obscur, les
espaces illimités où je m'enfoncerai après-demain,
jusqu'aux mers de Chine. Je les ai souvent sondées,
ces mers ; qui sondera mon inconnaissable cœur !
J'y crois sentir le choc de deux forces contraires :
un atroce déchirement, une ivresse de sève jail-
lissante. Serais-je un monstre ? Moins que cela,
grand orgueilleux : un homme... un homme à la
mer ! comme crie le veilleur dans la tourmente, sur
le navire qui ne s'arrête pas pour si peu.
...Allons, Savéû, arme le Souvenir pour un
dernier voyage. Tu vas repêcher un noj^é de plus,
mon vieux ! Tu ne repêcheras pas le glaïeul qui a
SOIR 201
sombré, la fleui- éteinte qui la fit toute songeuse, et
si tendre, et si belle, à expirer en adorant sur ses
pieds, quand elle disait : Pourquoi les glaïeuls
noircissent-ils le soir ? — Ah ! je l'aime encore, je
souffre, j'aime mieux cela !
JEAN A HÉLÈNE
«Toulon, le 25 avril 1884.
« Hélène, chère Hélène, rassemblez tout votre
courage pour lire ceci ; Hsez sous mon meilleur
baiser, qui boira vos larmes. Le devoir vient de se
dresser devant moi, comme il fit pour vous, sous sa
forme la plus cruelle. Il y a trois jours, j'ai reçu
inopinément l'ordre exprès d'aUer reprendre mon
ser\dce dans les mers de Chine. Je n'ai rien fait
pour provoquer cet ordre, je vous le jure. Il m'a
surpris comme un coup de foudre. Il m'enjoint de
partir sur un bâtiment qui lèvera l'ancre dans deux
heures. L'amiral Courbet m'appelle à son bord, il va
entrer en action. Refuser ou différer est impossible,
vous le savez trop : c'est un cas où il n'y a de choix
qu'entre l'obéissance immédiate et le suicide.
« Je ne vous peins pas l'état de mon cœur. A la
minute où l'on tombe de certains sommets, précipité
dans le vide, on ne parle pas. On souffre l'épouvante
muette. Si vous lisez conmie autrefois, Hélène,
dans une âme toute ouverte à vos regards, vous y
verrez ces déchirements que les mots ne savent pas
dire. Depuis un an, le monde se résnmïtit pour moi
ya
202 JEAN D'AGRÈVE
en un seul être, ma vie entière s'était transportée
sur lui. Par lui, j'ai connu des félicités que j'avais
peut-être rêvées, que je n'avais jamais expéri-
mentées. J'ai subi ensuite toutes les tortures de
l'absence ; à cette heure, je me débats dans le
chaos de troubles et de contradictions où m'a
jeté le soupçon d'un changement en vous. Vos
dernières lettres, la dernière surtout, celle de
Moscou, mettaient entre vous et moi plus de
distance que n'en pourront mettre les océans qui
vont nous séparer. Je l'ai cru, du moins, au point
de me demander si cette obUgation imprévue, qui
eût été naguère la plus horrible des épreuves, n'est
pas présentement un bienfait providentiel. Oui,
aujourd'hui, je ne sais comment je dois le plus
souffrir : par le doute qui tuerait l'espoir dont je
vivais, ou par la foi qui me montre mon Hélène
immuable, recevant ce coup cruel avec ses senti-
ments accoutumés, brisée par ce qu'elle va Hre ici.
Je ne sais moi-même laquelle de ces deux douleurs
je voudrais choisir : et je les endure toutes deux,
passant à chaque minute d'un martyre à l'autre !
« J'attends tout de votre courage, si vous le
puisez encore dans ce grand amour que rien ne
pouvait ébranler. Pour moi, je pars avec une seule
pensée, ma pensée de toujours. Je la rapporterai
entière, et bientôt, je l'espère. Si vous me voulez
encore tel que vous m'avez aimé, vous me retrou-
verez le même, celui qui alla vous prendre il y a un
an au Lavandou. Cet amour, devenu le principe
SOIR 203
même de ma vie, le temps ni l'éloignement ne
peuvent l'entamer.
« Je ne veux pas m'arrêter sur une prévision trop
atroce : l'impossibilité pour vous, malgré tous vos
efforts, d'échapper à la vie qui vous a reprise. Si
vous étiez vaincue dans cette lutte, si vous deviez
vous résigner à subir votre sort, ne vous inquiétez
pas de moi, Hélène : je saurai trouver une issue là
où je vais. Etes- vous toujours résolue à vous libérer
pour mon bonheur? Que j'aie cette certitude, et
je partirai, je vivrai, j'attendrai, avec une confiance
dans l'avenir plus forte que les événements.
« Écrivez ce que je dois espérer, écrivez que vous
avez même confiance et même courage. Je n'ai pu
télégraphier, j'ignore en quel lieu vous êtes depuis
trois jours ; et j'avais peur de vous atteindre ainsi
trop durement. Cette lettre va vous chercher ; un
long temps, hélas ! s'écoulera avant que j'aie votre
réponse. Adressez à Hong-Kong, pour faire suivre
smr le Bayard, état-major de l'amiral. Je vous
écrirai en cours de route.
« Pardonnez -moi, si j'ai douté de vous. Des
obUgations dont je ne saisis pas la nature vous ont
paru d'autant plus étroites qu'elles vous coûtaient
plus ; vous vous êtes tournée vers le secours du
Ciel. Ma passion jalouse a pris ombrage de ce qui
la menaçait : aujourd'hui, dans notre effondre-
ment commun, je devrais remercier Dieu, s'il vous
donne la force de supporter ce nouveau coup,
et vous envier cette force. Hélène, mon Hélène,
204 JEAN D'AGRÈVE
courage, espoir : je laisse ma vie, si elle est encore de
quelque prix pour vous, sur vos pieds adorés ; s'ils
ne doivent plus s'attarder sous mon humble caresse,
j'y laisse la pire douleur qui ait jamais broyé votre,
quand même et pour toujours votre
Jean. »
hélène a jean
« Bjélizy, ce 25 avril.
« Jean ! Tes lèvres ! Pour un baiser qui ne finira
jamais ! Je suis libre, tienne pour toujours !
J'arrive, sur de grandes ailes de joie, m'abattre
contre ton cœur, d'où rien ne m'arrachera plus !
Jean ! mon Jean ! Ah ! c'est heureux qu'on ne
meure pas de joie !
« Comment te dire les choses ? Je ne sais par où
commencer, mon cœur saute si fort ! Voilà. J'étais
une pauvre petite souris prise dans un piège très
ténébreux. Je te le disais bien, en te quittant,
qu'ils n'auraient pas changé. Ici, ils m'ont rendue
perplexe ; on n'épargnait rien pour m'attendrir,
maladies imaginaires ou feintes, câlineries, égards ;
ils ne gagnaient rien sur mon cœur, ils ont intéressé
tous mes sentiments de délicatesse, de fierté ; on me
faisait responsable du succès ou de la ruine d'une
grande entreprise ; ma présence et mon concours
étaient indispensables, on me le disait chaque jour,
pour sauver d'une catastrophe imminente cette
entreprise et tout ce pauvre peuple qui en vit. —
Oh ! cette sœur, surtout, quelle personne habile !
SOIR 205
« Indifférente d'abord, et ne voyant rien que mon
chagrin, plus attentive ensuite, je me débattais
dans la nuit, j'y soupçonnais des contradictions, des
manœuvres louches. — Enfin un ami sûr et expéri-
menté, pris de compassion pour mes souffrances,
m'a ouvert les yeux. C'était tout un complot ;
mariée avec des garanties qui me laissaient
maîtresse de ma fortune, j'étais une proie : cette
fortune pouvait seule rétablir une situation
menacée. Ah ! que ne l'ont-ils dit plus tôt, au lieu
de ruser, au lieu de me ménager, pour tirer de ma
lassitude, petit à petit, ce qu'ils n'osaient pas me
demander en bloc ? Mais on avait encore besoin
de moi pour d'autres services; on me supposait
capable d'acquérir de l'influence sur un personnage
très important, seul en position de sauvegarder
leurs intérêts... J'ai cru voir là des calculs si odieux !
J'ai dégoût à t'en parler. Je te raconterai. Non, k
quoi bon ? C'est oublié, je ne leur en veux pas, au
contraire, je dois mon bonheur à leurs machina-
tions. Instruite enfin, j'ai parlé haut; explication
courte, marché vite conclu : mon argent, tout
l'argent qu'ils veulent, contre ma liberté. Celui qui
fut mon maître a consenti ; les pièces du divorce
sont déjà chez le procureur du Synode. Quelques
semaines encore, et la loi et l'église de ce pays
m'auront refaite libre. Libre ! Je pars pour Péters-
bourg, où l'ami qui m'a secourue se chargera de
presser les formalités ; dès les premiers jours de
mai, je serai à Hyères, je vais attendre la solution
206 JEAN D'AGRÊVE
près de ma mère. Tu viendras au-devant de moi à
Paris ?
« Comprends-tu, maintenant, que je ne t'aie pas
parlé de toutes ces intrigues, obscures pour moi-
même jusqu'à hier, inintelligibles et douloureuses
pour toi, si répugnantes par certains côtés que la
moindre allusion t'aurait inutilement exaspéré ?
Comprends-tu que je ne t'aie pas appelé sur mon
champ de bataille où tu aurais tout gâté, que je
n'aie pas cédé vingt fois à mon envie folle de courir
à toi ? Votre Silentiaire travaillait pour vous,
méchant, tandis que vous doutiez d'elle ! Oh ! je te
pardonne, je sais que le fond de ton grand cœur
me reste tout entier ; et si tu es exclusif, jaloux,
violent dans la passion, ne l'ai-je pas voulu et
choisi parce qu'il était ainsi, ce cher cœur effréné ?
Je te pardonne, qu'importent mes larmes d'hier ?
Mais ai- je jamais pleuré ? Je sais si bien que je ne
pleurerai plus jamais !
« Tu ne me reconnaîtras pas, je ne me reconnais
plus moi-même. La douleur m'a mûrie de dix ans,
j'ai ton âge, quel bonheur ! Et la joie me refait
enfant, folle petite fille. Pour la première fois de sa
vie, votre triste mouette sérieuse de\aent la mouette
rieuse, tu sais, cet oiseau dont le nom nous amusa,
au Jardin d'Acclimatation ? Vous aimerez ce
monstre nouveau ? Oh ! Jean, tes baisers encore,
tout l'arriéré que tu me dois ! Tienne, toujours !
Seulement, vous serez très sage, monsieur, tout le
temps qu'il faudra, avec la pauvre petite fille
SOIR 207
réfugiée chez sa maman... Ensuite... Ensuite,
faites notre paradis très beau, mes bons amis de
l'Ile d'Or; n'y changez rien, surtout. Avec ton
avoir et les sous qu'ils m'ont laissés, nous serons
encore assez riches pour l'acheter. Nous y \'ivrons
très vieux, très heureux, et nous ferons heureux
mes chers sujets. Il faudra être très bons, mon
Jean : le bonheur menacé par le monde a droit de
haïr cet ennemi ; mais le bonheur qui peut enfin
éclater à la face du monde, celui-là doit rayonner
sa bonté sur tous, comme le soleil, comme Dieu.
Dieu est trop bon, il faudra l'aimer aussi !
« J'arrive. C'est le temps des fleurs, fleurissez
la maison, fleurissez la barque ; qu'il y ait des
glaïeuls et des violettes, beaucoup. Ce n'est plus
vrai qu'ils noircissent le soir, les glaïeuls ! Tu
verras de quelle neuve flamme rouge elle va
flamber, la fleur d'amour ! Aimez-moi, voulez-
vous ? — Dis que tu l'aimeras toujours, ta... Oh !
permets que je l'écrive, ce mot qui me brûle et me
rend folle... tu veux, n'est-ce pas, tu me l'as si
souvent juré... permets que je signe enfin
Ta femme.
Ton HÉLÈNE. 9
NU'IT
Eva ave.
NUIT
Eva ave.
QUARTS DE NUIT
En mer, h bord du « Mytho » , pj avril. — Le
na\'ire a pris sa route par le travers des îles. On
voit flamber derrière nous les hautes murailles de
roche incendiées de soleil ; elles ceignent le plateau
de l'Ile d'Or, autel de sacrifice où montent les
flammes qui vont le consumer. Le soir les éteint,
un de ces soirs délicieux sur les terres marines :
insensiblement, tel un amour qui fuit d'un cœur, la
lumière abandonne le ciel encore tendre, déjà
refroidi, glacé de lilas et de rose. Là-haut, la Vigie,
très distincte sur la crête, blanche, pâle, reproche
de fantôme qui tend les bras. Il ne glissera plus
devant moi sur les eaux, le fantôme toujours
poursuivi, je le laisse dans cette tombe où j'ai tant
vécu. — Ce bateau aurait bien pu m'épargner la
cruauté de cette dernière vision. Nous gagnons la
haute mer. La brume noie le fantôme. Plus d'île,
plus de France, plus rien. — Je suis allé sur l'avant.
212 JEAN D'AGRÈVE
jusqu'à l'étrave ; j'ai aspiré à pleins poumons les
souffles enivrants du large : sous leur coup de fouet,
le sang rapporte une allégresse physique au cœur
désolé. La mer me grise comme d'autres le vin.
Décidément, la douleur est riche de formes
multiples. Pourquoi la mienne n'est-elle pas cet
abattement consterné d'il y a trois mois, dans la
chambre d'auberge parisienne ? Heure autrement
grave pourtant, coupure de vie plus profonde,
peut-être irrémédiable. Faut-il croire que le moins
abattu est toujours celui qui part, qui agit, qui...
eh bien ! oui, j'écrirai l'affreux mot, celui qui
abandonne, — laissant le pire lot à celui qui reste,
inerte et passif, dans la solitude léguée par l'absent ?
Il ne faut rien croire, on ne sait rien, il ne faut
pas penser. Je ne vois pas dans mon âme, il y fait
noir comme sur cette mer. En avant ! Vorwàrts !
Je me le rappelle, ce cri rauque des soldats alle-
mands qui emmenaient quelques-uns des nôtres,
après la sortie malheureuse du fort d'Issy : ils
harcelaient de cet aiguillon les prisonniers qu'ils
poussaient à leur bivouac. VorwâHs ! crie de même
une voix dure qui nous chasse : nous allons de
l'avant, prisonniers de nos fautes et des Forces
invincibles.
Mer de Sicile. Avril. — Partout, sur cette route,
les impressions d'autrefois se lèvent des lieux
reconnus. Je les revois dans l'enchantement de leur
recul, à travers ce prisme maudit où tout ce qui
NUIT 213
n'est plus s'illumine, uniquement parce que cela
n'est plus ; où tout se décolore clans le présent par
la perpétuelle comparaison avec le radieux passé.
Si je m'aime, je n'aime qu'un moi mort. — Qu'elles
sont vivantes, ces impressions ! D'hier, semble-t-il.
Il y a pourtant vingt bonnes années que le Château-
Renault m'a promené pour la première fois dans ces
parages. Les souvenirs d'alors se mêlent à d'autres,
un peu plus récens ; mais tous sourient ou pleurent
sur le même plan de ciel perdu.
Le Mytho a traversé le bouquet embaum.é des
îles Lipari ; comme jadis, le parfum de leurs
orangers en iîeur flotte loin sur la mer, suit et
enveloppe le navire. Rien ne nxe et ne ressuscite le
souvenir aussi sûrement que les parfums... Nous
accompagnions l'Impératrice à l'inauguration du
canal de Suez : au jour déclinant, sur cette même
soie d'argent bleu diamantée par le soleil oblique,
on entrait dans les Lipari, dans cette même caresse
d'une brise alanguie, exhalée par la terre odorante
des arbustes en fleur. Elles s'écrient toutes, sur le
pont : — « C'est trop exquis, il ne faudrait plus
bouger !» — Le commandant, toujours galant,
s'élance sur la passerelle, ordonne à la machine de
ralentir : — « A quinze tours ! » Le bateau se meut
à peine, glisse lentement entre ces îles ensor-
celeuses. La jolie marquise, ma conquête du bal de
la Marine, se met au piano, elle joue la sérénade de
Schubert ; puis, c'est l'envolée d'une valse, ■ — elles
étaient si folles, alors ! — on danse sous la lune
214 JEAN D'AGRÈVE
rouge qui pointe dans les fumées du Stromboli,
très tard ; et vers le matin, comme elle se barri-
cadait dans sa cabine : — « Laissez-moi, pas ici, on
saurait, que dirait-on ? » longtemps je piétinai le
pont au-dessus de cette cabine, furieusement, avec
toutes les laves du Stromboli dans mes veines.
— C'était hier ! — Je crois que la marquise est
morte d'une embolie, l'automne dernier, à San-
Remo.
Le Myiko a franchi le Phare de Messine : j'ai
revu la maison blanche au balcon de fer, près de la
digne, à l'angle de la Piazza San Rainieri ; et, sur
ce balcon, la petite Sicilienne qui me jetait les
étoiles de grenadier piquées dans ses cheveux, une
nuit de juillet, pendant que le Château-Renault
faisait du charbon sur rade. De celle-là, je n'ai eu
que ces fleurs de pourpre, mais elles tombaient
sur mes vingt ans ; et c'étaient tous les astres du
ciel de Sicile qui pleuvaient de ce balcon ; et de
l'enivrement, et de la mélancolie pour plusieurs
jours, après ; le doux et triste infini du jeune désir
qui met tout dans un seul rêve. — Et c'était hier !
Suez. Mai. — Devant nous, les maigres dattiers
ont monté de la mer ; les plages basses d'Egypte ont
émergé ensuite, et la jetée de Port-Saïd. La plus
vieille terre du monde et la plus soihciteuse d'amour,
le coin où j'ai peut-être brûlé le plus de vie. — Une
nuit, surtout, cette nuit passée à Biban-el-Molouk,
aux tombeaux des Rois, dans l'hypogée d'où
NUIT 215
l'ombre lourde des siècles tombait sur les fines
épaules de la Smyrniote, tandis qu'elle frissonnait
d'inquiétude sous le regard immobile des dieux
sévères, et de plaisir au contact du sable chaud qui
tiédissait ses petits pieds... Et cette matinée à
Rôdah, dans l'allée de sycomores qui menait au
jardin du duc d'Aumont, près de la sakieh où un
fellah élevait en chantant l'eau du NU ; ces heures
passées là, à regarder fuir sur le fleuve les hautes
voiles éperdues des dahabiehs, pendant que je la
suppliais de mourir avec moi avant le départ qui
allait me l'arracher... Et je ne suis pas mort, et je
l'ai croisée quinze ans après, la belle Smyrniote,
sur la place des Consuls, à Alexandrie : elle était
devenue énorme, elle traînait une ribambelle de
mioches ; et c'était pourtant hier !
Elles surgissent du désert, les visions du passé,
longs vols des grêles oiseaux roses, ibis et flamants,
qui se lèvent du lac Menzaleh et obscurcissent le
ciel sur les berges plates du canal. On dirait que la
mémoire venimeuse tâche d'abolir sous ces troupes
d'ombres l'nnage qui avait chassé de mon cœur
toutes les autres. EUe persiste, cependant, eUe
m'absorbe à certaines heures, obstinée et doulou-
reuse. Je n'ai même pas fait un signe à mon vieil
ami Du Plantier : il m'eût questionné ; et des
épanchements, et des confessions... Non, je n'ai
besoin de personne, qu'on me laisse seul avec mon
chagrin farouche.
De Messine, de Suez, de toutes nos escales, j'ai
2i6 JEAN D'AGRÈVE
expédié des lettres à l'adresse d'Hélène. Lettres
stupides ; la prudence, l'incertitude paralysaient
l'expression de ma tendresse affligée ; où les
recevra-t-elle ? A Bjélizy, à Moscou, au Caucase ?
Avec quels sentiments les lira-t-elle ? Chaque jour,
sans doute, la détache un peu plus, l'incline à la
résignation ; si l'annonce de mon départ n'a pas
éveillé en elle un sursaut de passion, cette nouvelle
aura produit l'effet contraire ; Hélène se sera
rejetée plus résolument du côté où le poids de sa
vie l'entraîne depuis notre séparation. Ces doutes
retiennent ma plume, quand je lui écris ; elle aura
le droit de penser que mes lettres ne sont plus
aimantes, le fossé se creusera davantage entre nous.
Oh ! je laisse trop de nuit derrière moi ! En avant,
en avant ! Il y aura peut-être un peu de jour, un
peu de paix à l'horizon ; je saurai, du moins, en
arrivant là-bas.
Océan Indien, Mai. — Le large mouvement de la
mousson berce et endort le cœur fatigué de souffrir,
l'esprit fatigué de penser. La mer, la grande
pacificatrice, opère sur nos agitations par ses deux
puissances, la continuité d'une même vue et d'un
même bruit. Elle engourdit les morts qui sont en
moi, ces morts qui me rongent,- qui pourrissent le
jour présent avec leurs jours d'autrefois. Elle fait
ce que faisait naguère la chère voix qui couvrait
les autres. Cette voix elle-même s'assourdit, ses
appels déchirants se calment dans la plainte
monotone de la souveraine berceuse d'oubli.
NUIT 217
L'espace agit comme le temps, il adoucit le malheur
qu'il éloigne. J'ai changé de ciel; c'est presque
changer de monde. Je ne vois plus les astres
accoutumés, ceux que regardaient avec moi les
yeux inséparables des miens ; ces témoins constants
ne me rappellent plus les ivresses et les peines aux-
quelles ils s'associaient. Les constellations nouvelles
me parlent d'un imivers élargi, d'autres hum_anités
qui ont d'autres peines. Leur scintillement, ne
serait-ce pas leur façon de rire, à ces lumières fixes,
quand elles voient les pauvres hommes s'agiter
au-dessous d'elles ? Si mesquines sont nos misères,
si chétifs nous sommes dans la \ie du vaste cosmos ;
et cette vie elle-même n'est rien de plus que la
mince peUicule irisée par un rayon sur les eaux
profondes de cet océan. Pourquoi nous tourmenter
dans ce rien ?
■ A bord du « Mœris » . Mai. — J'ai quitté le
Mytho à Saïgon ; le Mœris, des Messageries ]\Iari-
times, était en partance, il me portera plus vite à
Haïphong : l'amiral croise encore dans le golfe du
Tonldn, il y donne la chasse aux pirates. D'après
les nouvelles que j'ai apprises dans la colonie, il ne
faut pas espérer un divertissement plus chaud : le
commandant Fournier vient de signer à Pékin une
convention avec les Chinois, tout est à la paix,
l'ère des grandes entreprises paraît close.
Ainsi, pas même ce dérivatif, l'action de guerre
pour laquelle on m'appelait ici ! Ce serait pourtant
2i8 JEAN D'AGRÈVE
le seul emploi de l'énergie qui pût encore me
passionner, le seul où je n'aperçoive pas l'effroyable
inutilité de tous les gestes qu'ils appellent action.
Oui, tous les autres services qu'on croit rendre à
notre pauvre pays ne sont que leurre, vaine dé-
pense de bonne volonté individuelle, sans efficacité
pour retarder d'un jour la chute de ce pays sur la
pente où il dégringole. Il n'y a qu'un service réel,
mettre la force aux ordres de sa nation, fonder ou
refaire la puissance de cette nation avec l'unique
ciment des constructions durables, avec du sang.
L'histoire, fût-elle écrite par le plus méchant des
démagogues ou par le plus niais des libéraiix,
l'histoire n'enseigne pas autre chose ; et la science
leur joue le tour pendable de ratifier par toutes ses
conclusions, depuis un demi-siècle, la loi rigoureuse
contre laquelle ils invoquaient son témoignage.
Les seuls oracles qu'ils écoutent redisent à leurs
oreilles ébahies la vérité qui les faisait sourire,
quand un de Maistre la promulguait, qui les faisait
hurler, quand un de Moltke la démontrait. Ils
finiront peut-être par rapprendre ce que nous
savons bien, nous autres qui le savons par tradition,
depuis des siècles.
Bon signe : je me remets à philosopher, comme
au temps où je reforgeais le monde dans ces
Quarts de nuit. Si l'on pouvait intéresser à ce passe-
temps l'homme de chair et de rêves qui gémit et
s'agite... Je rentre dans ces mers de Chine où j'ai
débuté. Elles auront bonne mémoire, si eUes recon-
NUIT 219
naissent l'enfant qui promenait ses premiers songes
sur leurs flots. Quel vendangeur a foulé dans cette
grande cuve mes illusions et mes espérances
écrasées ? Elle n'a pas changé, la mer de Cliine :
toujours dure. D'énormes lames de houle accourent,
se dressent, se ruent sur la poupe, s'effondrent en
creusant un abîme sous la quille ; au rude heurt de
ces montagnes d'eau, on entend geindre et craquer
la membrure. Le Mœris porte ses huniers de vent
anière, il se balance, il bondit, ce lé^dathan est
agile. Une menaçante barre de houle semble lui
refuser le passage ; il prend son élan comme un
cheval de course devant l'obstacle, le bon bateau, il
monte et replonge avec un tressaillement nerveux,
il repart de sa folle allure. BiTiits et colères qui ne
s'élèvent pas bien haut ; un semis de poudre
d'argent brille au firmament, les astres accom-
plissent paisiblement leur évolution silencieuse. On
a hissé les feux de route ; de l'arrière, l'œil confond
ces lueurs avec les étoiles qui dansent entre les
mâts secoués, passent et disparaissent dans le
treillis mouvant des vergues, des haubans, comme
si elles jouaient curieusement autour de ces petites
sœurs inconnues. — Elles jouaient de même, entre
les branches des gTands pins, autour du fanal qu'on
allumait le soir au mât de la Vigie : « îs'otre étoile,
que les autres en\'ient là-haut, » disait la voix.
Arrière, arrière, souvenirs !
A bord du « Bayard » , HaïpJwng, 2 juin. —
220 JEAN D'AGRÈVE
L'amiral m'a fait un accueil de bon augure. J'ai
pris ce matin mon service auprès de lui. Je
retrouve sur le Bayard d'anciennes connaissances,
quelques-uns de ces officiers ont depuis longtemps
conquis mon estime. Ils me mettent au courant des
événements. Ils sont tous furieux ici ; je n'entends
qu'iniprécations contre l'ignorance ou la couardise
de nos gouvernants. On se laisse duper par les
Chinois, on a perdu une occasion magnifique de
leur rogner les griffes pour vingt ans. A terre, au
Tonkin, tout va de mal en pis, depuis qu'on a
retiré la direction à la Marine pour la donner à la
Guerre ; l'incapacité des chefs est notoire, ils
gâchent la situation rétablie après Sontay par notre
amiral. Nous, nous aUons continuer notre besogne
de gendarmes, muser après quelques sampangs de
pirates ; on nous inutilise systématiquement... Je
reconnais le milieu, ces belles ardeurs et ces belles
colères des hommes dévoués à une tâche particu-
lière, arrêtés au moment de l'accomplir. Ils ne
voient que cette tâche, ils maudissent le frein serré
par le mécanicien qui voit l'ensemble, les contre-
coups, la nécessité de temporiser. Quelques jours
encore, et je penserai, je parlerai comme mes
camarades, emballé à leur exemple, regardant le
monde comme eux par les verres de la lunette du
bord.
Il n'est plus question de remonter au Nord. Il
faut pourtant que je fasse demander à Hong-Kong
si le câble n'a rien transmis à mon adresse.
NUIT 221
i8 juin. — La mouche nous rejoint avec les
dépêches. Je savais déjà qu'il n'y avait pas de
télégramme pour moi : elle n'a pas même pensé à
me télégraphier ! Rien, non plus, par le courrier de
France parti de Marseille le ii mai, arrivé à Hong-
Kong avant hier i6. Elle n'écrit même plus 1 C'est
l'abandon, l'oubli nettement signifié ; parce que
j'ai obéi à mon devoir imprescriptible de soldat,
comme elle avait obéi au sien. Pourtant j'ai écrit,
moi, de toutes les escales ; si je ne le fais pas cette
fois, c'est qu'autant vaudrait jeter une pierre dans
la nuit, sans prévoir où et comment elle tombera,
au risque de compromettre une vie refaite à mon
insu. Le ciel m'est témoin que j'aurais donné cher
pour apercevoir sur une de ces enveloppes le petit
timbre bleu de Russie. — Je suis quitté. — Ah !
je ne l'ai jamais sentie si profondément en moi I
Je la veux plus follement, depuis que je suis
certain de son ingratitude, depuis qu'elle a pris si
vite son parti de la rupture de nos liens. Je me
raidis, je triompherai. Mais il y a encore des soirées
terribles, des heures où je demande grâce et pitié à
la froide oublieuse.
HpÂpJiong, 2 juillet. — Les affaires ont subitement
changé de face. Le guet-apens de Bac-Lé a achevé
d'omiir les yeux à nos aveugles. Enfin ! la guerre
leur apparaît inévitable. Nous attendons d'heure
en heure l'ordre d'appareiller. L'amiral voudrait
frapper un grand coup dans la rivière Min ; la
222 JEAN D'AGRÈVE
flotte chinoise est concentrée là, il faut aller la
détruire sous les ca.nons de son arsenal, à Fou-
Tchéou. Je viens de réfléchir tout le jour sur le plan
de notre chef ; c'est le seul qui ait le sens commun.
Les équipages sont merveilleux d'entrain, les
officiers tout à la joie. Pourvu qu'ils ne nous
arrêtent plus, les diplomates de Pékin et les
généraux de Hanoï !
Le câble me passe une triste nouvelle : mon vieil
oncle Kermaheuc a succombé à la maladie qui le
minait. Il était ma dernière attache à la souche
natale, au passé des jours d'enfance. Je le revois à
tous les tournants de ma vie, comme un bon pilote
à la barre d'un rafiau qui gouverne mal. C'est lui
qui m'avait voué à la servitude de la mer. Va-t--elle
enfin me payer de tous les sacrifices que je lui
ai faits ? Le pauvre homme laisse des étoiles
tombées dans l'eau, comme il aimait à dire. Son
rêve était de me voir les repêcher. Pourquoi pas ?
Elle va enfin sonner, l'heure qui me permettra de
donner ma mesure. Si celle-là ne me trompait pas
comme les autres ? En route, et à bientôt le branle-
bas !
HÉLÈNE A JEAN
« Ilyères, ce 1 1 mai.
« Jean, ce n'est pas bien !
« Que vous ai-je fait pour me frapper ainsi ? Je
vous ai aimé, je vous aime de toutes les forces de
mon être. Je vous ai cherché longtemps, je me suis
NUIT 223
donnée avant que vous ne me demandiez, j'ai tout
brisé dans ma vie pour n'appartenir qu'à vous.
J'étais bien peu de chose, sans doute ; mais le peu
que j'étais, vous l'aviez agréé, vous m'avez dit
mille fois que je vous suffisais, j'ai cru en votre
parole. Vous étiez pour moi tout ce qu'il y avait de
bon et de beau dans la création de Dieu. Je vous
adorais comme j'adorais enfant Celui dont on
m'apprenait qu'il avait fait le monde et moi.
Enfin, vous étiez tout, vous le savez bien, et vous
l'êtes encore ; j'étais, je reste vôtre, et vous me
frappez sans pitié ! Vous m'abandonnez, au
moment où je m'apporte toute à vous, pour tou-
jours, dans la première joie complète de ma vie.
Vous me quittez comme une rencontrée d'un soir,
sans une explication, sans un mot, avec cette
affreuse brutalité...
« Oh ! je ne peux pas croire, il y a quelque chose
que je ne comprends pas ; mais ce n'est pas de vous,
cela, de vous que j'ai connu si délicat, si tendre;
de vous qui me traitiez comme une reine, les jours
où vous ne vouliez baiser que mes pieds. Non, c'est
impossible, je ne veux pas, je ne peux pas vous
mépriser. Je vous aimerais encore, même dans
cette indignité, c'est plus fort que moi ; mais je ne
vous en croirai jamais capable.
«Et cependant, que dois -je penser? Vous
représentez - vous mon martyre, pendant ces
dernières journées ? Toutes mes douleurs passées
étaient à peine des contrariétés auprès de la passion
224 JEAN D'AGRÈVE
que je viens de souffrir. A Pétersbourg, je n'ai rien
reçu de vous ; je m'expliquais ce silence : je ne
pouvais guère espérer là-bas votre réponse à la
lettre qui vous annonçait ma libération, mon
arrivée ; cette réponse me cherchait en Lithuanie,
un retard n'avait rien de surprenant. Pourtant,
j'étais inquiète ; pas même un télégramme ! Je
vous ai écrit, je vous donnais rendez-vous à Paris.
Je me mets en route, elle me paraît si longue ; mais
je m'entretenais avec la joie qui m'em.plissait le
cœur. J'arrive, je vous cherche de tous mes yeux
dans cette gare ; j'j^ attendais la réparation du
grand chagrin qui avait commencé là. Vous n'y
êtes pas : je ne comprends déjà plus. Je cours à
notre hôtel ; pas de lettres, pas un signe de vous.
Je m'affole, il est arrivé malheur à mon aimé ; je
remets tout ce que j'avais à faire à Paris, je repars
le soir même, enfin me voilà ici, hier matin. J'inter-
roge, on ne sait rien de vous ; personne ne vous a
vu, on vous croit parti. On me conseille d'aller
m'informer à Toulon. Je reprends le premier train,
je vole à Toulon, dans vos bureaux ; je demande à
ces gens, ils me répondent froidement, comme
aux pauvres filles importunes qui vont pleurer là,
abandonnées : vous êtes parti ! Parti il y a quinze
jours, sur im bâtiment qui vous emmenait au bout
du monde, avec les soldats, ceux qui vont mourir !
Et vous ne m'avez pas laissé un mot d'explication !
« Jean, avez-vous désespéré ? Ou bien m'avez-
vous rejetée comme un fardeau qu'on a soulevé en
NUIT 225
passant, qui serait trop lourd à porter jusqu'au
bout ? Je savais bien qu'elle vous reprendrait, la
mer, j'avais toujours tremblé, elle m'épouvantait
depuis la première heure, je la sentais tout entière
entre vous et moi dès le premier baiser. Je savais
bien ; mais pas comme cela !
« Je ne veux pas vous mal juger. Tout s'ex-
pliquera, je saurai, j'attends. Tu as été forcé, ou tu
as désespéré ; mais tu m'aimes encore, j'en suis bien
sûre. Reviens, Jean. Vois, je me suis arrachée de
toute la terre, je n'ai plus rien, si je ne suis tienne.
Je t'ai tout livré, ma vie, et l'autre après, s'il y a
une autre vie où tu n'es pas. Elles étaient à toi
avant ma naissance, elles te restent, quoi que tu
fasses contre moi. Reviens. Tu n'as pas connu ce
que je peux donner d'amour ; il était toujours
menacé, contenu, sans lendemain ; tu m'auras
trouvée trop triste, ennuyeuse, tu avais bien
raison ; mais tu verras, maintenant, le bonheur
sûr et complet me fera radieuse, telle que tu me
veux. J'ai tant mûri, tant appris. Je te jure que
je t'aimerai mieux. J'ai eu tort, c'est vrai ; j'ai
cru qu'il fallait te quitter pour arranger ma misé-
rable vie, pour te revenir avec sécurité et dignité ;
je ne devais penser qu'à toi, je ne devais pas te
quitter... Pardonne.
« Et j'ai tort de t'écrire ces choses. Pauvre cher
aimé, tu souffres aussi, tu as besoin de tout ton
courage ; tu es peut-être au milieu des dangers,
dans cet horrible pays d'où il n'arrive que des
226 JEAN D'AGRÈVE
nouvelles de maladie et de mort. Non, pas encore ;
tu es sur les mers lointaines. Que Dieu te garde
sur cette route ! Pourquoi ne m'as-tu pas prise ?
Je t'aurais suivi, je t'aurais servi. Veux-tu que
j'aille te rejoindre ? Oh ! permets. Je ne te gênerai
pas, j'attendrai là où les femmes peuvent demeurer,
sans honte et sans incommodité pour toi. Écris que
tu le permets. Hélas ! cette lettre mettra si long-
temps à te parvenir. Ne saurai- je rien auparavant ?
Je calcule mal le possible, aujourd'hui, je suis trop
brisée ; je t'écris du lit où l'on me soigne ; maman,
qui est venue me rejoindre ce matin, et qui n'est
guère plus vaillante que moi. Mais je serai forte, ne
t'effraye pas. Je te garde ma vie, c'est ta chose,
tu en veux encore, n'est-ce pas, mon Jean ? Tu
m'as châtiée, tu es le maître, tu es l'aimé, quand
même, toujours; mais tu n'abandonneras pas ton
HÉLÈNE. »
HÉLÈNE A JEAN
« Ce 12 mai.
« Oh ! mon Dieu ! Je n'ai pas songé à m 'in-
former, dans mon désespoir des premières heures,
j'avais la tête si malade ! Et j'apprends aujourd'hui
que le courrier de Chine a quitté Marseille hier,
pendant que je vous écrivais. Ma lettre attendra
donc quinze jours, jusqu'à l'autre bateau ! Vous ne
saurez jamais que je vous pardonne, que je vous
attends, que je vous aime plus, de tout mon cœur
élargi par la plaie que vous y avez faite 1 ft
NUIT 227
« Ce 14 mai.
« Enfin ! un premier soulagement ! Elle me
revient de la Russie où elle courait après moi, cette
lettre, — pourquoi si lentement, si tard ? Ont-ils
deviné qu'ils pouvaient me torturer en la retenant ?
— cette cruelle lettre qui m'annonçait votre départ
et les motifs de yotre résolution. J'y vois plus clair
dans m.a nuit, je sais sur quoi je dois pleurer.
« Jean, vous m'avez sacrifiée, sans une minute
d'hésitation, à un ordre de vos chefs, à des obliga-
tions de canière, à ce que vous appelez votre
honneur. Est-ce qu'il y a des ordres, des obligations,
un honneur, quand on aime ? Ai- je compté un
instant, moi, avec mon maître légal, mes obliga-
tions, mon honneur de femme ? Vaut -il donc
moins que votre honneur de soldat ? J'étais heu-
reuse de vous immoler toutes mes fiertés ; si je
l'avais pu, j'aurais voulu en mettre davantage sous
vos pieds. Maintenant encore, entre le mépris de
tous et votre amour, je ne balancerais pas. Votre
amour ? Il n'existe plus : n'importe, je vous
choisirais quand même !
«Ce 15 mai.
«Pardon, j'étais folle, hier, je souffrais trop, j'ai
encore tort. Tu as choisi autrement, je ne t'accuse
pas, tu as bien fait. Je sais que vous ne cédez
jamais, vous autres hommes, sur certaines idées ;
l'amour n'est pas tout pour vous ; chez le plas
aimant, l'orgueil sera toujours plus fort que la
228 JEAN D'AGRÈVE
passion. Je ne te demande pas l'impossible. Si
j'avais été là, si tu m'avais dit avec ton ancienne
tendresse : «Je t'aime et il faut partir», j'aurais
compris, je t'aurais crié moi-même : « Pars 1 »
Seulement, il me semble que tout cela pouvait se
faire autrement, d'une façon moins dure. Tu es parti
parce qu'il le fallait, Jean, mais aussi parce que tu
doutais, parce que ton amour allait décroissant,
parce qu'un réveil de ton imagination t'appelait à
une nouvelle vie. Oh ! je lis bien ton âme dans cette
lettre, et dans celles qui l'avaient précédée ; sous
les protestations que te dictaient l'habitude et la
pitié, j'y lis tes doutes sur moi, sur toi-même.
« Ainsi, tu as pu douter de moi ! Sur des appa-
rences, sur des malentendus, parce que ma sensibilité
réchauffée par toi devenait attentive à la voix des
misérables et à la voix de Dieu, tu as douté. Ah !
ce n'est pas à toi que j'en veux, c'est à mes
ennemies et aux tiennes, à ces femmes que j'avais
bien sujet de haïr dans ton passé. Elles ont em-
poisonné ton cœur, elles l'ont fait incrédule à
la force et à la durée de l'amour ; tu as pu con-
fondre avec leurs caprices un sentiment unique
et impérissable. Jean, tu pourras douter de moi,
quand je serai morte, si l'on te dit que je t'oublie
près de Dieu ; et sache qu'alors encore on te
trompera, c'est toi que je retrouverai, toi que
j'aimerai en lui.
« Renseignée par cette lettre, je me suis tramée
à Toulon, pour bien connaître la marche du bateau
NUIT 229
qui t'emporte, pour en avoir des nouvelles. Je
voulais télégraphier à l'une des escales ; j'ai
réfléchi, j'ai résisté à mon premier mouvement.
Comprends-tu ? Je me suis dit que si tu m'aimais
encore comme autrefois, tu perdrais la tête en
apprenant brusquement tout ce que tu ignores, le
désespoir de ton Hélène, revenue, seule ici, prête
pour toi ; tu ne supporterais pas cette pensée, tu
rebrousserais chemin, peut-être ; ce serait le bon-
heur pour moi, mais ce serait ensuite l'enfer, tu ne
me pardonnerais jamais une faiblesse où tu verrais
ton déshonneur. — Si, au contraire, tes doutes
persistants ont refroidi ta tendresse, mieux vaut te
laisser ainsi, t'épargner un surcroît de remords et
de peine qui te rongerait dans l'inaction de cette
longue traversée ; tu m'accuseras, tu me désaimeras
un peu plus, mais tu souffriras moins. Je te connais,
j'y ai bien pensé ; et je veux avant tout que tu ne
souffres pas, que tu gardes tout le courage dont tu
vas avoir besoin. Le même instinct me conseille de
ne pas télégraphier à Hong-Kong : comment te
dire tant de choses en quelques mots énigmatiques,
pubhcs et officiels ? Ils te troubleraient sans
t'éclairer, ils te renseigneraient mal sur ce que tu
apprendras en arrivant par ma lettre de Bjélizy ;
elle doit te suivre de près, elle te devancera peut-
être dans ce port ; tu sauras tout en la lisant, et tu
auras moins souffert jusque-là. Vois-tu, mon grand
enfant adoré, au fond de toutes nos vraies passions
de femme, il y a une maternité qui s'ignore, une
230 JEAN D'AGRÈVE
mère qui se cherche sous l'amante. Vous ne com-
prendrez jamais que c'est encore une douceur,
verser plus de larmes pour qu'il n'en monte pas
à vos yeux.
« Que regardent-ils maintenant, les chers yeux
qui étaient tout miens ? Quelles visions suivent-ils
sur ces terrifiants océans ? Hélas I je me sens
disparaître de ces j^eux voilés de doute. Tu sèmes
derrière toi les lambeaux de ton amour sur le mer.
Le pi ésage disait vrai : la triste fleur de flamme n'est
plus qu'un petit point qui s'obscurcit et sombre
dans ces immensités. Devant toi se lèvent de nou-
veaux espoirs, tu cours à eux avec ta prodigieuse
force de vie et de renouvellement. Je ne la maudis
pas : c'est elle que j'ai aimée. Tu disais qu'on l'avait
accumulée pour toi pendant des siècles dans tes
roches natales, et que tu prodiguais à travers le
monde cette réserve d'énergies. Pour moi aussi,
peut-être, d'autres avaient accumulé pendant des
siècles l'épargne d'amour qui a vainement essayé
de contenter ton désir. J'ai aimé, j'aime dans ton
âme sa volonté d'étreindre l'univers, et l'élan qui
te redresse quand cet univers t'écrase. J'ai aimé,
j'aime sur ta lèvre le dédain visible des choses qui te
dévorent le cœur. J'ai aimé, j'aime en toi, pauvre
souffrant du mal d'en haut, ce mal que j'ai voulu
guérir. Les fatalités de la vie ne m'ont pas permis
de le vaincre : je n'ai fait que l'exaspérer ; mais je
voulais sincèrement, tu le sais. Que n'ai-je pas aimé
en toi ? Je n'ai plus de honte, méprise-moi, mais
NUIT 231
entends - moi : à cette heure encore, Jean, ma
misérable chair, frissonnante sous le souffle qui
monte de la mer, implore en lui ta caresse de-
meurée ; s'il reste un peu de vie dans mes veines,
c'est l'étincelle que rallument tes baisers dont je
garde la brûlure ; et sur ce lit de malade où je
languis, une fièvre me soulève et me ressuscite au
souvenir de notre lit fleuri de l'Ile d'Or, celui que
tu jonchais de violettes avant de m'y prendre dans
tes bras, avant de m'y faire crier que je voulais
mourir de toi... Pardon, ne lis pas cela, oublie ;
mais si je dois passer loin de toi, il fallait que je le
crie encore une fois 1
« Ce 20 mai.
« Tu de\'ines bien ma première pensée, dès que
j'ai pu me tenir debout : j'ai fait signe à Savéû
pour qu'il me conduisît à l'île. On dit qu'il y a des
joies douloureuses ; c'en était une de revoir le bon
vieux. Je crois bien qu'il avait compassion de moi ;
elle était éteinte, la lueur de maUce qui pétille
habituellement dans ses petits yeux gris ; ils gar-
daient seulement l'obscure tristesse déposée tout
au fond par la longue société de la mer. Enfin,
quelqu'un qui me parlait de toi ! Comme nous
approchions de l'île, j'ai \ti un mouvement inu-
sité sur le rocher de Bagaud ; on achevait d'y
construire de vastes baraquements en planches.
Savéû m'a expliqué : on installe là un hôpital pour
les malades et les convalescents qui reviennent en
232 JEAN D'AGRÈVK
si gi-ande quantité du Tonkin. Ils seront en meilleur
air qu'aux environs de Toulon, où le choléra sévit
depuis un mois, — Du Tonldn, où tu seras bientôt I
Je me suis fait débarquer à Bagaud,
« Quelle misère, Jean ! Des spectres ravagés de
fièvre, des ombres jaunes, et beaucoup qui ne se
relèveront pas de la couchette d'ambulance où ils
grelottent Ils sont si jeunes, des enfants pour la
plupart ; ils racontent naïvement les maux qu'ils
ont endurés. Leur vue toucherait le plus indifférent;
pense à ce qu'elle était pour moi ! Ces malheureux
viennent du pays où tu vas leur succéder ; je te
voyais en chacun d'eux. Je leur ai distribué
l'argent que j'avais sur moi, mais je n'ai pas eu le
courage de rester; je me suis enfuie, j'ai repassé la
rade, j'ai fait mon pèlerinage à toutes nos stations
de l'île.
« Qu'elle était belle, notre île, avec de l'amour
dans l'air qui ne savait où se poser, une moisson de
blés ardents sans moissonneurs ! Zourdan m'ac-
compagnait, il m'a menée jusqu'à la Silentiaire. Je
m'y suis attardée, à l'heure de la prière des pins
d'Alep. J'ai p]"ié comme eux, avec ferveur ; c'est
pour moi, tu le sais, une autre façon de t'aimer.
J'étais assise sous le vieil arbre isolé, celui que tu
appelais le mien, parce qu'il fait une voûte de ses
branches basses juste à la hauteur de mes cheveux.
L'écorce repousse sur le tronc, à la place où tu as
gravé le doux vers de ton Ronsard ;
...Ce pin est sacré, c'est la plante d'Hélène.
NUIT 233
« Jean, il est bien inutile que Je mette sur ce
papier des mots : tu comprends ce que j'ai senti là !
« Ce 24 mai.
«Je suis retournée hier à Bagaud, j'avais honte
de ma faiblesse de l'autre jour. J'ai porté à nos
malades des aliments, des remèdes, quelques
bouteilles de notre bon myrte de Port-Cros. On a
débarqué un nouveau convoi, il en arrive chaque
sem.aine : ce Tonkin vous dévorera tous ! On com-
mente à Toulon la dernière lettre écrite par
l'amiral Courbet à un de ses amis de la marine ; il
disait : « Nous gaspillons temps, peine, argent...
Nos pauvres soldats que le feu de l'ennemi a
épargnés continuent d'être décimés par l'acclimate-
ment. » Cette lettre m'a mis la mort dans l'âme.
Les baraquements ne suffisent plus, on en construit
d'autres à Port-Cros même, entre notre maison et
le Vieux-Château. L'île du bonheur est devenue
l'île de douleur. Les sœurs de charité ne sont pas
en nombre. Une d'elles, me vo5^ant si intéressée par
ses malades, m'a priée de l'aider à soutenir la tête
d'un fiévreux qui buvait sa potion : un petit soldat
de l'infanterie de marine, un enfant comme les
autres. La sœur m'a fait un signe que j 'ai compris :
celui-là était condamné à brève échéance. Il le
savait. J'ai causé avec lui, j'ai vu qu'il prenait
plaisir à ma présence, à ma main posée sur son front,
Ouand ta chère fohe me flattait, tu prétendais que
Sa
234 JEAN D'AGRÈVE
les malheureux ressentaient du soulagement à mon
passage. Le soldat m'a dit qu'il était de la mon-
tagne de Vaucluse, — de ton pays, — et qu'il
aurait grand chagi-in de mourir sans embrasser
encore une fois sa mère, qui l'attendait chaque jour
à la maison. Alors je t'ai vu là, Jean, dans cette
pâle petite figure où descendait la mort ; je me suis
penchée sur elle, j'ai embrassé l'enfant à pleine
bouche, je lui ai dit : « C'est le baiser de votre mère
que je vous apporte » , et il a souri. Si tu dois te
coucher là-bas sur quelque lit d'hôpital, qu'une
bonne sœur te le donne de même, ce baiser qui te
reviendra de moi.
«Je suis restée tard, j'en ai soigné d'autres;
je veux devenir habile infirmière. Ce sera là désor-
mais, je le sens, la seule occupation qui pourra
m'intéresser, me tirer du morne abattement où je
végète. Je me suis arrangée avec Savéû : chaque
fois que l'état de la mer le permettra, — et aussi
l'état de ma misérable santé, — il viendra me
prendre pour me conduire aux baraquements des
Tonkinois. Oh î je ne m'en fais pas un mérite, je
n'ai pas le dévouement des sœurs de charité ; si ces
infortunés m'attirent, c'est que je te vois à leur
place : je plains en eux le mal qui peut t'atteindre ;
et ce sont tes hommes, comme vous dites de votre
troupe. Que me seraient des hommes qui ne
seraient pas toi ?
« Je ferme cette lettre, le paquebot part demain
de Marseille. Voilà de longues écritures, et tu seras
NUIT 235
si occupé d'autres choses I Mais c'est ma seule
consolation de causer ici avec toi. Sur ce feuillet
qui s'en va si loin, qui t' arrivera si tard, trouve
mes lèvres demeurées à la place où tes mains se
poseront, trouve tout mon cœur parti vers toi,
pour battre encore sous ces mains, bien-aimé.
HjÉLÈNE. »
QUARTS DE NUIT
« Bavard » , 4 juillet. — Nous remontions vers le
Nord, dans la fièvre de l'action prochaine. A notre
passage à Hong-Kong, hier, on nous a remis le
courrier de France arrivé par le bateau de l'avant-
veille. i\Ion paquet contenait trois lettres, de cette
écriture dont les traits ressemblent à des flèches
envolées très haut. Une d'elles portait le timbre de
Bjélizy : il y a dans son retard un acharnement de
la fatalité. J'avais cru bien faire, au départ de
Toulon, en chargeant un camarade qui devait me
suivre quelques jours après par le second transport
de recueillir mes lettres en souffrance : le malheur a
voulu que ce bâtiment fût retenu par une avarie de
machine à Obock, sans communications avec le
premier paquebot des Messageries qui l'a devancé ;
mon camarade a enfin rallié Saïgon et confié son
pli au bateau postal parti de France le 25 mai.
Celui-ci m'apportait deux autres lettres. — Quand
j'ai vu sur ces dernières le timbre d'Hyères, un
nuage a passé devant mes yeux : je suis resté
236 JEAN D'AGRÈVE
quelques minutes sans courage pour les ouvrir ;
enfin j'ai ouvert, j'ai lu.
...J'ai pris le quart, cette nuit, et je l'ai
prolongé jusqu'à l'aube, dans ma longue pro-
menade sur le pont du Bayard. Une fois de plus, ;
j'ai refait sur moi-même l'examen dont j'étais
coutumier, jadis, à ces heures de veille solitaire. Je
ne l'avais jamais fait si sévère et si com.plet ; pour
la première fois peut-être, j'ai vu clair en moi, à la
lumière projetée dans ma conscience par cet ange.
Comme ceux qui guérissaient les aveugles, dans les
récits des Écritures, l'ange a fait tomber la taie de
mes yeux. L'examen m'a montré nettement ce que
je suis : un misérable et un sot. Par mon égoïsme et
ma stupidité, j'ai gâché ma vie, j'ai brisé celle de
l'adorable créature qui méritait tous les bonheurs.
Sans doute, la fatalité a sa part dans notre
malheur présent et dans tous ceux que je prévois.
Elle apparaît, bien visible en tout ceci, la Force, le
personnage muet d'Eschyle qui conduit seul le
drame, tandis que tous les autres parlent et se
démènent en vain. Ah I elle est économe de moyens
dans la composition de ses tragédies, elle laisse à
nos dramaturges les péripéties violentes qu'ils
inventent. Il lui sufht pour nous broyer de combiner
ses instruments éternels, le temps, l'espace ; il lui
suffit de nous laisser ignorer quelques heures le fait
qui décide à quelques lieues de distance nos
destinées, tandis que nous croyons leur donner un
autre cours. Lugubres imbéciles, qui s'en vont
NUIT 237
répétant que leur science a vaincu le temps et
l'espace ! Elle n'a pas su les raccourcir à la mesure
des mouvements précipités de nos cœurs, et tout
est là. Des lettres qui se croisent, un retard de poste,
telle date arbitrairement assignée plutôt que telle
autre aux départs d'un service maritime, il n'en
faut pas davantage pour faire naître le doute, puis
le désespoir, pour séparer des âmes, pour suggérer
des résolutions irréparables. La science se flatte
d'avoir gagné quelque chose sur la force mys-
térieuse qui joue avec nos vies, parce qu'elle nous
arme d'un télégraphe, d'un paquebot plus rapide
et plus résistant à la mer ; elle n'a fait que fournir
à l'ironique souveraine des moyens nouveaux
de varier le vieux jeu, renouvelé des Grecs; et
aujourd'hui comme aux premiers jours du monde,
les combinaisons sagaces de cette force meurtrière
sont trop bien servies par l'incohérence et la folie
de l'homme, qui n'a pas changé.
Certes, rien ne pouvait empêcher mon départ à
l'instant où cette lettre de service l'a commandé ;
mais, comme le dit Hélène, « tout cela pouvait se
faire autrement. » Ce sont mes variations et mes
doutes injustes qui ont envenimé cette séparation ;
envisagée résolument par nos cœurs unis, elle n'eût
été qu'ime épreuve pour nos courages ; j'en ai fait
un meurtre. Oui, un meurtre. Je vais écrire à la
pauvre abandonnée tout ce que je pourrai imaginer
pour adoucir et leurrer sa peine; je ne me paie
pas d'illusions. Notre campagne sera longue ; un
238 JEAN D'AGRÈVE
officier en service actif dans ces mers ne peut guère
espérer qu'il reverra la France avant deux années ;
c'est plus que ne supportera une victime frappée
au cœur, isolée, traquée par toutes les férocités de
la vie. Elle a maintenant le droit de douter, elle
aussi; ce doute la tuera à petit feu.
Et le mal vient de plus loin. J'en aperçois trop
tard les racines profondes. J'ai horreur de moi. Je
ferme ce cahier. Je n'y veux plus observer un si
triste sujet d'étude. Je crains bien de n'avoir
jamais célébré ici que le culte de mon orgueil. A
quoi bon chercher à me connaître, puisque je
n'apprends pas à me diriger ? Quand je prendrai
désormais la plume, ce sera pour écrire à la mal-
heureuse qui m'a enseigné, mieux que mes fastu-
euses méditations, le véritable sens de la vie.
JEAN A HÉLÈNE
« Du Bayard, le 5 juillet.
« Hélène, pardonne ! A genoux devant toi,
divine offensée, je m'abîme dans le repentir et
l'adoration. Entends un cri où tu reconnaîtras
l'accent de la vérité, s'il y a en ce monde une
vérité : jamais je ne t'ai mieux aimée, parce que
jamais je ne me suis plus détesté.
« Ma pensée vient de voler à toi, bien incomplète,
dans la gêne de quelques mots télégraphiques. Je don-
nerais des années pour hâter d'un jour le moment
où ces lignes t'apporteront un peu de satisfaction.
NUIT 239
« Je ne savais rien. Je reçois, je lis tes lettres, y
compris celle de Bjélizy : le sort mauvais qui nous
poursuit a voulu qu'elle s'attardât sur un bâtiment
empêché ; elle m'a rejoint hier, avec tes lettres de
mai. Depuis hier, je vis dans l'épouvante de ce
que je vois : ton martj're ignoré, ton arrivée au
pays de notre amour, ta chute brusque de la joie
dans le désespoir. Je ne savais rien ; mais j'aurais
dû deviner, j'aurais dû croire.
« Tu l'as compris, chère femme, il fallait partir au
reçu de cet ordre, sous peine d'infamie. Tu n'ac-
cuses pas mon absence, tu n'accuses rien, créature
de bonté : tu aurais le droit d'accuser mes doutes
et ma mobilité, qui t'ont fait souffrir plus que
l'absence. Tu as bien lu en moi. Oui, je n'ai pas eu
la première vertu de l'amour, la patience dans
l'épreuve ; après le mal du doute, j'ai été repris
par le mal de mon égoïsme, par mon inquiétude
de vie nouvelle et de sensations inéprouvées.
L'égoïsme, l'orgueil et la lâcheté qu'ils engendrent,
voilà tout ce que je trouve au fond de moi, quand
j'y regarde à ta lumière. Je ne sais comment tu as
pu découvrir dans cet être misérable un objet digne
de ton attachement : sans doute parce que tout est
miroir à qui projette sur autrui sa propre perfection.
« Ah ! ne sois pas trop sévère pour celles à qui tu
imputes mes déchéances ; celles-là ou d'autres, si
elles ont contribué à pourrir le fruit, c'est que le ver
y était déjà. J'ai passé mon inutile vie à me payer
de mots, moi qui prétends ne pas croire aux mots :
240 JEAN D'AGRÈVE
je ne sais quel romantisme de pacotille, je ne sais
quels sophismes répandus dans l'air de mon temps
m'ont obscurci la clarté qui garde le cœur sain et
droit. J'ai cru qu'un homme pouvait impunément
user sa force à essayer des sensations, son in-
telligence à collectionner des curiosités; et je
m'imaginais que c'était beau, que c'était efficace
pour le développement de la puissance latente en
chacun de nous ; et j'étais fier de ce que j'appelais
mes expériences, pauvre idiot ! Quand l'heure est
venue de me montrer égal à l'un de ces grands
bonheurs si lourds à porter, je n'en ai plus trouvé
la force ; quand il a fallu combattre la douleur,
j'étais vaincu d'avance par mon passé ; mes jours
passés fuyaient derrière moi comme des soldats en
déroute, ils jetaient la panique jusque dans mes
jours à venir. Je n'ai pas deviné assez tôt le secret
de la vie : l'homme doit rêner son imagination, son
cœur, ses sens, et attendre patiemment celle qui
passera le soir, quand elle n'a point passé le matin,
sur le chemin où on l'a méritée.
« Tu as passé enfin, tu m'as appelé, c'était trop
tard ; de celui que tu appelais, il ne restait qu'une
méchante ombre. Je t'ai apporté tout ce que j'avais
lentement ramassé de souillures dans les égouts de
ce monde où ma vie s'était traînée : je t'aurais
corrompue, si l'on pouvait te corrompre. Je n'ai su
te donner que l'incohérence et la furie de la passion,
à toi qui avais la stabiHté et la douceur du véri-
table amour. Un moment, je m'y suis trompé ; aussi
NUIT 241
longtemps que ma passion ne fut pas contrariée, je
m'étonnai de la sentir confiante et calme, je me
crus guéri du mal natif ; tu l'avais endormi mieux
que les autres. Mais à la première contrariété, le
mal m'a ressaisi ; en dépit de mes protestations et
de mes extases, ce fut mon châtiment de te con-
fondre alors avec les autres.
« J'ai douté, parce que je n'ai jamais su com-
prendre la volonté réfléchie du cœur qui t'avait
brusquement jetée à moi. Esclave de mes préjugés,
ce don spontané continuait de m'apparaître, même
quand je t'ai mieux connue, comme un fait in-
quiétant, extraordinaire ; je n'ai pas su y voir ce
qu'il était en réalité pour toi, un anneau négligeable
dans la chaîne solide, unique, invariable de tes
actions et de tes sentiments ; un don de peu
d'importance à tes yeux, dans le don autrement
précieux, infiniment résolu, de toute ta vie, de
toute ton âme vierge.
« Je t'aimais mal quand je pensais le mieux
t'aimer, dans mes fougues passagères de l'Ile d'Or.
Tu m'as enfin appris à aimer : science désormais
inutile, je te le jure, si je ne dois plus l'appliquer
avec toi. Tu m'as tout appris. Nous avons pu nous
persuader, toi dans ta modestie et moi dans ma
vanité, que je formais ton jeune esprit ; c'est lui
qui éclairait le mien. Quand je t'ai cueillie, fleur
naturelle qui s'ouvrait dans le bonheur, je n'entre-
voyais qu'une partie de ta grandeur. Je te nommais
ma primitive : déjà ta simplicité et ta raison claire
242 JEAN D'AGRÈVE
me révélaient un monde idéal, plus proche de la
nature, semblable à celui que nous imaginons aux
anciens âges moins tourmentés. Depuis lors, la
fleur s'est développée, elle a porté fruit dans la
souffrance. De la compréhension instinctive de la
nature, tu t'es rapidement élevée à l'intelligence de
tout ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité, de tout
ce qu'il y a d'accessible en Dieu. L'amour vrai et la
douleur t'ont fait parcourir, en quelques moments
d'une vie individuelle, la longue route où le genre
humain a marché, où il a amassé ses lentes acquisi-
tions de pitié, de charité, de lumière. Le malheur
m'exaspérait contre les hommes et me révoltait
contre le Ciel ; malheureuse, tu t'es penchée sur
les hommes, comme autrefois sur les plantes de la
vallée, tu les as compris du même instinct, tu as
aimé chez eux l'affliction qu'ils avaient en commun
avec toi, et tu as regardé le Ciel, parce qu'il ne
pouvait venir que de là, ton amour plus grand et
plus pur. Le symbole exemplaire que tu étais pour
moi s'est élargi, agi'andi : il embrasse les temps,
il me montre tout l'achèvement possible de la
merveille humaine dans les merveilles de l'univers.
O Eve tombée de ton jardin de paradis dans les
ronces, remontée en aimant et en souffrant dans un
ciel plus haut, Eve, je te salue et je t'adore,
« Listruit par toi, je crois avoir changé, autant
qu'on peut changer en une nuit ; je le crois, puisque
j'ai horreur de cet étranger, l'homme égoïste,
mobile et vain, que j'étais encore hier. Une
NUIT 243
première fois, je m'étais flatté de retrouver ma vraie
nature, comme je disais alors sans en connaître la
pauvreté. Un accès de lassitude et de misanthropie
m'avait rejeté pour un temps hors du monde ; j'en
voyais le néant ; c'était encore mon orgueil qui
parlait, qui s'opposait au monde, parce que j'y
avais cherché l'impossible et pris seulement le
pire. J'ai appelé rénovation ce qui n'était que
l'exaspération de mes faiblesses. Ma vraie nature !
Il ne fallait pas la retrouver, mais la perdre. Tu as
fait ce miracle de m'en dépouiller, d'en créer une
meilleure qui se modèlera de loin sur la tienne. Si
je te suis rendu, l'homme que je serai méritera
peut-être ton amour, qui s'était trompé en se posant
sur celui que je fus.
« Espérons, mon Hélène. Ne t'inquiète pas pour
moi. Tu t'exagères les dangers insignifiants que
nous courons dans cette lutte contre des adver-
saires peu redoutables. A bord de nos vaisseaux, en
mer, nous sommes préservés des épidémies qui
éprouvent dans l'extrême Orient les troupes du
service continental. Hélas ! je n'aurai pas la chance
d'être rapatrié à l'hôpital de Port-Cros, pour y
recevoir les soins de la Dame, de la Sœur de l'Ile
d'Or. Mais mon absence sera courte ; l'amiral
compte rentrer en France après ime campagne
vigoureusement menée ; il a des bontés pour moi,
il me ramènera avec lui. Jusque-là, j'accomphrai
un devoir qui ne me distraira pas de ta pensée, qui
me donnera la fierté de t'avoir mieux gagnée, chère
244 JEAN D'AGRÈVE
femme. Je serai fort désormais pour t'attendra :
promets-moi de m'imiter. Tu dois attendre et me
faire crédit, chérie, afin que tu puisses juger
l'homme nouveau que je t'annonce et pardonner à
l'homme du passé.
<( Mon âme affermie uq s'égarera plus hors de la
route que tu m'as montrée. Te souviens-tu, Hélène,
de la toute première rencontre, sur la Triomphante ?
Ta main s'était posée sur cette mystérieuse
sensitive, sur l'aiguille qu'une vertu inexpliquée
attire éternellement vers un pôle d'amour inconnu.
Voulais-tu m'enseigner, dès cette première minute,
ce que tu serais à jamais pour moi, le pôle toujours
cherché, l'orientation infaillible dans la nuit et la
tempête ? Crois-le, la pauvre aiguille qui a tant
oscillé ne déviera plus sous ta main.
« Humblement, tendrement, je la retiens dans
les miennes et sous mes lèvres, cette frêle, douce,
forte main, je la couvre de baisers et de larmes
repentantes. Je la supplie de répandre encore sa
bonté sur cette terre ; quand elle sera trop lasse de
s'y meurtrir, sache-le bien, mon Hélène, où elle
me mènera je la suivrai, dans la vie et dans la
"10^^- Jean. »
hélène a jean
« Hyères, ce i6 août.
« Jean, le bateau qui part demain te jettera
encore cette lettre. Ils emportent tous ma pensée
vers toi ; aucun ne me rapporte la tienne. Je serais
NUIT 245
devenue folle, si quelques télégrammes ne m'ap-
prenaient depuis un mois que tu existes, que tu
ne m'oublies pas tout à fait. La lettre annoncée
par la première de ces dépêches va donc arriver à
Marseille, avec le paquebot attendu le 18, après-
demain I Je me consume dans l'attente de ce
courrier. Enfin, je vais lire dans ton cœur. M'y
retrou verai-je ? Est-il possible que tu aies ignoré si
longtemps mon séjour ici, ou que, le connaissant, tu
aies cessé d'écrire ? Tu écrivais encore en Russie,
sans doute. Les fâcheuses nouvelles que je reçois
de mon protecteur à Pétersbourg me laissent
deviner le sort de tes lettres. Figure-toi qu'ils ont
retenu les premières, celles que tu m'adressais des
escales, et qu'ils en ont abusé ; ils en prennent
avantage contre moi ; on veut m 'arracher, avec
cette arme, de nouvelles concessions, on traîne en
longueur une affaire que je croyais résolue. Il ne me
manquait dans ma désolation que ces nouvelles
alarmes ! Mais dois-je m'en émouvoir ? Ma liberté
a-t-eUe encore pour moi un prix, un but ? J'attends
que tu me l'apprennes, Jean.
« A part ce surcroît de soucis, que te dirai- je de
ma vie ? Elle est telle que je te la dépeins depuis
trois mois, concentrée dans mon hôpital de Bagaud.
Les malades rapatriés continuent d'y affluer ; leurs
récits sont de plus en plus terrifiants, quand ils
racontent les souffrances qui vous exterminent
là-bas. Et voici que les journaux annoncent la
guerre avec la Chine, une descente de votre escadre
246 JEAN D'AGRÈVE
à l'île de Formose, une bataille imminente avec la
flotte chinoise ! Pas im de vous n'en reviendra ;
ou ceux qui reviendront seront semblables à ces
pauvres guenilles humaines que nous disputons ici
à la mort. Elle nous en prend beaucoup ; notre petit
cimetière de Port-Cros devient trop étroit ; chaque
semaine, de nouvelles épaves vont rejoindre les
anciennes dans ce coin d'oubli. Le Père André, le
curé, dit tristement qu'il n'avait jamais eu autant
de paroissiens.
<i Je me suis liée avec lui dajns notre oeuvre
commvme d'assistance. Je ne le connaissais que par
tes plaisanteries d'autrefois ; tu t'amusais du curé
à la longue barbe qui couvrait ses ruches avec le
drap mortuaire ; tu prétendais que cet ancien
missionnaire avait pris sa retraite à l'Ile d'Or parce
que toutes ses ouailles s'étaient mangées les unes
les autres, dans le pays de cannibales qu'il
évangélisait. C'est l'exacte vérité, mais tu avais tort
de te moquer. Le Père André est un homme
intelligent et bon, esprit très large parce que son
cœur l'est aussi ; comme ceux qui ont parcouru le
monde et vu beaucoup d'hommes divers, U n'a
aucune étroitesse, il comprend toutes les origina-
lités de pensée, toutes les misères d'àmiC. La ruine
de ses missions du Congo et la maladie de foie qu'il y
a contractée l'ont condamné au repos dans la petite
cure de Port-Cros, créée pour lui ; ici, dit-il, parmi
ces gens de tous les pays, il se croit encore un
missionnaire. Il ne peut se consoler du désastre où il
NUIT 247
a perdu les centaines de petits sauvages qu'il avait
recueillis, instruits, qu'il aimait comme ses enfants.
« Il hésitait bien un peu, à nos premières ren-
contres ; on avait dû me faire très noire dans son
esprit. Puis, nous avons causé, nous nous sommes
entr'aidés en soignant nos fiévi-eux. Un jour, il a
regardé dans mes yeux de chagrin comme les vieux
médecins regardent dans les yeux des malades ; et
il m'a dit : «Madame, vous avez quelque grande
peine ; laissez-moi vous donner un hvre qui l'adou-
cira. )> Il m'a prêté une Bible ; depuis lors, je lis
avec avidité les deux Testaments. Le Père André
a raison : ce livre noie nos peines dans l'immense
réservoir cies plus anciennes larmes, de toutes les
larmes du genre humain. Cette vieille plainte me
rapporte l'écho fraternel que tu aimes, mon Jean,
dans la plainte infinie de ton Océan. N'est-ce pas
pour moi qu'a été dite la parole que je Hsais ce
matin : « Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à
celui qui souffre, à celui qu'il cerne de toute part ? »
« Me sachant cernée par les maux, le Père André
vient quelquefois me voir, quand je suis trop faible
pour passer à l'ile. Je lui ai tout confié. Que veux-
tu ? On étouffe, à la fin, toute seule, il faut se verser.
Et puis, il me parle de toi. Je lui ai expliqué ma
position, je lui ai dit qu'il ne devait pas me
gronder ; que j'étais presque et que je serais
bientôt tout à fait hbre de t'aimer. Je vois que ma
situation l'embarrasse ; mais comme il est très
bon, il a compris qu'il fallait d'abord secourir
248 JEAN D'AGRÈVE
l'être qui périt ; il entre dans mon idée, il finit par
sourire, cherche à m'égayer, parle de la belle noce
qu'il voudrait célébrer dans sa petite église de
planches. Je le laisse dire : j'aurai peut-être besoin
de son ministère, pour cela, ou pour un autre
service.
« Il faut bien que je te l'avoue, mon Jean, pour
m'excuser s'il m'arrivait de ne plus écrire : je ne
suis pas brillante, ces derniers temps. Maman, qui
ne vaut guère mieux, et le médecin avec elle me
font la guerre sur mes fréquents voyages à Bagaud ;
ils assurent que je me fatigue, ils ne savent pas que
cela seul me soutient, puisque dans ton île et parmi
tes soldats je suis un peu moins loin de toi. Le
docteur n'est pas content de moi. Nous causions,
hier ; je lui disais, comme je te l'ai dit souvent,
que je retiens ma vie par un perpétuel effort,
qu'elle s'échapperait d'elle-même, si je la laissais
aller. Il a haussé les épaules ; mais j'ai surpris
ensuite sa conversation avec mère, j'en ai retenu
ceci : « Ce sont des enfantillages ; cependant, il y a
quelquefois une part de vérité mal aperçue dans
les à-peu-près des gens du monde sur les matières
qu'ils ignorent. Le chagrin ne tue personne ; mais
la dépression morale permet aux maladies réelles
de tuer plus facilement. Votre fille est dans la
catégorie de ceux que nous appelons des sujets sans
défense physiologique, parce qu'ils sont sans
défense ps3/choîogique. Telle indisposition qui ne
compterait pas pour l'individu résistant peut mettre
NUIT 249
très bas ces sujets qui s'abandonnent. On vit
quand on veut vivre ; on ne meurt pas quand on
veut mourir, mais on laisse toutes les chances de
victoire aux maux qui nous g-uettent et que la
volonté de vivre tient en respect. Il faut vouloir
vivre. » — Il en parle à son aise, le docteur. Pour-
quoi le voudrais-]' e ?
« Le Père André m'a conté une superstition qu'il
a observée chez quelques peuplades de l'Afrique.
Ces sauvages croient qu'aucun homme ne meurt de
mort natiureUe : l'âme est attirée hors du corps par
le maléfice d'un passant ; le sorcier qui l'a saisie
l'emporte captive ; le corps délaissé maigrit, perd
ses forces, il meurt s'il ne peut recouvrer son âme.
— Tu as passé, tu as pris, je ne te redemande pas
ta captive, oh ! non ! seulement... seulement, les
sauvages ont raison, le corps ne vit pas sans son
âme.
« Pardon, je ne dois pas t'attrister, tu n'as pas
trop de toute ton énergie. Vous êtes à la veille d'un
combat. Les nouvelles de ce maudit pays exhalent
un vent de mort. Je n'entends parler que d'officiers
blessés ou malades en Indo-Chine. Ecris-moi que
tu voudras vivre, comme dit le docteur, et je te
promets de le vouloir aussi. Ne t'alarme pas, si tu
peux encore t'alarmer à mon sujet : je serai vail-
lante, je me défendrai, je vivi-ai, pourvu que tu
m'en donnes de bonnes raisons. Je les attends.
Oh ! ce bateau qui me les apportera peut-être,
comme il est lent ! — Mais s'il ne doit pas me les
250 JEAN D'AGRÈVE
apporter, il sera toujours trop rapide. Jean, voilà
trois mois que je n'ai pas vu ce mot tracé par ta
main : « J'aime. » — Et j'ai tant besoin que tu
m'aimes, ce soir. Je ressens une étrange lassitude,
et en même temps un grand bien-être, comme si
j'allais me reposer, en toi. Jean, quoi qu'il arrive,
je t'ai bien aimé ; tu as eu seul, tu auras tous mes
souffles, jusqu'au dernier. Je te redis encore, sous
les cyprès qui noircissent à la place où j'attends,
comme ce jour où tu vins enfin : — Aimez-moi,
voulez- vous t* — Tu veux, toujours ?
HÉLÈNE. »
LE PÈRE ANDRÉ AU LIEUTENANT d'AGRÈVE
« Port-CroSj le 23 août 1884.
« Monsieur, je remplis en vous écrivant un devoir
de mon ministère ; et j'exécute une volonté sacrée.
J'ai à vous parler, vous le devinez, d'une personne
à laquelle vous portiez un vif intérêt. Vous devez,
monsieur, vous armer de courage pour lire ce que
j'ai la triste mission de vous apprendre. Je prie le
Seigneur qu'il augmente en vous la force qu'il nous
dispense pour souffrir.
« Cette pauvre dame s'était surmenée, depuis
quelques semaines, dans les soins qu'elle rendait
aux soldats du Tonkin hospitalisés à Bagaud. Elle
donnait là un exemple de charité active qui faisait
l'édification de tous. Mais ses forces la trahissaient
visiblement ; il ne m'échappait point que le cœur
NUIT 251
ne les soutenait plus, parce qu'un chagrin le
dévorait. Nous l'avons vainement pressée, sa mère,
le docteur et moi, de prendre quelque relâche ; elle
a refusé de nous écouter. Le 17 encore, elle a passé
toute la matmée aux baraquements, dans cet air
saturé de germes infectieux ; on avait amené un
nouveau convoi de rapatriés; elle a voulu veiller
à leur installation, disant qu'elle ne pourrait
s'absenter d'Hyères le lendemain, qu'elle attendrait
tout le jour l'arrivée du courrier de Marseille. Un
orage avait abaissé la température, le voyage de
retour a été pénible, elle a sans doute pris froid.
Appelé en ville par une obligation, je l'accom-
pagnais. Elle fut saisie sur mer d'un violent frisson,
elle dût s'aliter en rentrant.
« Le lendemain, la fièvre lente qui minait cet
organisme pnt un caractère aigu ; le docteur
observa des symptômes paludéens, il manifesta
des inquiétudes. Sur son conseil, je suis resté à la
disposition de ces dames : Dieu m'a bien inspiré.
Le 19, la malade fut très agitée, elle demandait à
chaque instant si nous avions des nouvelles de
Marseille, si l'entrée en rade du courrier de Chine
était signalée. Nous lui dîmes que ce bateau avait
un léger retard. Elle tomba alors dans une profonde
prostration ; elle n'en sortit le 20 que pour nous
interroger à plusieurs reprises : « Le bateau ? Le
bateau ?» Le docteur hochait tristement la tête,
répétant qu'il n'y avait plus de défense, plus de
lutte et que ce serait rapide. Dans l'après-midi, le
252 JEAN D'AGRÊVE
facteur remit enfin la lettre qu'elle attendait.
Elle parut retrouver des forces, elle voulut lire
elle-même. A mesure qu'elle lisait, une expression
angélique se répandait sur son visage ; les couleurs
de la vie y revenaient, nous eûmes un moment
d'espoir. — « Vous êtes mieux, madame ? » lui
demandai-je. — « Oh ! oui, répondit-elle, bien
mieux, très bien 1 Mais pas le bien d'ici-bas : je
m'en vais, je m'en vais contente. » Elle se fit donner
une plume, essaya de tracer quelques lignes, sa
main s'y refusa. Elle me dit alors ces mots, que j'ai
le devoir de vous rapporter textuellement : « Mon
bon père, promettez-moi d'écrire. Vous direz tout
ce qui peut le consoler, le fortifier, tout ce que vous
comptiez nous dire au jour que vous me faisiez
espérer, dans votre église de Port-Cros... Vous
joindrez ceci à la lettre, » — elle prit dans une coupe
une tige de glaïeul inclinée sur le chevet du lit,
— « vous direz que l'Hélène d'autrefois, l'Hélène
de la terre, se laisse tout entière dans cette fleur.
L'autre remonte à Dieu : dites qu'elle part en
bénissant, dites que je l'emporte tout avec moi,
au Ciel... »
« Je vis que la fin approchait : je parlai à
l'agonisante de ses devoirs. Elle reçut les secours
de notre sainte religion avec une résignation
touchante. Je dois exprimer ici toute ma pensée,
monsieur. Depuis quelque temps, je causais souvent
avec cette personne remarquable des vérités et des
consolations de notre foi. Elle n'en avait pas des
NUIT 253
notions aussi précises, aussi fermes que je l'eusse
désiré ; malgré son humble soumission, je sentais
qu'elle entendait mal mes éclaircissements, que
cette âme allait à Dieu par d'autres voies qui lui
étaient habituelles, et que pourtant elle me
rejoignait en Dieu, avec une ferveur que j'enviais
pour moi-même. A ce moment suprême, elle n'avait
pas le parfait détachement qu'il faut souhaiter au
chrétien ; elle ne pouvait s'élever au ciel que sur
les ailes d'un amour terrestre dont son cœur était
encore plein. De plus scrupuleux s'en seraient
inquiétés, leur rigidité jugerait peut-être que je
n'ai pas exigé assez. Je ne suis qu'un pauvre
missionnaire d'Afrique, j'ai pratiqué et instruit des
hommes rebelles à nos formes de pensée ; ils conti-
nuaient de mettre leurs idées natives dans les mots
que je leur enseignais ; jamais ces primitifs n'ont
pu comprendre ces mots comme moi. Cependant
j 'ai vu là des âmes pieuses, leur prière autre valait la
mienne, elle était certainement agréable au Dieu
unique qu'ils voyaient avec des yeux différents des
miens. Et pour ce qui est des attaches terrestres, je
sais leur force ; il est beau de les rompre ; mais
quand cette grâce n'est pas donnée, j'estime qu'on
peut mourir dans le Seigneur en lui rapportant ces
attaches purifiées. Je crois suivre l'exemple de mon
divin Maître, qui ne demandait point par quels
chemins on venait à lui. Si donc vous êtes, comme
je l'espère, monsieur, pénétré de la religion de
votre enfance, n'ayez pas d'inquiétudes sur l'âme
254 JEAN D'AGRÈVE
que j'ai vue partir, pareille aux anges qu'elle allait
rejoindre, après l'ardente prière faite avec moi ; je
puis bien ajouter : avec vous.
<( Elle a survécu quelques instants. Repliée en
elle-même, elle ne parlait plus. Elle fit signe
d'ouvrir la fenêtre ; nous pensâmes qu'elle voulait
de l'air, nous obéîmes. C'était l'heure dernière du
jour, si belle dans nos contrées. D'un effort calme,
la malade se redressa sur son lit ; ses yeux s'abais-
sèrent sur la mer endormie, se relevèrent sur les
sommets de Port-Cros, encore lumineux, qu'on
voyait dans le ciel juste en face de la fenêtre. Elle
montra du doigt des mouvemens d'ailes blanches
sur la mer, elle murmura : « Les mouettes... s'en
vont... à l'Ile d'Or... » Ce furent ses derniers mots.
Toute sa vie parut revenir dans ses yeux étrange-
ment graves, étrangement fixes, qui regardaient
là- bas ; et nous fûmes douloureusement surpris
quand le médecin, se penchant sur le cœur, nous
dit : « Il ne bat plus. » La vie s'était enfuie dans ce
regard. Elle a passé de nos mains comme un oiseau,
avec un frisson presque imperceptible.
« Un pli posé STir sa table contenait ses dernières
dispositions. Elle y avait écrit :
« Libre et seule maîtresse de ma personne, j'ordonne
qu'on m'ensevelisse dans le cimetière de Pori-Cros.
Ma sépulture devra être pareille aux autres qui sont
là. On n'inscrira sur la croix que mon nom : Hélène. »
« Elle nous recommandait en outre d'expédier
NUIT 255
à votre adresse, sur le Bavard, un paquet de lettres
qui vous appartenaient, disait-elle. Vous le recevrez
par ce même courrier.
« Avec le consentement de sa pauvre mère, — le
docteur estime que la vieille dame prendra bientôt
le même chemin, — nous nous sommes religieuse-
ment conformés à ses volontés. Je lui ai fait dans
notre île des funérailles bien simples, touchantes
par le concours et l'émotion de tous nos braves
gens. Savéû tient à vous en donner lui-même le
compte rendu. Je veillerai pieusement sur la tombe
qui m'est confiée.
<< Je n'ai pas cru déroger à mon caractère,
monsieur, en m'acquittant de la mission que
j'avais reçue d'une mourante. Je n'ai point à
connaître ce qui a été dans le passé ; je sais seule-
ment que j'ai eu l'édification d'assister à une fin
exemplaire, le bonheur de consoler celle qui avait
l'ardent désir, et qui allait avoir le droit de vous
appartenir devant Dieu ; autant que je puis me
prononcer sur les latitudes accordées par d'autres
rites, d'autres lois, d'autres mœurs ; autant que
je puis préjuger l'octroi des dispenses dont mes
supérieurs ecclésiastiques disposent seuls dans leur
sagesse.
« La courtoisie que vous m'avez montrée dans
quelques rencontres ne m'autorise pas à entre-
prendre sur vos pensées intimes. Je n'ajouterai
qu'un mot, dicté par mon devoir de prêtre et par
mon cœur d'homme : je vous plains de tout ce
256 JEAN D'AGRÈVE
cœur, monsieur, si vous apprenez ce malheur avec
les sentiments que je présume en vous ; et j'appelle
vos plus sérieuses méditations sur les dernières
paroles que j'avais charge de vous transmettre :
« Dites-lui que je l'emporte tout avec moi, au
Ciel. »
« Je demeure, monsieur, votre très humble
serviteur,
ANDRÉ,
Prêtre des Missions étrangères,
Ancien délégué au vicariat apostolique de l'Oubanghi,
Desservant à l'île de Port-Cros. »
SAVEU AU LIEUTENANT D'AGRÈVE
« Port-Cros, le 24 août 1884,
« Mon Capitaine,
« Faites excuse si je prends la liberté de vous
écrire. C'est pour vous adresser le procès-verbal
de la cérémonie, et pour vous dire que nous avons
bien pensé à vous, en rendant les honneurs régle-
mentaires à notre pauvre Dame. Le Père André
m'avait fait savoir qu'elle voulait encore passer
à l'île, quoique n'étant plus. Conséquemment, j'ai
appareillé le 22, j'ai conduit le Souvenir aux Salins,
par une jolie brise de S.-E. On m'a remis ce qui
restait de ce qui était si beau. J'avais embarqué
tout plein de fleurs, je les ai arrimées sur la pauvre
chose, pensant bien que vous auriez fait ainsi.
J'avais hissé votre pavillon personnel, en berne,
naturellement. Vous m'excuserez, mon Capitaine,
NUIT 257
nous portions la voile rose ; une blanche eût été
plus convenable, mais je n'en ai pas d'autre : et
puis, elle l'aimait tant, ça lui aura réchauffé le cœur
d'avoir cette toile sur son dernier lit, bien sûr.
« Nous sommes bien venus. La mer était belle,
bleue et claire, on eût dit tout le ciel dedans ;
comme au premier voyage où nous l'avons passée.
Ah ! je me rappelais bien, c'était à s'y croire encore,
c'était tout pareil avant-hier, quand on ne regardait
pas sous les fleurs. Seulement, le curé était à votre
place d'habitude, et il disait les prières des tré-
passés. La mer n'a pas de pitié, mon Capitaine ;
on passe dessus avec la joie, avec la mort, elle
sourit toujours la même ; elle est durable, la mer.
« Quand nous avons accosté, tout le peuple
était sur la jetée, bien respectueux ; les femmes
pleuraient comme pour leur enfant. Le Père André
a fait le service à l'église ; puis nous avons chargé
la bière, Cordelio et moi ; si légère, elle ne pesait
pas plus qu'un oiseau. En haut du sentier, devant
le cimetière, nous avons trouvé Zourdan, dont
c'est l'état : il nous a dit que c'était prêt, il avait
fait très convenablement ce qu'il avait à faire.
Alors nous avons envoyé notre pauvre ÏDame dans
le lieu de son repos. Si votre vieux Savéû n'est plus
là quand vous reviendrez, mon Capitaine, — on
peut bien partir, à mon âge, quand des jeunesses
comme ça vous montrent le chemin, — vous la
retrouverez sans peine : c'est dans le coin à droite,
près du figuier, entre la tombe de Cabass et celle
9
258 JEAN D'AGRÊ\TB:
du naufragé de la Lucie, sous le plant de cinéraire.
Il n'y a qu'une croix noire comme les autres, elle l'a
voulu. Nous avons prié le commandant Jorioz
d'écrire, pour que les lettres soient plus riches. Il
V a écrit :
ICI REPOSE HÉLÈNE.
« Soyez tranquille, on ne la laissera pas manquer
des fleurs qu'elle aimait. — Vous aurez bien du
chagrin, mon Capitaine, même dans votre plaisir
de faire la guerre aux Chinois, avec l'amiral : j'ai
servi sous ses ordres ; c'est un bon chef, il ne fait
pas tuer le monde pour rien. En 1860, quand nous
étions sur la Victorieuse, à l'entrée du Peï-Ho...
îlxcuse, vous n'avez pas affaire à mes histoires ;
mais vous aurez tout de même bien du chagrin.
J'ai fait trois fois le tour du monde, je n'en avais
pas vu de plus douce. Qu'y faire ? Nous sommes
tous ici pour la mort ; c'est la vie, n'est-ce pas,
mon Capitaine ? Que Dieu vous garde et donne
sa paix à celle qu'il a prise. Je suis, mon Capitaine,
avec tout le respect que je vous dois,
« Votre obéissant gabier, SavéÛ. »
A M. DU PLANTIER
MINISTRE DE FRANCE AU CAIRE
« Dejâa Triomphante, Tamsui, île de Formosa
10 octobre 1884.
« Monsieur le Ministre,
«D'ordre de l'amiral commandant en chef, et
NUIT 259
en mon nom personnel comme ami du lieutenant
d'Agrève, j'ai l'honneur et le chagrin de porter à
votre connaissance les circonstances dans lesquelles
notre camarade a trouvé une fin glorieuse. D'Agrève
ayant perdu récemment son oncle de Kermaheuc,
nous ignorons s'il lui restait des parents proches ;
il vous désignait souvent comme son plus ancien
et plus intime ami, vous savez sans doute quelles
personnes représentent aujourd'hui la famille.
L'amiral a jugé qu'il convenait de vous adresser
toutes les communications dues à ces personnes, et
il vous prie de leur en faire part.
<i Chargé de commander par intérim la compagnie
de débarquement du Bayard, le lieutenant d'Agrève
avait pris rme part active aux opérations heureuses
qui nous firent maîtres de Kélung, les i", 2 et 3
octobre. Le 5, M. le contre-amiral Lespès reçut la
mission de réduire les forts de Tamsui ; il amena
dans ces eaux le La Galissonnière, la Triomphante
et le d'Estaing. Le petit corps de débarquement
formé avec les combattans de ces navires fut
renforcé par la compagnie du Bayard, détachée de
Kélung à cet effet ; elle rejoignit la Triomphante
à notre mouillage de Tamsui. L'état de la mer fit
différer l'attaque des forts jusqu'au 8.
« Je dois mentionner ici un fait qui peut avoir
son intérêt pour les proches et les intimes de mon
camarade. Dans la soirée du 7, à l'issue du conseil
où l'on venait d'arrêter toutes les dispositions pour
l'action du lendemain, une mouche remit à notre
26o JEAN D'AGRÈVE
bord le courrier de France, arrivé à Hong-Kong
par le paquebot du 6. D'Agrève s'empara d'un
volumineux paquet à son adresse, il sortit pour
lire ses lettres. Deux ou trois heures plus tard,
comme je faisais une ronde de nuit sur le pont de
la Triomphante, j'eus la surprise d'apercevoir à
l'arrière un homme affalé sur l'habitacle de la
boussole, tenant encore à la main des lettres
ouvertes, et qui paraissait en proie à une crise
de souffrance physique ou morale. Je reconnus
d'Agrève : il se redressa à ma voix, reprit immédi-
atement son empire habituel sur lui-même, répondit
à mes questions que ce n'était rien, et m'entretint
de certaines omissions auxquelles il fallait parer
pour la réussite du coup de main projeté.
« Le lendemain 8, à neuf heures, le corps de
débarquement prit le contact de l'ennemi sur
les bords de la rivière de Tamsui. Les relations
officielles vous auront instruit, monsieur le Ministre,
du regrettable insuccès de cette journée. Pour
gagner les pentes où se trouvaient nos objectifs,
le fort Neuf et le fort Blanc, nous devions traverser
une plaine accidentée, couverte d'épais fourrés et
coupée de haies vives. Formose rappelle la Corse,
la végétation y revêt le même aspect dans les
maquis impraticables dont l'île est semée. Les
Chinois, embusqués derrière ces défenses naturelles,
nous reçurent avec fermeté. Leur tir bien dirigé
fit tout d'abord de nombreuses victimes : MM. les
iieutenans Fontaine et Dehorter tombèrent mor-
NUIT 261
tellement frappés à la tête de leurs compagnies.
Un flottement se produisit sur notre front d'at-
taque, la droite de la ligne plia et commença de
battre en retraite. La gauche, menacée d'être
tournée par une bande d'environ 500 Chinois qui
débouchait du fourré, imita ce mouvement. La
compagnie du Bayard, déployée de ce côté, couvrit
la retraite.
<i D'Agrève avait manœuvré sa troupe avec ses
quahtés habituelles de prudence et de sang-froid ;
nous l'avons toujours connu plus soucieux de
ménager ses hommes que d'attirer l'attention sur
lui par d'inutiles témérités. A ce moment, du
point où se reformait notre tête de colonne, on
signala un de nos canons Hotchkiss embarrassé
dans le branchage d'une haie, sur le terrain d'où
se retirait la compagnie de l'arrière-garde ; les
servants avaient été tués, la pièce allait fatalement
tomber aux mains de l'ennemi. D'Agrève s'en
aperçut, il fit faire demi-tour à ses derniers échelons
et se mit en devoir de dégager l'affût roulant du
Hotchkiss. L'opération, vivement conduite, permit
à la petite troupe de ramener le canon ; mais dans
l'engagement à l'arme blanche qu'elle soutint
contre les coureurs chinois, un soldat blessé d'un
coup de lance fut entraîné par ces irréguliers ; ils
l'emportèrent avec leurs hurlements accoutumés,
présage trop certain du sort réservé à ce mal-
heureux. Nous vîmes alors d'Agrève s'élancer
brusquement sur leurs traces; il se croyait sans
262 JEAN D'AGRÈVE
doute suivi par le reste de ses hommes ; seul, le
matelot attaché au service du lieutenant, et qui
a montré dans cette affaire un grand dévoûment à
défaut d'intelligence, s'engagea sur les pas de son
of&cier. Ils disparurent tous deux derrière un
fourré impénétrable à nos lorgnettes. Que s'est-il
passé durant le court moment où nous les perdîmes
de vue ? On ne le saura jamais exactement. Après
quelques minutes, nous aperçûmes le matelot
ressortant du couvert ; il courait sous le feu des
Chinois, aussi vite que le lui permettait le fardeau
qu'il portait sur ses épaules. Ce fardeau était le
corps de notre infortuné camarade ; l'homme le
déposa à nos pieds, littéralement criblé de balles,
déjà inanimé.
« Dois-je rapporter ici, malgré son absurdité,
le récit incohérent que nous a fait le matelot ? Le
brave garçon est un de ces jeunes gens de la basse
Bretagne, ignorants et superstitieux, chez qui
l'imagination crédule paraît incapable de saisir
les réalités. Interrogé par nous en présence de
l'amiral, il s'est obstiné dans une déposition dont
je transcris pour mémoire le procès- verbal,
« Le capitaine et moi, dit cet homme, nous
sommes sortis de l'autre côté du fourré, derrière
les Chinois qui emmenaient le fusilier. Alors le
capitaine s'est arrêté, il a regardé en l'air devant
lui, avec les j^eux qu'il a quand il voit Notre-Dame
Vous ne savez peut-être pas, mon Amiral, mais If
capitaine, il était très pieux, il restait des fois une
NUIT 203
heure comme ça, quand il voyait Notre-Dame. Je
connais ce regard-là, c'est celui des innocents de
chez nous, qui la voient. Un jour, je m'étais risqué,
j'avais demandé à mon officier : — Mon capitaine,
bien sûr que vous voyez Notre-Dame ? — Oui,
qu'il m'avait répondu, moitié riant, moitié sérieux.
Quand il s'est anêté fixe à la sortie du fourré, je
lui ai encore fait la même question ; cette fois, il
était très sérieux, il a dit : — Oui, je la vois, elle
m'appelle. — Et, là-dessus, il a remis son sabre au
fourreau, il a pris à la main une fleur sèche de nos
pays qu'il avait en poche, et il est parti au pas
accéléré vers les Chinois, il ne s'est arrêté qu'à
cinq mètres d'une palissade de bambous : ces
coquins se reformaient derrière, dans une espèce
de retranchement qu'ils avaient fait là. Je lui criais :
— Capitaine, vous allez vous faire tuer ! — Je me
suis défilé tout de même sur ses talons, en rampant
dans la brousse, pour voir, pour ne pas le laisser là.
Quand les jaunes ont vu cet officier seul devant
eux, ils ont été si ébaubis qu'ils n'ont pas tiré ; ou
peut-être ils l'ont pris pour un parlementaire qui
voulait racheter le fusilier, rapport à ce que le
capitaine leur faisait des signes, comme pour leur
proposer d'échanger l'homme contre lui. Je l'ai
entendu qui leur criait : — Prenez-moi à sa place ! —
Les païens n'ont pas compris. Motus. Alors je ci ois
bien qu'il leur a dit, je ne suis pas très siir : — Tirez
donc, imbéciles, — mais de sa voix basse, ennuyée,
comme quand U me dit sans se fâcher : — Allan,
204 JEAN D'AGREVE
laisse-moi donc dormir, imbécile. — Rien encore,
mes Chinois ne bougent pas. Alors, il a levé son
revolver et fait feu sur eux, mais sans viser, pour
ainsi dire. Du coup, il a réveillé les brigands ; leurs
remingtons se sont abaissés entre les bambous, la
décharge a couché mort mon capitaine, tel que
vous le voyez. Ils se précipitaient pour le prendre ;
heureusement, il leur fallait faire un détour pour
retrouver le passage dans la palissade ; moi, je
m'étais défilé dans la brousse, jusqu'à la place où
était tombé mon officier ; je l'ai chargé en un
temps, j'ai couru sous leurs pruneaux, que j'en ai
partout dans mes effets ; mais. Dieu micrci et
sainte Anne, mon officier ne sera pas haché par les
coupe-coupes des païens, j'ai rapporté son pauvre
corps pour la terre chrétienne. »
« Nous n'avons pu tirer autre chose du matelot.
Vous me pardonnerez, monsieur le Ministre, de
transcrire ces divagations ; mais je vous dois tous
les détails, même invraisemblables, d'où peut
jaillir quelque lumière sur les derniers moments
de notre camarade. Me rappelant son indisposition
de la veille, je me suis demandé un instant s'il
n'aurait pas été frappé d'une de ces insolations si
fréquentes ici, surtout dans la fatigue et le trouble
des affaires malheureuses ; mais à la réflexion, je
croirais volontiers que si quelqu'un a été victime
d'im accident de cette nature, c'est plutôt le
matelot. Quant à un dessein funeste et prémédité
chez un homme aussi pondéré que l'était d'Agrève,
NUIT 265
tout exclut ce soupçon : tout, jusqu'au désordre
dans lequel il laisse ses papiers intimes. J'ai fait
ce matin l'inventaire de ses effets à bord du Bayard :
une cantine renfermait des liasses de manuscrits
et de correspondances ; je n'ai trouvé aucune
instruction relative à la destination de ces papiers
en cas de malheur. Nous vous expédions par le
même courrier cette cantine avec les objets per-
sonnels du lieutenant.
« En l'absence de témoins dignes de foi, on peut
reconstituer les circonstances de sa mort d'une
façon aussi naturelle qu'honorable pour lui. Le
chef de compagnie n'a pas supporté l'idée qu'un
de ses hommes allait être torturé par ces barbares ;
il a voulu le dégager à tout prix ; se croyant sui\'i
par sa troupe, il s'est avancé imprudemment dans
la brousse. Les Chinois ont aussitôt prononcé un
retour offensif contre cet isolé : il a succombé sous
leur feu. Cette expUcation si plausible a été adoptée
par le chef d'état-major et consignée dans les
rapports officiels ; c'est également en ces termes
que l'ordre du jour de l'amiral a porté à la con-
naissance de la flotte la mort glorieuse du lieutenant
Jean d'Agrève.
« Il ne pouvait être question d'inhumer notre
camarade dans cette terre que nous étions con-
traints d'abandonner aux Chinois : nous savons
trop de quelles hideuses violations de sépulture Us
sont coutumiers. Nous avons rapporté sa dépouille
à bord. En le déshabillant, on a trouvé sur une
266 JEAN D'AGRÈVE
feuille de carnet quelques mots tracés à la hâte r
il aura sans doute eu le temps et la présence
d'esprit de les écrire avant d'expirer :
« Si possible, mes restes en France, cimetière de
Port-Cros. Sinon, à la mer, de la Triomphante,
par le couronnement. C'est ma volonté. D'Acrève. •'
« Le magasinier a vainement cherché dans les
soutes, durant les heures affairées qui suivirer.t
cette fâcheuse expédition, du plomb en quantité
suffisante pour confectionner un cercueil. Nous
étions dépourvus. D'autre part, les nombreuses
et larges blessures du lieutenant amenaient une
décomposition rapide. Quelque iimsitée que soit
aujourd'hui l'immersion pour un ofQcier, l'amiral
a décidé de passer outre, vu le cas de force majeure
et la volonté formelle du défunt. Les règlements
veulent que ces tristes missions soient confiées
à des bâtiments légers qui vont les accomplir au
large : nous n'avions pas d'aviso à Tamsui ; sur
ce point encore l'amiral a fait céder les règlements
devant la nécessité et le désir catégorique exprimé
par le mourant. D'ailleurs la Triomphante gagnait
le large ce même soir, pour chercher un mouillage
plus sûr.
« Vous connaissez, monsieur le Ministre, et je
n'ai pas à vous décrire la cérémonie simple et
émouvante des funérailles en mer. Voici le relevé
du livre de bord.
NUIT 267
<i Aujourd'hui, 8 octobre 1884, en vue de Formose,
un quart d'heiu-e avant la fin du jour, le navire a
mis ses pavillons en berne pour l'immersion d'un
officier. Le corps du lieutenant Jean d'Agrève, tué
à l'ennemi, a été porté sur la dunette par les
maîtres du bord et enveloppé dans les couleurs
nationales, La compagnie de débarquement du
Bayard, en subsistance à bord, a pris les armes.
L'aumônier a dit les prières. L'état-major et
l'équipage ont défilé devant le corps. Au coucher
du soleil, les clairons ont sonné les honneurs
funèbres : selon sa volonté, l'officier a été immergé
du pont de la Triomphante, par le couronnement.
Dieu fasse grâce au Heutenant Jean d'Agrève,
rendu à la mer. »
«L'amiral me charge de vous dire, et j'ajoute
en notre nom à tous, que ce vaillant officier em-
porte l'estime et les regrets de ses chefs, de ses
camarades. Veuillez en trouver ici le témoignage,
monsieur le Ministre, et agréez les sentiments de
haute considération avec lesquels j'ai l'honneur
d'être
« Votre respectueux serviteur,
HORQUIN,
Lieutenant de vaisseau
à bord de la Triomphavfe. ]
268 JEAN D'AGRÈVE
Le ministre reclassa silencieusement dans le
portefeuille les papiers qu'il venait de nous lire.
Cette opération achevée, il reprit :
— Vous comprenez maintenant comment ces
reliques intimes sont en ma possession. D'Agiève
n'avait plus de parents ; je suis resté dépositaire
de la cantine qui renfermait, avec les Quarts de
nuit et les lettres d'Hélène, toutes celles qu'il avait
écrites à son amie, qu'elle lui renvoya du lit de
mort, et qu'il reçut la veille du combat de Tamsui.
Je ne vous ai lu qu'une partie de ces correspon-
dances, les passages qui peuvent servir de points de
repère à un coup d'œil rapide sur les félicités et les
désespoirs de ces deux cœurs. Je n'ai pu vous lire
les lettres écrites par Jean pendant les trois derniers
mois ; elles allaient chercher à Hyères celle qui
n'existait plus à leur arrivée. Que sont-elles de-
venues? Je l'ignore. Pauvres pensées des morts
qui se croisaient et se manquaient après eux sur
la mer !
Vous comprenez aussi, maintenant, pourquoi
je ne vous ai pas refusé cette lecture, au risque de
vous donner une étrange idée de ma discrétion. Il
m'a paru que les deux personnes à la mémoire
desquelles je m'intéresse n'avaient pas trop à en
redouter l'effet. Si elles furent sévèrement jugées
de leur vivant par ceux qui soupçonnaient leur
intimité, votre impression corrigera peut-être ce
qu'il y eut d'excessif dans ces jugements mal
informés. Qu'importe d'ailleurs ? Elles ont sombré
NUIT 269
dans un oubli si profond ! De toutes deux on peut
véritablement dire que leurs noms furent écrits
sur l'eau. Il n'en demeure même pas un vestige sur
la terre.
A plusieurs reprises, j'avais formé le projet
d'aller porter sur la tombe d'Hélène un souvenir de
Jean. Je devais ce dernier service d'amitié à celui
que les flots de l'Océan n'auront pas roulé jusqu'au
rendez- vous où elle l'attendait. Les affaires, les
diverses tyrannies de la vie m'ont toujours con-
traint de différer. Enfin, l'hiver dernier, au cours
de ce déplacement à Nice que je fis avec quelques-
ims d'entre vous, pendant cette disparition de deux
jours sur laquelle vous me plaisantiez, je me suis
rendu à Port-Cros. J'ai eu peine à reconnaître la
vallée et la maison, modifiées par les travaux, par
les embellissements du nouveau propriétaire. Le
petit cimetière avait reçu plusieurs couches suc-
cessives d'occupants, avec l'afflux des rapatriés
tonkinois dans l'hôpital où ils venaient achever
de mourir. La lutte pour la \'ie, pour la place au
soleil, continue jusque chez les morts. Nulle croix
ne portait le nom d'Hélène : son souvenir s'était
évanoui avec celui de ses voisins, les anonymes
naufragés. Personne ne put me renseigner. Le Père
André était mort et remplacé par im jeune prêtre
venu de loin. Mort de son absinthe, le commandant
Jorioz. Seuls les plus humbles témoins de cette
histoire, Zourdan, Cordélio, Savéû, vivaient encore.
Mais si vieux ! Leur mémoire était brouillée.
270 JEAN D'AGREVE
Savéû chercha, parut se rappeler quelques détails
s'embarrassa, et finit par conclure :
— Peut-être... J'en ai tant vu de choses... Il
passe tant de choses sur la mer !
La charmante Ile d'Or donnait ses mêmes fleurs
à de nouveaux hommes, oublieux des anciens. Jean
avait raison : il semble qu'une force hostile se soit
acharnée jusqu'au bout à pulvériser ces deux
pauvres ombres, jouets de l'antique Fatalité.
— • Dites mieux, dites l'Expiation, qui peut
seule nous inspirer quelque indulgence pour ces
deux coupables. Ils avaient mérité leur sort par
leur faute, ils ont expié leur rébeUion contre les lois
divines et hmnaines.
Cette sentence tombait de la bouche du jeune
homme grave, néo-chrétien, venu de la Suisse
romande pour réussir à Paris.
Du Plantier le dévisagea, avec ces yeux vitreux
qu'il s'était composé dans la carrière pour certaines
occasions, et dont on ne savait jamais si l'on y
devait lire : « Monsieur, je m'honore de penser
entièrement comme vous, » ou : « Monsieur, je
vous tiens pour un parfait imbécile. » Ennemi par
état des affirmations coupantes, il répondit sur le
ton de condescendance polie qu'il prenait dans
ces occasions :
— Sans doute, sans doute, mon jeune ami ;
mais, vous qui êtes si bien avec Dieu, vous savez
certainement qu'il s'est réservé le soin de juger.
Il s'en acquittera mieux que nous. Il voit plus loin.
NUIT 271
plus au fond, plus longtemps ; et, ce que vous
négligez peut-être de faire, quand il regarde nos
cœurs, il les voit à travers les larmes que nous
avons versées. J'ai idée que cette eau-là dévie son
regard du côté de la pitié.
Port-Cros, septembre — Costebelle, 31 décembre 1896.
FIN
IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
P^ VogUé, Eugène Marie I-Ielchior,
2476 vicomte de
V63J4 Jean d'Agrève
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